LES PEINTURES DE L HOTEL DE VILLE
A l'Hôtel de Ville de Paris, la salle de la 3® Commission pourrait s'appeler « Les Amusements de Paris ».
Sur le mur face aux fenêtres un grand panneau central, disposé en largeur mais coupé par le rectangle en hauteur d'une grande porte, représente « la Danse ».
A notre droite, au premier plan, une ballerine blonde, extrêmement décolletée, est vêtue d'une robe de soie vert d'eau, dont la jupe s'épanouissant à la taille laisse à découvert les jambes longues précisées jusqu'au soulier par des bas noirs. Elle rit, les mains posées sur la hanche. Elle n'est pas vulgaire mais elle est peuple. On l'imagine dans un théâtre populaire plutôt qu'à l'Opéra. D'immenses coquelicots rouges en guirlande sur le corsage et jetés çà et là sur la robe avivent encore ce caractère un peu provocateur mais dénué de toute canaillerie. Elle s'amuse. C'est une enfant de Paris qui est devenue danseuse comme d'autres sont deve-
nues fleuristes. Elle s'amuse et elle nous amuse.
Derrière elle deux ballerines un peu plus prétentieuses, en tutus de gaze jaune, s'exercent au grand art. Elles font des pointes. Elles lèvent les bras avec un désir de noblesse. Mais nous ne sommes pas dupes. Elles ont de gentilles frimousses de faubouriennes à cheveux blonds. Elles sont gaies, amusantes, spirituelles à leur manière et, derrière elles, la chaîne heureuse dont elles font partie se continue. On agite des guirlandes. On prend des poses plastiques. Cependant personne ne s'en fait accroire. Ce sont des jeunesses qui s'amusent, et elles ont confiance dans le public qui doit être bon enfant. Elles ont raison de ne pas avoir peur de lui. Qui pourrait leur tenirrigueur? Elles sont tellement dénuées de fatuité!
La ronde, un instant interrompue à cause de l'étroitesse du rectangle qui surmonte la porte, recommence dans la seconde partie du panneau, à notre gauche, et redescend au premier plan. Les costumes ont changé. L'une de ces évaporées est en travesti Louis XV, la seconde a une robe de marquise et fait battre de l'aile à son éventail. D'autres — non moins gentilles — - forment dans la pénombre
bleue les chaînons intermédiaires et deux charmantes espiègles forment la base qui s'appuie sur le bord inférieur du cadre. L'une est en jaune (le jaune de Chéret!), l'autre en gris bleu pique' de rouge et de jaune. Elles sont exquises. Presque nue dans sa gaze de soie jaune qui lui laisse entièrement à découvert les épaules, les jambes serrées dans un maillot, celle qui est le plus en vue est d'une verve endiablée. Sa tignasse blonde se relève en coup de vent. C'est presque un toupet de clown. Elle nous tourne le dos, mais elle a soin de se tordre un peu le cou pour nous montrer son visage à peu près entièrement de face. Elle a des yeux en amande et cernés de brun, de longs cils, un visage mutin, un menton pointu, une bouche spirituelle et une expression de visage infiniment drôle et intelligente, fleur de pavé parisien mais déjà très affinée et qui en a vu de « toutes les sortes ». Elle s'amuse. Sa compagne est chargée par le peintre d'éviter un vide dans le fond du panneau et de contribuer par le coloris de son costume à la musique de l'ensemble. Elle est un peu sacrifiée. Son rôle est, à proprement parler, de second plan. Avec sa capeline et ses coquelicots posés comme des
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JULES CHERET
cerises sur ses oreilles elle fait penser à la grisetté de i83o et s'acquitte à merveille de son emploi qu'au théâtre on appellerait « grande utilité ».
Ainsi se trouve atteint le but du peintre décorateur. Tout l'espace qui lui était confié est décoré. Ni trou, ni surcharges. L'harmonie de couleurs est fine, chatoyante. Elle se compose de quatre grandes taches jaune, grise, gris jaune et vert léger sur un fond de nuages bleuâtres. L'ensemble se meut dans une atmosphère de légende, de rêve, de caprice et de fantaisie. On sent un je ne sais quoi d'espiègle. C'est le sourire et c'est la gentillesse de Paris.
Le deuxième panneau, à notre gauche, nous montre un autre amusement de Paris. C'est « la comédie en cent actes divers » qui se joue continuellement sous les yeux de ceux qui savent regarder. Chéret a choisi, parmi les types du théâtre de Molière, ceux qui sont d'une vérité éternelle et qui demeurent par conséquent de notre temps.
Au premier plan, en beau costume emphatique, l'air important, tout bouffi de vanité et de conten tement de soi, voici le Bourgeois Gentilhomme. Il est vêtu d'un superbe habit vert brodé d'or, d'un gilet et d'une culotte de soie blanche également
PETNTRES D'AUJOURD'HUI
brodés d'or et d'un tricorne à panache de plumes. Une servante en corsage rose le menace en riant d'un fleuret brandi comme une verge.
Derrière eux une sorte de ronde se forme. Voici Scapin en costume et manteau rayés de gris et de rose. Derrière eux, se de'tachant sur le fond gris perle, on reconnaît Célimène, les Précieuses, les Marquis, et le Malade Imaginaire, à peu près au centre, en robe de chambre d'un gris jaune; voici les Apothicaires, les docteurs à bonnets, et, tout près de nous, placé au premier plan mais sans lutter pour la première place avec le Bourgeois gentilhomme, l'Avare en justaucorps brun qui serre dans les bras sa cassette.
Parmi tous ces personnages, réchauffant le tout de sa belle robe jaune, la Parisienne brandit en riant dans chaque main un masque qui rit et un autre masque qui s'indigne. On pense nécessairement au caractère d'Alceste et à celui de Philinte qui symbolisent depuis Molière les deux façons de regarder les spectacles de la vie.
Du côté des fenêtres, un grand espace est demeuré vide et cependant l'équilibre n'est pas rompu. Ce vide contribue à la beauté de l'ensemble. La
JULES GHERET
composition est parfaitement claire et d'une gentillesse, d'un esprit, d'une vivacité et d'une grâce extrêmes. Le fond se compose de nuages légèrement indiqués. Il offre, au bas du panneau, des roses chaleureux de soleil couchant et, dans le haut, les ombres bleuâtres d'un ciel nocturne. Cela fait penser au déroulement d'une journée.
La précision relative du premier plan fait penser aux réalités de la vie quotidenne et l'indécision encore si vivante des personnages d'arrière-plan au charme du souvenir.
Le troisième panneau a pour fond des nuages d'un rose vif au premier plan et d'ombres bleuâtres dans le haut. La lune est suspendue au-dessus de Montmartre, échancrée par les ailes tournoyantes du Moulin de la Galette qui profile sur sa clarté pâle sa silhouette de bois vermoulu pareil à un jouet de parade.
Partant de notre gauche et se prolongeant en farandole presque en diagonale pour aboutir tout en haut et à notre droite, voici des types populaires :
« le Matamore » en costume cyranesque posant la main sur sonépée d'un air bravache à souhait. Voici une Montmartroise qui a tous les caractères de« la petite femme de Che'ret » et qui n'en est pas moins une interprétation véridique de la réalité : costume court, gris et rose, très décolletée, grand chapeau jaune rehaussé d'une fleur, ensuite un Pierrot verdâtre qui montre le fond de ses poches et enfin le groupe de l'éternelle comédie de Montmartre et de tous pays : Polichinelle mi-partie jaune et vert avec son nez protubérant et ses deux bosses, Colombine qui l'entraîne dans la danse et Arlequin brandissant sa batte. D'autres gentilles créatures dégrafées, rient de toutes leurs dents et se profilent presque en ombre chinoise derrière une silhouette de baudet qui fait penser aux joyeux dimanches d'été de Robinson.
Quelle belle harmonie de couleurs! Cela est vif, joli, tendre et gai. Du point de vue couleur, c'est peut-être le plus réussi. Les ombres bleuâtres sont légères, fines, transparentes. La nuée pénétrée de soleil couchant est d'une diaprure charmante. Tout s'arrange, se fond, s'harmonise et se distribue avec beaucoup d'éclat, beaucoup d'ordre et un sens par-
JULES CHERET
ticulièrement heureux de la répartition des grandes taches.
A contre-jour*, entre les deux fenêtres, dans la même gamme on voit des jeunes femmes jouant de la mandoline, du violon ou du trombone parmi des fleurs et des nuées.
Ajoutez aux quatre coins, quatre longs panneaux très étroits, décorés avec infiniment de goiàt, d'esprit et beaucoup d'habileté technique par des groupes de petites filles portant les jouets de leur âge : bateaux à voiles, poupées à la mode de Paris, tambours, trompettes. Un petit garçon ceinturé d'un immense cor de chasse chevauche tout heureux son coursier en bois.
Tout cela est exquis. Si nous nous demandons pourquoi nous éprouvons un aussi vif plaisir, les
I. A la lumière du soir toute cette décoration est encore plus brillante, plus spirituelle et plus gaie. Les quatre peintures de dessus de porte — assez mornes — reprennent leur place dans l'ensemble.
raisons se présentent d'elles-mêmes avec une grande clarté.
D'abord la conception de cet ensemble est décorative et purement décorative. On ne conçoit même pas que ces panneaux puissent être détachés du mur pour lequel ils ont été faits sans qu'ils perdent, par le seul lait de leur transport, une partie très importante de leur beauté. Il n'est pas moins impossible de séparer par la pensée telle ou telle partie de cet ensemble, tel ou tel personnage dans tel ou tel groupe, sans qu'apparaisse un trou et que tout se désaccorde. Ces rondes, pour s'élancer, ont besoin de ce mur comme d'un point d'appui pour prendre leur élan. On sent qu'elles ont été imaginées et exécutées pour cet espace particulier et qu'elles ne pourraient s'adapter sans dommage à aucun autre. Ces peintures font corps avec le mur. C'est une qualité essentielle.
La distribution des taches procède aussi d'une conception purement décorative. Il est évident que l'artiste a vu en imagination la répartition de ses masses colorées en se plaçant devant le mur et en se soumettant à lui. Il a senti qu'il fallait ici ou là des pleins et des vides, ici des accents forts et là des
JULES CHÉRET
accents légers, ici des mouvements et plus loin des repos. Or ce travail de subordination s'est fait dans son esprit en s'accordant avec la conception de son sujet qu'il voulait léger, spirituel, amusant, un peu narquois et non dépourvu d'une ironie mêlée de tendresse.
L'idée générale a pu surgir dans son imagination en dehors de la pièce qu'on lui confiait, mais c'est devant le mur^ qu'elle a pris corps, qu'elle est devenue définitive. Ces suggestions silencieuses des espaces ont restreint ou amplifié sa pensée générale qui n'était pour ainsi dire qu'uncroquis susceptible de se développer ou de se restreindre selon les nécessités permanentes des espaces muraux, des découpures des portes, des saillies de la corniche et des surfaces planes de la plinthe.
Cette idée générale était charmante, d'une fan-
I. Dans toutes ces pièces, la décoration architecturale est malheureusement lourde, prétentieuse, totalement dénuée d'esprit et de grâce, officielle dans le plus mauvais sens du mot. C'est un contraste douloureux. Le plafond à caissons gris et or est déplorable. Les boiseries des portes et les plinthes sont dépourvues de tout agrément. On n'y découvre aucun souci de proportions heureuses ni d'invention d'aucune sorte.
taisie, d'une grâce et d'une irréalité non dépourvue d'observation ni d'une certaine nuance de philoso- 'phie sans prétention. Quoi de mieux pour ce « salon de conversation » que ces « Amusements de Paris » qui, dans les salons ou les cercles, forment presque toujours le début et souvent le meilleur des sujets de causerie? Ces peintures créent une atmosphère. Il est bon que ce soit ici que des conseillers municipaux s'entretiennent des intérêts et de la beauté de la capitale.
Les étrangers qui visitent l'Hôtel de Ville ont le droit de s'étonner et de s'émerveiller. De quelque pays qu'ils soient il n'y a aucune chance qu'ils trouvent chez eux cette gentillesse affinée, cette spiritualité sans lourdeur, cette grâce qui n'a rien d'appuyé. C'est l'atmosphère de Paris. Ces peintures sont d'accord avec le brillant un peu factice de la vie montmartroise ou boulevardière, avec la gaîté de la rue à l'heure de la sortie des ateliers. On croit entendre ici l'écho des conversations, la boutade du gavroche, la réponse preste de la midinette, la philosophie familière du Boulcvardier qui fait des mots. Cette façon de comprendre la vie et l'art décoratif est aussi loin que possible de l'humour
anglais, de la plaisanterie allemande ou de l'e'normité parfois cocasse des histoires de Saint-Pétersbourg.
La couleur est en accord avec les sujets. C'est à peu de chose près la palette impressionniste : des violets, des gris perle, des roses légers, des verts tendres. La couleur elle-même a quelque chose de spirituel et d'ironique. Elle semble se moquer de la peinture officielle. La muse de Chéret, quand elle regarde des tableaux d'Histoire, trouve le mot qui fait rire. Ici l'on cause. La redondance emphatique de Joseph Prudhomme ou du Bourgeois gentilhomme est un sujet de plaisanterie. Et cette ironie est sans méchanceté. Ce rire désarme. Il est inutile de prendre des attitudes de pédagogue. Comprendre le sens de ces peintures et le genre d'esprit qui les a inspirées cause au spectateur un plaisir intellectuel comparable au plaisir que cause à un interlocuteur une vive répartie dont il a saisi le sous-entendu. La physionomie s'éclaire. Les deux interlocuteurs sont contents l'un de l'autre. L'un a de l'esprit. L'autre a été digne de le comprendre.
Que nous importe si un pédant veut nous faire remarquer que les jambes de cette petite femme
en jaune ne sont pas attache'es au corps avec autant de vérité rigoureuse que ne s'attachent au corps les jambes des danseuses de Degas? Quelqu'un dira sentencieusement que sous ces robes pailletées on ne sent pas le nu véridique et vivant comme on le sent sous les draperies d'un Léonard. Il est possible. L'observation ici est sans intérêt. Ces visions jolies ne prétendent pas au grand art. Cependant elles s'en approchent de près. Elles ne visent pas à la profondeur de pensée ou de sentiment. Ces personnages sont suffisamment vrais pour n'être pas conventionnels et suffisamment irréels pour échapper à la discussion. Ils se sont élancés de l'imagination du peintre tout ailés et frémissants. Ne les soumettons pas au contrôle d'une raison raisonnante.
L'instinct ou, si l'on veut, l'intuition sont des maîtres bien plus sûrs que la logique et la dialectique. Tous les raisonnements du monde sur la perfection classique ne nous feront pas prendre plaisir à une peinture ennuyeuse. Les imitateurs de Raphaël peuvent être impeccables. Comme j'aime mieux la liberté heureuse et la spontanéité de Jules Chéret !
JULES CHERET
L'artiste a répondu d'avance à ces reproches de pédant en plaçant tous ses personnages sur des nuages de rêve, au-dessus du sol, au delà des réalités sévères, dans un autre domaine, sur un autre plan que les imitations du réel ou les vérités exactes. Il a bien le droit de rêver, cet artiste qui a de l'imagination, et de sourire et de s'amuser! Pourquoi n'aurions-nous pas le droit de lui donner la réplique et de le suivre au pays de la fantaisie?
Ces combinaisons de lignes sont d'une grâce irrésistible. La qualité essentielle du dessin, c'est de suggérer des formeset de noter des mouvements. De ce point de vue le dessin de ces panneaux échappe à la discussion. Chéret a le don du mouvement. Ses personnages vivent, bougent, s'élancent. S'il a plu à l'artiste de considérer les hommes comme des pantins dont un inconnu tire les ficelles, qui pourrait lui faire grief d'une conception de l'humanité qui s'accorde • — par un détour — avec celle que se sont faite les plus illustres penseurs ? Montaigne ou La Rochefoucauld n'avaient pas une autre opinion des pauvres êtres que nous sommes. Si les personnages de Chéret gardent tous un je ne sais quoi des Polichinelles et des Arlequins, la
survivance — peut-être immortelle — de ces types de la comédie italienne prouve surabondamment à quel point ces êtres en apparence dénués de vie profonde correspondent au contraire à de puissants raccourcis des sentiments élémentaires de la pauvre humanité.
De la conception du monde qu'analysent ces Colombines, ces Arlequins, ces Pierrots et ces Parisiennes futées, je consens certes à ce qu'on dise qu'elle est légère, sommaire, et même superficielle. Cependant cette liberté heureuse, cette aisance dans le dialogue, cette ironie, cette grâce, cette gen tillesse, ce petitspasme d'une émotion fine et tendre sont des qualités rares et plus importantes que celles qu^on admire d'ordinaire dans les vastes anecdotes officielles.
Où pourrait-on découvrir un peintre qui soit plus digne de décorer une salle consacrée aux divertissements? Dans l'une de ses acceptions, le mot génie implique le sens de lutin immatériel, capricieux et fantaisiste. Dans ce sens là Jules Chéret a du génie. Il a inventé ou réinventé un univers comparable à celui que Marivaux ou Beaumarchais s'étaient créé. Il a inventé ou réinventé tous ses
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moyens d'expression. Dans un domaine restreint il a fait preuve d'ime fécondité et d'une variété extrêmes.