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L ENSEIGNEMENT DE BRACQUEMOND

Comment M. Gaston La Touche, attaché pendant longtemps au tableau de genre, est-il parvenu à se hausser jusqu'à la grande décoration? Il aime à reconnaître que c'est l'enseignement de Bracquemond, décorateur-né, qui le révéla à lui-même. L'apothéose de Watteau, les Saisons de la mairie de Saint-Cloud et l'allégorie de la Paix l'avaient mis aux prises avec des difficultés qu'il n'arrivait pas à résoudre. Bracquemond lui rappela l'enseignement de Léonard : « Regardez un mur et vous verrez votre tableau en sortir... » Ce conseil, il est vrai, implique, pour être mis en pratique, un don de nature

GASTON LA TOUCHE

qui n'est que rarement accordé et des années de préparation persévérante et patiente.

Le grand service que Bracquemond a rendu à M. Gaston La Touctie c'est de l'encourager constamment à voir par grandes masses, par lignes convexes, et à exécuter par grandes taches se soutenant les unes les autres.

Si M. Gaston La Touche, maintenant en pleine possession de sa maîtrise, s'abandonne aujourd'hui au plaisir de composer rapidement et de peindre « d'inspiration », il en a conquis le droit par la sévérité même de ses études préparatoires.

Par les tableaux réalistes des vingt premières années de sa carrière, si littéralement transcrits de la nature, nous savons comment il a conquis peu à peu le droit de travailler sans la nature par un effort de mémoire et d'imagination. Par des centaines d'études exécutées sincèrement d'après nature et qui embrassent à peu près tous les genres de sujets il a mérité de travailler de mémoire et avec facilité.

C'est par ces études que M. Gaston La Touche a développé sa faculté d'observation directe, affiné sa sensibilité visuelle et enrichi sa mémoire de

formes, de couleurs, de tons et de reflets, par lesquels enfin il a pu acquérir une extrême virtuosité de main, une prestigieuse habileté d'exécution.

Que cette facilité de travail implique aujourd'hui quelques inconvénients cela est possible. Dans certaines décorations, il se peut que les différentes matières dont se composent les différents objets représentés ne soient pas individualisées par une matière picturale propre à la nature particulière de l'objet. On a pu remarquer, par exemple, que les fonds de parc ou de jardin, 'dans les grandes décorations, se ressemblent entre eux un peu plus qu'il ne conviendrait. Il serait injuste de dire qu'ils ont été faits « de pratique » et cependant ils ne donnent pas toujours l'impression d'avoir été confrontés, fût-ce de mémoire, avec la réalité. Il advient que soit distendu au delà de la mesure le lien que toute oeuvre d'art, fût-elle aussi peu réaliste que possible, doit garderavec la réalité. En certains cas les ombres et les reflets ne paraissent pas rigoureusement gouvernés par la situation vraie ou supposée des distributeurs de lumières. Quelquefois enfin la sensation de nature, l'enveloppe atmosphérique et la situation de chaque objet les uns par rapport

GASTON LA TOUCHE

aux autres ne sont pas d'une absolue exactitude « de valeurs ». Ce sont des défauts. La richesse du coloris et le rythme général de l'œuvre compensent et au delà ces imperfections. De quels peintres pourrait-on dire qu'ils ont su concilier rigoureusement l'exactitude de la vision saisie sur le vif et la liberté heureuse d'une grande composition jaillie de leur imagination autant que du souvenir de la réalité? Tout virtuose doit se défendre contre les abus de l'exécution. M. La Touche était trop virtuose pour n'avoir pas à se défendre contre luimême. L'exécution aisée, brillante, est une qualité précieuse. Encore faut-il qu'elle ne devienne pas un but, qu'elle demeure un moyen d'expression.

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