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LE PROCEDE DE TRAVAIL

Veut-on se rendre compte du procédé de travai' de l'artiste, et de la volonté persévérante que nous révèlent les recherches progressives par lesquelles il aboutit enfin à peu près à la perfection? Regardons ensemble le panneau décoratif que l'artiste a intitulé ;< la Douane » et qu'il a exposé en 1 9 1 3 à la

galerie Manzi. Sous un ciel oriental, devant une petite ville blanche disposée en amphithéâtre, sur un môle encombré de marchandises de toutes sortes, un Turc en robe jaune rose est assis gravement et penche la tête sur un livre. A ses pieds, clapotant sur l'eau miroitante du port, se trouve une barque que maintiennent immobile deux marins turcs et dans laquelle attendent patiemment un jeune homme et deux jeunes femmes en costumes européens. D'autres embarcations et des voiles gonflées par la brise animent la composition, et, debout parmi les bagages, silhouettant sur le ciel bleu sa taille souple et sa blondeur potelée, une jeune femme qui nous tourne le dos, les bras levés au-dessus de la tète, enlève sa chemise d'un joli geste, trop juvénile et trop charmante pour récriminer contre une sévérité admistrative qui ne peut déterminer autour d'elle qu'un murmure d'admiration. Le douanier turc, impassible, n'a pas encore levé les yeux. Au pied du môle, dans sa barque, le compagnon de voyage attend d'un air indifférent et le tableau tout entier exalte, pour les spectateurs, la beauté d'un ciel d'Orient, l'encombrement joli d'un port, le chatoiement des costumes et la grâce im-

GASTON LA TOUCHE

périeuse d'un corps de femme dans la lumière. On ne pouvait trouver pour peindre un nu en plein air prétexte plus spirituel, ni décor plus pittoresque.

Si l'on veut se rendre compte dans une certaine mesure du procédé de travail du peintre et des recherches par lesquelles il atteint peu à peu à un enrichissement progressif, qu'on se reporte, par un effort de mémoire, à un petit tableau qui offre à peu près la même composition. C'est à peu de chose près la même disposition — et comme c'est différent ! Du point de vue couleur, l'harmonie est moins riche. Il y a beaucoup moins de verts. Le peintre n'avait pas encore eu l'idée de la bordure de glycines et de fruits — dans la gamme des violets — qui forment au panneau décoratif un encadrement si discret et cependant si somptueux. Le vert de la grosse barque à notre gauche est plus sourd. Les blancs jaunes ont un rôle beaucoup moins important. L'artiste n'avait pas encore eu l'idée de la barque où attendent le jeune homme et les deux jeunes femmes qui commencent à se déshabiller. Cette idée s'est déduite par une sorte de développement logique de l'idée primitive. Le groupe des quatre Orientaux placés sur le môle autour du personnage

principal se rassemble dans le tableau de chevalet d'une manière moins expressive et sensiblement moins décorative.

Dans le grand panneau, enfin, l'harmonie des tons se compose de jaunes et de bleus entourés de violets et soutenus par des verts distribués avec goût et avec une habileté extrême, tandis que dans le tableau de chevalet tous les rapports sont changés et le résultat moins riche.

Excellent en soi, ce tableau de chevalet, si on le rapproche du panneau décoratif où les mêmes éléments concourent à une autre conclusion, nous apparaît comme une esquisse dont il restait à obtenir des résultats plus importants. On saisit par cette comparaison tout ce qu'un travail persévérant et une volonté tenace peuvent ajouter à une idée picturale pour l'enrichir, la diversifier et mettre en meilleure valeur le joli nu en plein air qui forme le vrai motif et comme la raison d'être de toute œuvre sur le même sujet.

Or — plus démonstrative encore ~ il existe dans l'atelier du peintre une troisième peinture du même sujet et qui, plus riche que la première étude et moins parfaite que l'œuvre définitive, marque le

point intermédiaire, la transition par laquelle il a trouvé le résultat.

Tel est le procédé de travail de M. Gaston La Touche. Il peint d'abord l'aspect de nature à peu près tel qu'il l'a vu dans la nature, il modifie ensuite et enrichit progressivement le motif. C'est un arrangeur subtil. Il a de l'imagination, de la fantaisie, de l'esprit, et il subordonne ces qualités au plaisir de composer en artiste et d'exécuter en virtuose.

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