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LA COUPOLE DU PETIT-PALAIS

En 191 1, a été' marouflé sur les quatre grands panneaux du Petit-Palais un ensemble décoratif des plus importants.

Pour tracer les esquisses de cette décoration il est clair que Besnard s'est d'abord pénétré du style, du caractère et de la destination du monument qu'il était chargé de décorer. On sent qu'il s'est bien gardé de reprendre dans ses cartons des esquisses toutes faites pour les adapter avec plus ou moins de bonheur à l'ensemble décoratif qu'on lui demandait d'enrichir. C'est devant l'espace à couvrir qu'il a d'abord réfléchi.

Besnard sait que son rôle est de se soumettre aux conditions du problème et par conséquent de se plier à la conception architecturale. Il lui appartient, dans une certaine mesure, de mettre en valeur les qualités et d'atténuer les défauts. Il lui est

permis, par la simplicité même de sa composition, de rétablir un ordre que trop de détails étouffent. Il peut enrichir, au contraire, quand il y a pénurie. Il peut réchauffer et il peut calmer. Il sait que son rôle est immense et indéterminé.

On sent qu'un artiste comme Besnard, quand il compose ses cartons, suit en pensée le rythme général de l'édifice (quand il y en a un) et le rythme particulier de la salle qu'il décore. Pendant le travail à l'atelier, ses yeux matériels ne voient que la surface blanche de son papier ou de sa toile tendue sur un châssis, mais il contemple aussi en imagination ce que ses yeux matériels ne peuvent distinguer, c'est-à-dire l'ensemble décoratif, et tout ce qu'il dessine, tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il combine, tout ce qu'il peint est subordonné à cette vision d'ensemble de sorte que les surfaces colorées deviennent partie inaliénable d'un tout. Elles ont été exécutées en fonction d'un ensemble, elles ne peuvent être jugées que fondues dans cet ensemble.

C'est pourquoi beaucoup d'admirateurs de M. Besnard ont regretté qu'il nous ait montré, au Salon, sans recul et toutes nues, des peintures qui

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ne peuvent être comprises que vues à leur place — à une hauteur d'environ seize mètres — encadrées et comme gainées par les stucs de M. Albert Giraud. Hors d'échelle et d'un modelé en apparence sommaire, ces peintures ne pouvaient être que mal comprises. Leur principale qualité — et on ne peut la leur dénier aujourd'hui — c'est d'être exactement et parfaitement adaptées à leur situation, à leur destination, et de rehausser singulièrement un ensemble architectural qui n'est pas irréprochable. Placées où elles sont, ces grandes compositions livrent aussi beaucoup plus facilement le petit mystère de leur signification. Quand il les exposa pour la première fois, AL Albert Besnard crut devoir guider le public par une page de littérature insérée au catalogue. En général je n'aime pas beaucoup la littérature des peintres \ C'est toujours mauvais signe, pour une œuvre, que d'avoir besoin d'explications inscrites dans son titre et dans son

I. Besnard aime à écrire. En 1897 il se chargea de « l'Introduction » au salon annuel et la publia dans « la Gazette des Beaux-arts ». M. Gabriel Mourey, dans son ouvrage sur Besnard, a recueilli des réponses écrites avec soin à diverses enquêtes instituées par des littérateurs. Il a publié aussi ses

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sous-titre. Une œuvre doit s'expliquer elle-même. Ces quatre grands panneaux sont assez clairs pour n'avoir pas besoin des commentaires de l'artiste. Et ces commentaires ont encore un inconvénient, c'est de nous faire sentir quelles « intentions » n'ont pas pu être re'alisées. Il est vrai qu'ils nous enseignent aussi jusqu'à quel point la personnalité d'un grand artiste déborde et dépasse sa conception théorique. En nous disant ce qu'il a voulu faire M. Albert Besnard nous aide à discerner ce qu'il y a d'inconscient dans son œuvre. J'ose dire que sa riche et forte personnalité s'exprime moins bien par des mots que par les élans picturaux de son imagination, de son cœur et de sa virtuosité.

Prenons, par exemple, le grand panneau que M. Albert Besnard a intitulé : la Mystique. Si nous Ten croyons, il n'a voulu représenter qu'une scène traditionnelle : .( le couronnement de la

discours et allocutions à diverses cérémonies ou banquets, notamment au banquet olîert à Eugène Carrière. Besnard a écrit en igoo la préface de l'exposition de Rodin et il a envoyé au Figaro pendant son voyage aux Indes des articles qui ont été depuis réunis en volume chez l'éditeur Fasquelle.

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Vierge dans le ciel et la lutte du chevalier chrétien — sorte de saint Georges — contre le dragon. Quelle est, au contraire, la signification qui s'impose à nous? Cette Jeune femme en tunique rose et en manteau bleu que couronne dans le ciel une figure juvénile en manteau héraldique, sorte de symbole de la monarchie française, créatrice de notre unité, prend à nos yeux la grandeur d'une figure symbolique dont précise encore le sens profond cette magnifique cathédrale représentée à ses pieds — Notre-Dame — c'est-à-dire le monument caractéristique du grand effort anonyme qui rassembla pour en faire une nation unanime tous les petits peuples provinciaux de race et de langue franques. Effort prodigieux qui se perpétua pendant des siècles et qui aboutit à constituer la France, de même qu'un travail collectif et anonym.e de plus de deux cents ans éleva sur les bords de la Seine l'indestructible et splendide cathédrale métropolitaine.

Gesta Dei per Francos ! Dieu le père contemple et bénit ce couronnement de sa fille aînée.

Mais il convenait que fût représenté l'artisan de cette grandeur nationale. Cette figure de chevalier

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en armure, chevauchant son genêt de combat, c'est beaucoup plus que saint Georges : c'est le « Croyant », c'est-à-dire l'homme qui a espéré en l'avenir, qui a cru dans le triomphe de l'unité, qui s'est dévoué à la grandeur collective de la nation. Il me plaît que ce Croyant, au moment même où il combat contre les forces du mal, c'est-àdire contre la haine, contre l'envie, contre toutes les forces de désagrégation, ait le regard tourné en dedans, les paupières presque entièrement baissées, afin de nous faire sentir qu'il ne travaille ni pour une gloire ni pour un intérêt personnels, mais pour obéir à un idéal intérieur, à une conviction et à une foi. Aussi le dragon rugissant du feu et qui tombe dans l'abîme portant sur le dos les débris de la lance mortelle qui s'est brisée dans ses reins par la violence du coup, n'est-il pas une bête légendaire quelconque, dragon ou chimère, mais le symbole même de toutes les résistances dont il a fallu que les Croyants triomphassent pour que se formât et vécût la vieille France patrimoniale, héréditaire, à laquelle nous sommes attachés par toutes les forces de l'hérédité, de la reconnaissance et de l'amour.

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Et je veux bien que ce grand panneau représente « la Mystique », c'est-à-dire l'élan des cœurs vers Dieu et la Religion; mais c'est surtout un hymne joyeux en l'honneur de notre vieille France, un témoignage de reconnaissance envers les croyants qui l'ont faite, un acte de foi dans son avenir et un hommage envers l'art chrétien considéré comme I une des expressions de notre âme nationale.

Dans le grand panneau qui fait face à l'entrée, M. Albert Besnard a représenté l'Homme maître de tous les Arts puisqu'il a maîtrisé Pégase (il le retient de la main gauche) et offrant à la Beauté matérielle, c'est-à-dire à la beauté des formes représentée par une belle jeune femme nue, l'orange ou la pomme symbolique. Il n'y a pas de pensée sur ce visage de femme. L'harmonie de ses formes et sa majesté tranquille ne se compliquent d'aucune intention intellectuelle. Elle est belle comme un vase, comme un paysage, comme une perle brillante ou comme un jeune arbre au printemps. Derrière elle se distinguent une Minerve au

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beau manteau, une Junon aux bras blancs et, dans les hauteurs de l'Olympe, un Jupiter à belle barbe à qui Ganymède verse l'eau d'un beau mouvement.

Nous sommes cependant très loin d'un banal « Jugement de Paris ». Hommage envers les idées chrétiennes qui nous ont fait ce que nous sommes, tel e'tait l'autre panneau. Hommage envers la beauté sans pensée et souvenir enchanté pour toutes les mythologies qui ont aussi contribué à notre formation morale, voilà ce que nous offre le second panneau.

Et je ne parle ni de l'élégance du coloris, ni de l'ampleur des figures, ni du style plein de grandeur, ni de la liberté d'exécution. Tout cela est d'un grand peintre.

Le troisième panneau représente la Pensée. Un jeune homme, la main et le doigt tendus vers l'abîme, interroge la Mort sur l'éternel problème de la destinée humaine. L'effrayante Gamarde répond par un geste qui veut dire : « Mieux vaut ne pas interroger. » Gontre la poitrine de l'homme

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une jeune femme se presse amoureusement. Étant femme, elle est toute tendresse. C'est dans son amour qu'elle résume sa vie. Elle n'interroge pas la Mort. Il lui suffit d'aimer. C'est dans leur amour mutuel que ce couple humain trouvera les raisons de vivre et d'espérer!

Ce symbole est magnifique. On ne peut être plus clair, plus philosophe, ni plus pictural. Derrière ce groupe de trois personnages, dans les nuées, assise sur l'orbe terrestre, une jeune femme médite avec une étoile au-dessus du front.

Si j'en crois M. Albert Besnard, elle représente « la pensée du monde ». Mais alors elle fait double emploi avec la figure de ce jeune homme interrogateur et que l'on sent penché sur le problème le plus grave qui puisse se présenter à l'esprit d'un penseur : l'énigme de la destinée humaine. Et cette figure féminine, si tranquille et sûre de soi, est bien moins intense et bien moins émouvante que celle de ce jeune homme.

Il nous plaît de penser que — le voulant ou non — M. Albert Besnard a représenté — assise sur le globe terrestre — la réponse à la question qui se pose au premier plan, c'est-à-dire la Foi qui,

quelle qu'elle soit, apaise les inquiétudes et rassérène les âmes. Que M. Albert Besnard ne me reproche pas de restreindre la portée ni la signification de cette partie de son oeuvre : que ce soit au temps de Platon, des Ptolémée, de Jésus, de saint François d'Assise ou des théoriciens du matériarialisme, il n'y a eu de repos que pour les hommes qui avaient su se faire une réponse à l'angoissant mystère du devenir humain. Or, comme il n'y a jamais eu de réponse purement rationnelle à cet incessant problème, c'est par un acte de foi, fût-ce de foi au néant quand il s'agissait de païens, que les hommes, dans tous les temps, ont retrouvé un peu de paix. Aussi longtemps qu'ils interrogent, les humains demeurent dans l'angoisse. Ils ne connaissent le repos que lorsqu'ils se sont répondu.

J'ajoute que la couleur livide de ce panneau est d'un grand effet tragique. La figure pacifiante du fond n'en est d'ailleurs que plus exquise.

La quatrième partie du plafond représente la vie universelle partout répandue sur la terre et dans

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les airs. Un Faune, qui symbolise toute la nature vivante, se replie en forme de conque (ah! que! très beau mouvement!) pour recevoir des hauteurs célestes et apporter sur la terre, en se laissant tomber précautionneusement, la femme primitive (d'un magnifique modelé!) qui va continuer ici-bas l'œuvre de vie. Des semences innombrables, germes de vie végétale, de vie animale et de vie humaine, sont partout et joyeusement répandues dans ce tableau. Ce sont des amours agiles montant et redescendant. Il nous font sentir l'éternel échange entre le connu et l'inconnu, entre l'avenir et le passé, entre le ciel et la terre, entre la vie et la destruction. Un cadavre, dans un coin, fixe pour nous l'état intermédiaire que nous appelons la mort, c'est-à-dire le moment où nos molécules terrestres ne sont pas encore dissociées et retournées au grand travail anonyme de la nature en gestation d'autres vies et d'autres êtres formés des débris de l'être qui vient de se désagréger.

Ajoutons enfin que ce plafond, capital à tant d'égards, est tout aussi important du seul point de vue « peinture ». Composition, coloris, modelé et plus encore peut-être sentiment décoratif forment

ici un ensemble qui épouse la forme de la coupole, ne la troue nulle part, se limite à la décorer et forme par conséquent une oeuvre magnifique, de quelque façon qu'on veuille l'envisager.

Le seul reproche justifié qu'on ait pu adresser au peintre, c'est d'avoir fait se détacher ses figures sur des fonds trop vastes et partant un peu froids. Il se peut que la mise en place et le recul aient fait apparaître cette particularité qui à l'atelier n'avait pas été sensible. Ce défaut aurait pu être corrigé sur place si Télévation de cette coupole et la quasi impossibilité d'y élever des échafaudages de travail ne rendaient cette retouche impossible.

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