L EVOLUTION PROGRESSIVE
De l'une à l'autre catégorie de ces portraits s'échelonnant sur toute la carrière de Besnard on peut suivre ses progrès, la maîtrise de plus en plus grande de sa pensée, de ses moyens d'exécution, et aussi l'évolution de son procédé de travail.
Au début de son expérience, il se soumettait au modèle, il le suivait pour ainsi dire trait pour trait.
Il était, certes, trop artiste et trop bien doué pour que le scrupule de stricte fidélité l'empêchât de faire les sacrifices nécessaires. Son instinct ou, si l'on veut, ses dons d'intuition le portaient à se libérer et à généraliser, mais il n'était pas encore en possession de toutes ses forces. Il était l'esclave de son modèle.
Dans sa période de transition l'artiste demandait au modèle : « Comment vous aimez-vous? » et il tâchait de concilier dans son jugement peint l'opinion que le modèle avait de soi-même et l'opinion que suggéraient à l'artiste les traits expressifs du visage et le caractère de la personne tout entière. La main était encore relativement timide. L'esprit était déjà plus libre. Certaines préoccucupations purement picturales, c'est-à-dire des préoccupations de lumière, de couleur et de reflets, parce qu'elles étaient en dehors de la compétence du modèle, aidaient l'artiste à se trouver lui-même et à faire une œuvre entièrement personnelle.
Parvenu à la maturité de son âge et à la pleine possession de ses forces, Besnard cessa de demander à son modèle: « Comment vous aimez-vous? » ou, s'il le demanda encore, il cessa de tenir compte
ALBERT BESNARD
de la réponse dans toute la mesure où elle ne se trouva point d'accord avec son opinion. Visiblement il domine son sujet. Il le situe à sa place, à son rang, et il propose en même temps au public une opinion particulière sur ce modèle et une opinion générale sur la catégorie qu'il représente. II est clair que c'est ainsi qu'il en a agi à l'égard de Réjane. L'événement a prouvé que Besnard avait raison puisque, ayant déplu à son modèle, il réussit à plaire à tous ceux dont l'opinion lui importe. Ainsi encore procéda-t-il à l'égard de M°^ la Comtesse Pillet-Will et, dans une assez grande mesure, à l'égard de M™" Roger Jourdain, ces portraits célèbres n'étant pris que comme des exemples.
l'évolution générale de la méthode
Lamêmeévolutionpsychiqueetlamêmeévolution dans le procédé d'exécution pourraient être notées dans chacun des domaines où Besnard s'est exercé. Du même point de vue on ferait la même démonstration à propos de ses études de nu, à propos de ses études d'animaux et notamment de ses chevaux
toujours en mouvement, si ardents, membres vifs et croupes luisantes, à propos de ses scènes de marché * (Abbeville ou marche's aux chevaux en Orient), à propos des études ou des tableaux exécutés jadis en Algérie -, en Tunisie ou de la brillante série d'impressions rapportée en 191 1 de son voyage aux Indes.
Dans quelque domaine que ce soit, l'évolution a été la même : d'abord la soumission à la réalité exacte, ensuite et progressivement la conquête de la liberté absolue. Constamment et à toutes les époques les périodes de travail où la mémoire et l'imagination jouent le rôle principal ont été précédées de minutieuses études sur nature et suivies d'un retour à la nature, à l'observation de la réalité, à la transcription exacte de la vérité littérale. Pour ceux qui connaissent bien l'œuvre de Besnard, toute œuvre de ce peintre se classe moralement sinon
1. Besnard n'est pas un paysagiste à proprement parler bien qu'il ait fait de très beaux paysages. Il ne conçoit la nature qu'en fonction de l'homme et il a pu écrire : « Jamais il ne m'a cté possible de concevoir un paysage sans personnages. » Dans la campagne des Indes il n'y a pas de paysages.