MADAME RÉJANE
ALBERT BESNARD
une pièce capitale et dans la série de ses portraits un sommet. Elle se présente debout, le visage de face, très décolletée, portant la main droite à sa chevelure et de la main gauche relevant sa robe. Elle se détache sur une toile de fond, décor de théâtre, et elle marche sur une scène éclairée par les jeux de la rampe et des herses. Des fleurs sont à ses pieds. La vulgarité naturelle des traits du visage est transfigurée par un sourire communicatif et une expression amusante et spirituelle qui lui concilient les spectateurs. Le geste est harmonieux. Le dessin et le mouvement sont magnifiques, mais c'est par le flamboiment et la justesse des tons qu^ ce portrait s'apparente aux chefs-d'œuvre de tous les temps. Il faut, pour lui trouver des points de comparaisons, choisir parmi les œuvres les plus éclatantes et les plus harmonieuses. Gustave Geffroy a pu dire que la robe était « la plus brillante, la plus tendre, la plus douce robe rose qui ait peutêtre jamais été peinte ».
Ajoutons que la signification de ce portrait dépasse de beaucoup la personnalité de M"* Réjane et qu'il est logique qu'elle ait refusé de s'y reconnaître. Ce portrait nous offre une opinion générale
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sur la femme de théâtre et sur tout ce que cette profession comporte de brillant, de factice, d'artificiel et d'éphémère.
Du même ordre, bien qu'exécuté dans unetonalité presque sombre et nous faisant connaître un milieu tout différent, mais qui n'est pas sans offrir avec le portrait de théâtre certains points de comparaison, est le portrait de M™" la comtesse Pillet- Will. Elle est assise comme gainée par une robe pailletée qui fait penser à quelque Mélusine chimérique. Ce portrait, en même temps que le personnage principal, évoque certains milieux mondains affinés à l'extrême, très artificiels et d'une élégance compliquée. Dans l'exécution on sent une sorte de fièvre, un je ne sais quoi de fébrile, une nervosité presque maladive. C'est de l'art intellectuel et cérébral beaucoup plus qu'un morceau de peinture franc et sain, dénué de toute littérature. Comme c'est le caractère du motif qui a déterminé le caractère de la peinture, il est permis de croire que ce portrait est excellent.
Le portrait de la princesse Mathilde occupe, dans cette magnifique série, une place très éminente. Il vaut parla ressemblance physique et par la ressem-
ALBERT BESNARD
blance morale. La Princesse nous y apparaît telle que la décrivait Goncourt « touchant d'une main distraite des choses sur la table, laissant tomber et errer ses yeux sur le tapis ». C'est le portrait d'une femme extrêmement cultivée, très aristocrate, princesse impériale un peu sceptique et peut-être désabusée pour avoir vu de trop près peut-être trop de choses. Mais ce tableau vaut aussi et surtout par la couleur. Un poudroiement d'or et de rouge baigne le tableau. Un abat-jour de soie jaune tamise la lumière. Tout est chatoyant et chaleureux. Cependant il y a dans ce portrait une véritable unité morale.