L INVENTION D UN TYPE
Chéret ne l'a perfectionné que peu à peu, et c'est en cherchant à combiner de plus en plus étroitement l'harmonie de couleurs, l'arabesque des silhouettes, la recherche du mouvement et la puissance de suggestion du sentiment à imposer qu'il en est arrivé à une découverte nouvelle et qui n'est pas la moins importante : la création d'un type entièrement nouveau de « Parisienne », une sorte de personnagedemi-réel et demi-fantastique, sœur de la Golombine italienne, de la Zerline espagnole, émule des soubrettes de notre xviii" siècle et même des danseuses de Pompéi ou de Tanagra, personnification de la grâce spirituelle, de l'ironie, de l'enjouement, de l'espièglerie, de la gaîté malicieuse, symbole de la Parisienne enivrée des plaisirs de Paris et dont l'agitation nerveuse fait penser à la gaîté trépidante des petites danseuses anglaises, des clowns au rire silencieux et inextinguible, des pantins fardés et des poupées vivantes.
L'honneur de créer un type est encore plus rare dans le domaine de la peinture qu'il ne l'est dans
JULES CHERET
le domaine littéraire. Chéret a trouvé ce type sans l'avoir cherché, en résumant et en précisant de plus en plus la conception qu'il s'était faite de la Parisienne des parties de plaisir et des soirs de fête. A force de créer des silhouettes de femmes qui fussent, Tune malicieuse, l'autre spirituelle, l'autre ironique, il a fini — par un travail inconscient — à les fondre toutes en un seul type les symbolisant toutes.
La Parisienne de Chéret est aussi synthétique que la marquise poudrée, symbole d'une partie de la société du xvni® siècle, et, dans l'ordre psychologique, que la soubrette futée qu'on sent complice naturelle de toutes les intrigues. 'Ce type nouveau prend sa place à la suite des t3^pes significatifs de notre race à certaines époques. Je crois à son immortalité.
LE CHOIX d'un ordre DE SENTIMENTS
A mesure qu'il prenait une conscience plus nette de sa propre personnalité Jules Chéret faisait choix d'un ordre de sentiments que nul n'avait découvert avant lui. Il devenait « le peintre de la joie ». Cette joie qu'on sent un peu factice, momentanée, sursaut du système nerveux, ne se confond pas
avec le sentiment du bonheur. C'est l'exaltation d'une minute : Parisienne qui se cambre sur un baudet à Robinson, toute heureuse de se sentir regardée, ou qui se profile sur des rouges vifs en brandissant des fleurs! Or cet ordre de sentiment qui n'est pas très important et qui ne touche en rien aux grandes facultés de l'âme est tout de même d'un intérêt général. Les hommes les plus graves ont éprouvé à certains jours ces impulsions qui les ont emportés sur un rhytme de danse dans un quadrille improvisé ou dans une farandole soudain organisée. Tout le monde a pris plaisir à regarder chez les jeunes gens — plus particulièrement chez les jeunes femmes — ces explosions de gaîté juvénile. En traduire le rythme et le mouvement, avoir éternisé cet instant insaisissable, c'est l'originalitéde Chéret et c'est son mérite. Il a su dépouiller cette gaîté de tout ce qu'elle peut avoir, dans la réalité, de vulgaire ou de grossier pour n'en offrir dans ses œuvres que la représentation idéale et pour ainsi dire « la fleur ». C'est le sentiment de la joie, mais dénué de tout geste vulgaire. C'est l'élan vers la joie. Loin d'être la représentation exacte d'une femme ou d'un jeune homme qui s'amusent, ces pastels,
JULES CHERET
dessins ou affiches sont des variations transposées de la réalité à propos de ce motif. Ce sont des transfigurations. Elles sont d'un goût affiné, d'une mesure parfaite et d'un rythme entraînant. Ce sont des interprétations intellectuelles et sentimentales. La couleur et le dessin, loin d'être les serviteurs de la réalité exacte, deviennent des moyens d'expression libérés de toute servitude à l'égard du motif, des moyens de suggestion inventés par un peintre à qui répugneraittoute vérité trop exacte, toute grossièreté, toute vulgarité. Poète et transfigurateur, voilà les qualités essentielles de cet artiste.
Par tempérament, par instinct et non par raisonnement ou par progressive assimilation, Jules Chéret était un Décorateur. Il en avait les qualités essentielles : un certain tour d'imagination, de conception et d'exécution picturales, le sens de l'adaptation à un but ou à un espace déterminé, le don de transfiguration. Il a exprimé avec clarté des sentiments simples et d'un intérêt suffisamment général
De la transcription rapide d'une émotion vive, par un contrôle persévérant sur soi-même et par des recherches de plus en plus précises, peu à peu il est parvenu au style.