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SON INFLUENCE

Besnard n'a donc été ni l'émule ni l'imitateur des Impressionnistes. Il leur doit beaucoup mais il ne leur a rien emprunté qui ne soit à la disposition de tous les artistes et dont ils ne puissent légitimement faire leur profit.

Il leur a même rendu un service dont il est vrai qu'ils ne lui furent pas reconnaissants'. Il a été leur intermédiaire auprès du public et il les a fait connaître aux artistes nouveaux-venus. C'est chose prodigieuse que de constater avec quel soin jaloux les maîtres de l'École des Beaux-Arts défendaient leurs élèves de la contagion impressionniste. Ils avaient réussi à faire autour de ces novateurs la conspiration du silence. C'est par la Maladie et la Cojumlescence, c'est surtout par le portrait de M"^" Roger Jourdain, que des artistes comme La Touche et Henri Martin (pour ne parler que

I. Les Impressionnistes ont toujours été sévères pour Besnard. Je ne veux pas rappeler les mots que Degas lui a décochés.

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des Décorateurs) connurent les recherches et les trouvailles de leurs prédécesseurs. C'est merveille d'entendre Henri Martin dire avec sincérité que lorsqu'il peignait en 1889 la « Fête de la Fédération » il ne connaissait pas, il n'avait jamais vu une seule des œuvres de Renoir, deMonet, de Sisley ou de Pissarro. Mais il connaissait Besnard. Moins claustré qu'Henri Martin parce qu'il n'avait jamais été élève de la rue Bonaparte, Gaston La Touche apprit aussi par Besnard les conclusions nouvelles que chacun pouvait tirer des données impressionnistes. On n'en finirait pas de citer les artistes qui ne comprirent qu'à travers Besnard quels services éminents les peintres les plus méconnus avaient apporté à l'art français et à l'art européen. L'influence de l'œuvre de Besnard a peutêtre été la plus persuasive qui se soit manifestée depuis vingt-cinq ans.

Peut-être n'a-t-il pas créé de ces œuvres-types dont le prestige se perpétue à travers d'innombrables imitations. Son influence a été plus étendue que profonde et indélébile. Il n'a créé ni un genre ni un style. Il s'est prodigué dans tous les genres et il a eu du style. Il a été un réalisateur.

Que de rêves, que de projets, que de désirs et d'aspirations Besnard a pre'cisés, formulés, fixés pour toujours en des œuvres ! Son esprit a été agile, vif, prompt à comprendre et à concevoir, sa main a été puissante et aisée. Peut-être n'a-t-il pas eu comme Renoir la superstition presque exclusive de la belle matière brillante et inaltérable, peut-être n'a-t-il pas donné dans toutes ses œuvres la sensation de consistance et de poids. Il n'est jamais lourd, même pas quand il serait naturel qu'il le fût. Il est toujours élégant, libre, nerveux et ardent. Son œuvre est un répertoire de sensations plus vives parfois que profondes. Il a été l'un des peintres de la vie heureuse, l'un des amoureux de la femme. Cependant des séries entières de ses œuvres témoignent d'une sorte de hantise de la Mort et de la Souffrance*. C'est un génie ardent et spontané, panthéiste plutôt que religieux, et amateur d'idées générales plutôt que philosophe méditatif. Il ne faut pas chercher dans son œuvre le sens du mystère. On n'y trouve que rarement l'interprétation de la vie intérieure.

I . Toute une série d'eaux-fortes intitulée « Elle » est consacrée à des interprétations de la mort. Sa série intitulée « la Femme » est douloureuse et angoissée.

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Un idéalisme scientifique et un ardent optimisme l'ont constamment soutenu. Il est le seul, de notre temps, qui ait eu de belles idées* et qui ait su les exprimer par des moyens picturaux. Son œuvre donne une impression d'ampleur et de généralité.

Personnellement il a été sensible plutôt que sentimental et il donne l'impression de sérénité plutôt de froideur. Il a eu foi en lui-même et il a fait partager aux autres une confiance qui était entièrement justifiée.

Son tempérament d'artiste était vigoureux, personnel. Son oeuvre est originale. Il a réinventé son dessin. Il a réinventé sa palette. Dans le domaine décoratif — et pour toute une catégorie de sujets — il est sans rival à notre époque. Il est le seul dont les grandsensembles soient issus d'une pensée générale très haute, très éducatrice, et d'une portée philosophique. Son dessin a été éloquent, sa couleur a été lyrique.

Parmi les peintres de chevalet bien peu peuvent lui être comparés. Il a été — selon les heures — un

I. Besnard a peu lu mais il a lu avec fruit. Il ignore avec sérénité tout ce qui est secondaire. Il sait au contraire parfaitement bien tout ce qui est important.

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poète, un fantaisiste, un réaliste sévère, un observateur minutieux et un transfigurateur. Sa curiosité d'esprit, sa faculté d'assimilation, ses dons d'invention, sa culture intellectuelle et sa sensibilité nerveuse l'ont servi également. Même dans ses improvisations les plus audacieuses, jamais il ne s'est départi d'un parfait équilibre d'esprit, d'un sens inné de l'ordre et de la mesure, et, pour tout dire en un mot, d'une merveilleuse santé intellectuelle et morale. Son œuvre est saine, franche, d'une inspiration élevée, toute vivifiée par l'amour de la nature, de la réalité, mais transfigurée par les impulsions du génie. Il a eu une esthétique, un but et un idéal.

GASTON LA TOUCHE

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GASTON LA TOUCHE

GASTON LA TOUCHE

Il n'est devenu un grand décorateur qu'à force de persévérance et de volonté. Ses premiers essais de peinture décorative datent de 1894. Il avait quarante ans *. Ce n'est qu'après 1900 que ses œuvres nous révélèrent une conception, une technique et un style décoratif absolument personnels.

Dans l'œuvre de M. Gaston La Touche, pendant très longtemps les tableaux de chevalet ont été les plus importants. C'est dans ce domaine qu'il est

I. Né à Saint-Cloud au mois d'octobre 1854 d'une famille originaire de Normandie. La maison où il est né, brûlée pendant la guerre de 1870, était située sur le terrain où s'élèvent actuellement la maison et l'atelier du peintre. Ces terrains faisaient partie du petit patrimoine de la mère de M. Gaston La Touche. Une autre partie de ce patrimoine se composait du domaine de Gros-Doué, dans l'Orne, où le peintre travaille pendant l'été.

parvenu d'abord à la maîtrise. Il n'est guère de peintre contemporain qui ait su concilier plus intimement la grâce spirituelle, le charme séduisant des sujets choisis avec goût et les qualités les plus indéniables de coloriste.

Nous lui devons aujourd'hui de très beaux ensembles décoratifs. Les meilleurs sont ceux qu'il a exécutés pour le salon ovale du Ministère de l'Agriculture, pour l'antichambre des appartements de réception du Ministère de la Justice, pour la grande pièce de réception de la maison d'Edmond Rostand à Cambo et pour le salon de l'Hôtel Alexandre-André à Paris. Les panneaux décoratifs qu'il a peints pour les appartements de l'Hôtel de l'Alliance Française, à Constantinople, pour l'un des salons du palais de l'Elysée, pour la salle à manger et pour l'escalier du paquebot transatlantique France et quelques autres édifices publics ou privés lui ont mérité une situation aujourd'hui incontestée.

Dans la grande exposition d'ensemble qu'il organisa en 1 908 dans les galeries Georges Petit, les trois cents tableaux et les trois cents études peintes qu'il put rassembler ne représentaient qu'une partie de

GASTON LA TOUCHE

son œuvre. Ce fut un magnifique spectacle. Décorations et esquisses décoratives, tableaux de chevalet, paysages et intérieurs, interpre'tations du château et des jardins de Versailles, blondeurs de nymphes surprises par des capripèdes au pied fourchu sous les feuilles retombantes de vastes marronniers roux, chaises à porteurs vert et or d'où se penche par la portière une jeune femme décolletée blonde et souriante, grands carrosses rouges qui emportent des couples énamourés, scènes d'intimités, de la vie mondaine, du théâtre et des coulisses, vitraux de cathédrale, jets d'eau de parc à la française, fantaisies amusantes où la perspicacité de l'observation psychologique se tempère d'un sourire moqueur et d'une ironie légère, jeunes femmes demi-nues, faunes jouant de la flûte et singes spirituels, il y avait dans cette exposition une extraordinaire diversité de sujets. La variété des procédés d'exécution: peinture à l'huile, peinture à l'eau, pastels, dessins, gravure en noir ou en couleurs, contribuait à étonner et à ravir le visiteur. Par son abondance et par son éclat cette exposition a laissé à tous ceux qui s'intéressent à l'art contemporain un souvenir inoubliable.

C'est à force d'intelligence et de volonté, plutôt que par un don de nature, que M. La Touche a réussi à se soumettre à des ensembles architecturaux en les enrichissant de peintures qui ne trouvent que dans cet ensemble leur signification entière et la mise en valeur de leurs qualités proprement picturales. Nous croyons sentir dans l'exécution décorative de M. Gaston La Touche une sorte de compromis entre la peinture de chevalet et la peinture murale proprement dite qui exige des partis pris extrêmement nets, une simplification extrême de la pensée, des contrastes de tons et une technique particulière. Il demeure dans l'exécution des panneaux décoratifs de M. Gaston La Touche, une sorte de diaprure et, notamment dans les fonds de verdure ou de parc, un je ne sais quoi de moucheté, qui ne procède pas d'un parti pris décisif, d'une distribution de taches exclusivement murale.

Cependant il est juste de remarquer que M. Gaston La Touche ne s'est jamais mesuré avec les vastes surfaces d'un édifice public exigeant, comme par exemple l'amphithéâtre de chimie à la Sorbonne, une synthèse philosophique. C'est un décorateur d'appartement. Il a eu des idées char-

mantes plutôt que de grandes pense'es. Sa technique s'adapte étroitement à sa conception décorative. Relativement menue dans les panneaux de petites dimensions, sa touche garde toujours beaucoup de liberté. Ses distributions de taches sont toujours vues d'ensemble et en accord avec l'espace à couvrir. N'ayant à exprimer que d'ingénieux points de vue ou des visions charmantes, il n'a pas eu à se décider pour les grands partis pris d'arabesque et de coloration qu'ont exigés le plafond du Louvre de Delacroix ou les décorations de Puvis de Chavannes. Encore faut-il observer que le premier essai vers la grande décoration, et le surgissement en plein air de formes nues ^ ont coïncidé avec un parti pris décoratif plus net et une technique plus ample. Attachons-nous d'abord à constater les caractéristiques de ces diverses peintures, tâchons de discerner en quoi elles sont à proprement parler des peintures décoratives et par conséquent en quoi elles se distinguent des peintures de chevalet, il nous sera ensuite plus facile de préciser par quelle évolution, par quels progrès incessants,

I. Pour l'antichambre des appartements de réception au ministère de la Justice.

M. Gaston La Touche a pris conscience de sa personnalité et de ses moyens d'exécution. Nous pourrons ensuite porter un jugement sur l'ensemble de son œuvre et le situer à sa place dans la production artistique contemporaine.

LE MINISTÈRE DE l'aGRICULTURE

L'un des meilleurs ensembles de peinture décorative qu'ait exécutes M. Gaston La Touche et l'un de ceux que les Parisiens peuvent constamment avoir sous les yeux se compose de quatre grands panneaux rectangulaires disposés dans le sens de la hauteur et placés parmi des boiseries anciennes blanc et or dans le salon ovale du vieil hôtel français du xvin* siècle occupé aujourd'hui par le Ministère de l'Agriculture.

L'impression que suggère dès l'abord cet ensemble décoratif est exceptionnellement heureuse. Les peintures s'harmonisent étroitement avec les boiseries, avec le style de l'appartement, elles l'enrichissent avec discrétion, sans attirer à l'excès l'attention du visiteur, et sans qu'il soit possible

GASTON LA TOUCHE

qu'elles passent inaperçues. Les sujets en sont choisis avec goût, les tonalités sont chaleureuses et harmonieuses. Les fenêtres de ce salon donnent sur un jardin. Il y a une corrélation entre ce voisinage et le de'cor de nature qui encadre les sujeis.

Les soirs de fête, quand les salons sont brillamment illumine's, j'imagine que les toilettes des invitées, qui passent et tournent dans ces appartements de réception, s'harmonisent parfaitement avec les robes décolletées des personnages qui forment, dans chaque panneau, le sujet central. M. Gaston La Touche a choisi pour modèles des jeunes femmes contemporaines, il les a vêtues de leurs toilettes habituelles et leur a donné des attitudes qui leur sont naturelles.

L'accent en est manifestement moderne. Cependant ce sont aussi des toilettes, des attitudes, des gestes et des sourires qui sont à peu près de tous les temps. Les détails qui eussent été trop particuliers ont été omis. Ces jeunes femmes sont les sœurs de celles qui faisaient les mêmes gestes à l'époque de Watteau ou àl'époquede Mignard. Une transposition heureuse les écarte de toute localisation qui aurait pu, dans ces salons anciens, devenir

gênante et les soustrait aussi à ce je ne sais quoi de vague et de conventionnel, qui auraitpu lespriverde leur caractère individuel. Rien ne choque. Elles continuent la tradition française par une transition insensible et sont nettement nos contemporaines tout en s'apparentant aux Françaises du temps passé qui, dans les autres salons des mêmes appartements, sourient depuis deux cents ans dans les cadres ovales des boiseries ou dans les grands panneaux de tapisseries galantes. Ce sont des chefsd'œuvre d'arrangement pre'cieux. C'est ainsi qu'on voudrait que s'enrichissent à nouveau tous les appartements anciens dont la décoration a été interrompue ou détraite. Ni excès de modernisme, ni pastiche du passé. On sent que l'artiste a eu la chance de pouvoir travailler pour des espaces déterminés, qu'il s'est imprégné du style de la pièce qu'on lui avait confiée, qu'il s'est subordonné à ce style avec le désir que ses œuvres puissent s'accorder étroitement avec cet ensemble architectural et décoratif. On sent aussi que cette discipline librement acceptée ne comportait pas pour lui la renonciation à des qualités qui donnent à ses œuvres leur caracteristique.il a eu l'ambition légi-

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time de créer une œuvre originale, digne de le défendre devant les hommes à venir et de porter témoignage de sa personnalité.

Le résultat échappe à tout reproche. L'artiste s'est plié à la destination spéciale de l'édifice qui exigeait quelque grandeur et à la destination particulière de cet appartement de réception qui impliquait des visions gracieuses de fête mondaine et de plaisir brillant. Ni excès de solennité, ni excès de galanterie. Il fallait que l'artiste fît preuve de goût, de tacc et de mesure. Ce sont précisément les qualités qui sont à M. La Touche les plus naturelles et qu'il a mérité peu à peu de traduire par des moyens picturaux et par un style qui lui sont propres.

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