CONCLUSION
De tous ces éléments — qui ne sont contradictoires qu'en apparence — se compose la personnalité de M. Gaston La Touche.
Osons biffer de l'ensemble de son oeuvre à peu près tout ce qu'il a peint jusqu'en 1889. De ses tableaux réalistes et sombres à la luminosité blonde de ses œuvres de maîtrise il y a toute la distance qui sépare l'enseignement de Manet de celui de Besnard et le naturalisme de l'impressionnisme.
Serait-il vrai que la jeunesse, ne se connaissant
pas elle-même, incertaine du but à poursuivre, est souvent triste, sombre, d'une mélancolie facilement pénétrée de découragement? Beaucoup d'artistes ont dû recommencer le chemin très long qui mène lentement de Werther au paganisme joyeux, et de la « Nuit d'octobre » aux « Proverbes de salon » et aux comédies légères. La conquête de la Joie se confondit pour Gaston La Touche avec la conquête de soi-même.
A partir de 1890 le peintre a renoncé au bitume. Sa palette est devenue à peu près celle des impressionnistes. Cependant il ne peut être classé dans ce groupe. Il n'étudie pas principalement l'analyse des variations de l'atmosphère, il ne recherche pas exclusivement « la qualité du ton dans l'air ». Son œuvre présente une sorte de compromis entre la peinture à « sujets » et le surgissement des formes dans l'atmosphère.
Il est demeuré un observateur. Il est devenu un coloriste. Dans ses tableaux de chevalet les observations sont d'un psychologue et souvent d'un ironiste. Elles sont nettes, lucides, amusantes, parfois pénétrantes, et toujours renouvelées par un tour d'esprit particulier. A mesure qu'il se perfectionnait
GASTON LA TOUCHE
ses yeux se sont affinés et peu à peu émerveille's. Dans ses décorations la couleur est d'un lyrique et qui s'enchante lui-même de ses propres visions. Il est devenu l'un des peintres de la vie heureuse. Ce n'est plus un réaliste proprement dit et ce n'est pab uniquement un lyrique. Sa personnalité se compose d'un mélange d'observation et de fantaisie. Il a le sens de la mesure. Le sujet de son œuvre, pris dans son ensemble, n'est pas de reproduire strictement la vérité, mais ce n'est pas non plus de se livrer sans réserve à l'émotion lyrique. Un je ne sais quoi de parfaitement conscient se devine dans toutes ses œuvres. C'est une raison et une volonté plutôt qu'un instinct.
Il n'a pas été un révolutionnaire et il n'est pas un imitateur. C'est un Normand et un Parisien. En exerçant sa faculté de comprendre il a développé sa sensibilité et jamais il ne s'est départi de la volonté la plus tenace. Exerçant constamment sur lui-même un contrôle des plus sévères, il s'est tenu au courant des recherches qui se faisaient autour de lui et il en a fait son profit très légitimement, de même que beaucoup d'autres ont pu faire leur profit de ses propres recherches. C'est
un artiste laborieux. C'est un lettré. II est aussi impressionnable et nerveux qu'il est volontaire et tenace. Son œuvre concilie avec mesure le sens de la tradition et le désir de nouveauté. Il a du goût. C'est un conciliateur. Cependant son originalité est manifeste. Il s'est affilié à la tradition et il a respiré l'atmosphère de son époque. Il est le premier et peut-être le seul pemtre de notre temps qui ait su jeter aux pieds d'une femme, dans un beau décor, un homme en costume moderne sans que ce costume fasse l'effet d'un anachronisme.
Dans l'ordre décoratif il se tient à égale distance du sublime et du familier. Il ne faut chercher dans ses décorations ni les grandes idées générales ni l'ampleur du point de vue philosophique. C'est le peintre des plaisirs de la vie, l'interprétateur des émotions heureuses. Ce qu'il peut y avoir d'un peu amer ou d'ironique dans son observation des mœurs se dissimule sous le manteau éclatant du coloris. Il cherche l'expression par la couleur autant que par le sujet et peut-être nous réserve-t-il encore plus d'une surprise heureuse. Il travaille constamment à se renouveler. Ses panneaux pour le Ministère de la Justice témoignent d'une ambi-
GASTON LA TOUCHE
tion de plus en plus élevée. Dans les décorations futures peut-être verrons-nous surgir des formes heureuses et de somptueuses harmonies de couleurs mises au service d'une idée importante et picturale.
Jusqu'à présent il a été un prestigieux décorateur d'appartement. Sa personnalité s'affilie aux maîtres français du xviii^ siècle, à travers les recherches les plus récentes des peintres impressionnistes, et continue la bonne tradition de l'art français.
Le 1 2 juillet i gi3, pendant que ce volume était à l'ijnpî^ession, M. Gaston La Touche est mort soudaitiement à la suite d'une opération. Il n'était âgé que de cinquante-7ieuf ans.
Clicuc Manuel
JULES CHÉRET
JULES CHÉRET
JULES CHÉRET
lia été un inventeur. Son dessin, sa couleur, le choix de ses sujets, sa manière d'être ému et sa manière d'émouvoir, tout lui appartient en propre. Il a inventé une décoration de plein air : l'affiche, et par ses qualités de coloriste autant que par ses qualités d'esprit il a fait de ce genre de décoration un domaine entièrement nouveau, tout proche du grand art et tout imprégné de l'esprit français. Il a inventé ensuite un genre de décoration intérieure. Dans ses peintures murales décoratives il y a un ordre de sentiments entièrement nouveau. Du point de vue pictural autant que du point de vue spirituel, il ne ressemble à aucun autre. Ce n'est pas un grand dessinateur, ce n'est pas un grand peintre et cependant c'est un très grand artiste. Son œuvre gardera une place dans l'histoire de l'art français.
Il n'a tiré que de lui-même sa conception de l'art de peindre et ses moyens d'expression. C'est un décorateur né.
Cependant, il ne s'est découvert lui-même que très tard. Il avait cinquante-six ans quand il devint peintre. L'exposition de croquis, de pastels et d'affiches qu'il organisa dans la galerie minuscule de la Bodinière au mois de décembre 1889 le révéla à lui-même en même temps qu'àtoutParis'. Encore hésita-t-il pendant quelques années avant d'oser se consacrer exclusivement à la peinture.
Hésitations qui nous semblent aujourd'hui inexplicables! Jusqu'à cet âge relativement avancé, Jules Chéret n'avait pas eu d'autre ambition que de gagner sa vie en faisant des affiches. Quelques-
I, Félicien Champsaur — encore très jeune — a été le premier journaliste qui ait attiré sur l'art de Chéret l'attention publique. Pendant l'exposition de la Bodinière, en 1889, des articles de Georges Rodenbach dans le /^j'^aro, de Roger Marx qui écrivit la préface, et, en 1890, de Huysmans et de quelques autres, déterminèrent le succès. Beaucoup d'artistes éminents reconnurent en Chéret le don qui le rendait leur égal. Claude Monet proposa à Chéret, en échange d'un de ses pastels, l'un des tableaux qu'il venait d'exécuter, d'après les falaises de Pourville. Ce tableau occupe encore la place d'honneur dans le salon de Chéret.
uns avaient reconnu en lui un talent nettement, puissamment et absolument original. Ils avaient pressenti l'importance que plus tard on attacherait à ses œuvres. Cependant l'immense majorité du public et la généralité des artistes eux-mêmes, tout en admirant la verve et la nouveauté de cette décoration de plein-air, n'y attachaient pas d'importance.
Jules Chéret partageait cette opinion. Il vivait dans un quartier commerçant, en familiarité quotidienne avec ses aides-imprimeurs, artisan comme eux, ouvrier comme eux, et plus soucieux de ses échéances souvent difficiles que de relations utiles et de fréquentations mondaines. Il poursuivait son œuvre au jour le jour, au hasard des commandes industrielles, dépensant des trésors d'ingéniosité pour renouveler un genre dont il n'attendait pas d'autres avantages que lasatisfaction de réussirdans son industrie.
D'où lui seraient venues les grandes ambitions? Il était le fils d'un typographe, bon ouvrierParisien aimant sa profession, père de quatre enfants que la mère élevait avec soin. Ceux de ses grands-parents dont Chéret a entendu parler étaient tous Parisiens de naissance et vivaient de leur travail manuel. Son
grand-père avait été débardeur et avait épousé en son temps une jeune blanchisseuse. L'ancêtre de la famille était un sergent racoleur qui avait été au service du Roi. Excellentes hérédités! Jules Chéret, dans le milieu familial, respira le respect et l'amour d'une profession déterminée, le goût du travail bien fait, et il se trouva sans le savoir dépositaire d'une tradition familiale d'efforts consciencieux, sorte d'aristocratie ouvrière où le cœur, l'esprit et le goût vont s'affinant de génération en génération à mesure que la main devient plus adroite.
Son père, qui avait pour ses enfants une certaine ambition, aurait voulu que son fils Jules devînt un pharmacien. Le jeune homme s'y refusa. Il préféra qu'on le mît en apprentissage chez un graveurlithographe. Il y demeura quatre ans, s'essayant dans l'art horriblement difficile^ de calligraphier des noms propres pour les cartes de visite et les annonces commerciales. Il neréussit jamais à se faire ce qu'on appelait une bonne main. Il réussit davantage dans l'art de composer des titres de musique, spécialité qui exigeait un certain goût personnel. Il atteignit l'âge de tirer au sort, fut exempté et