PLUVIOSE
PAUL BAUDOUIN
avec aisance dans une gamme de couleurs chaleureuses et sobres.
Ajoutons enfin que pour les relier entre elles et rendre plus sensibles à tous l'unité de composition il a imaginé un vaste réseau de treillages en bois vert d'où retombent selon les saisons des verdures, des fleurs, des fruits ou des grappes.
L'exécution est digne de la composition. Elle est sobre et riche, harmonieuse et parfois puissante, jamais vulgaire, souvent gracieuse, toujours dénuée de petitesse ou de mesquinerie. Certains morceaux, comme « Brumaire » ou comme « Ventôse » sont en eux-mêmes presque des chefs-d'œuvre.
Dans la beauté puissante et sobre de quelquesunes de ces figures nues, on reconnaît l'influence heureuse de l'enseignement de Puvis de Chavannes, dans certains accords de couleur et notamment dans les fauves ou les roux on reconnaît que Besnard a précédé M. Baudouin, mais l'œuvre dans son ensemble est originale, vigoureuse, très personnelle et elle comporte une leçon éducatrice.
Il n'est certes pas possible de mettre sur le même rang l'œuvre de M. Baudouin et celle de Puvis de Ghavannes ni même de Besnard. Il ne peut leur
être comparé ni par l'ampleur du dessin, ni par la puissance de l'invention, ni par la profondeur du symbole, ni par les trouvailles de coloris. Cependant il est leur continuateur, leur émule, et il est à peu près le seul parmi nos contemporains, qui supporte sans trop faiblir d'aussi écrasantes comparaisons.
Presque seul parmi nos artistes vivants il a osé se mesurer avec les grands sujets et tendre vers le grand style. Son œuvre est éminemment décorative. M. Paul Baudouin s'est soumis aux règles éternelles de son art. Il a accepté de servir l'architecte et de collaborer à son œuvre. Il a bien voulu se laisser inspirer par le maître de l'œuvre. Il a été modeste, insoucieux d'attirer exagérément l'attention. Il n'a eu l'heureuse ambition que de vouloir exprimer dans un langage très pur, par des lignes, des couleurs et des symboles, des pensées très élevées, très nobles et très humaines. Depuis Puvis de Chavannes et Besnard aucun n'avait exécuté une œuvre de cette importance par des moyens si simples et si riches, nul n'avait eu cette noblesse d'inspiration, cette délicatesse et cette richesse dans l'invention, cette harmonie de couleur et cette
PAUL BAUDOUIN
grandeur dans l'exécution. Pas de peinture qui soit plus e'ioignée de l'anecdote, du brillant factice et de la prétention. L'artiste a travaillé pendant des années silencieusement, modestement, d'accord avec le rythme de son propre cœur, avec le rythme de l'édifice et avec le rythme de l'œuvre en travail. On sent en lui un artiste sincère, admirablement doué, joyeux d'exprimer par de belles formes les élans de son imagination, son opinion philosophique sur le monde et sa tendresse communicative. Gomme il lui a fallu longtemps pour se découvrir lui-même! Du moins cette œuvre récente estelle d'une jeunesse émouvante, d'une magnificence heureuse et d'une grâce délicate.
Or il est à remarquer que M. Paul Baudouin, qui fut un décorateur honorable aussi longtemps qu'il travailla dans son atelier devant de vastes toiles blanches destinées à être marouflées sur des murailles, ne s'est révélé grand décorateur que lorsqu'il a osé — connaissant enfin toutes les res-
sources du fresquiste — travailler directement sur le mur, malaxer lui-même la chaux et le sable destinés à revêtir l'espace à décorer, brasser lui-même en des récipients les couleurs primordiales dont il allait se servir et mêler directement à l'enduit encore frais qu'il composait chaque matin les matières colorantes dont le revêtement du mur allait s'imprégner pour toujours.
La nécessité de travailler rapidement, du premier coup, sans retouche possible, a été pour lui un stimulant excitateur de toute la sensibilité.
Cet exemple comporte une leçon et cette leçon se trouve d'accord avec les enseignements de l'Histoire et avec les aspirations encore assez confuses des artistes qui se consacrent aujourd'hui à la décoration murale.
L'avantage infiniment précieux de ce procédé particulier de peinture, c'est de mettre l'artiste en contact personnel avec la muraille qu'il s'agit de décorer et de le forcer pour ainsi dire à concevoir et à exécuter sa décoration en accord avec l'édifice.
En travaillant dans leur atelier sur des toiles « à la dimension », les artistes perdent trop souvent le contact avec l'édifice. Leurs décorations deviennent
« des ornements » et ce sont presque toujours des ornements superflus.
Or si toutes les révolutions en art ont toujours eu et auront toujours pour point de départ nécessaire le retour à la nature, de même l'art décoratif français ne connaîtra une nouvelle Renaissance qu'en prenant pour point d'appui l'édifice luimême. L'artiste ne retrouvera la grande tradition des décorateurs d'autrefois qu'en reprenant contact avec la muraille, en se subordonnant au mur, à tous ses caprices, à toutes ses irrégularités, à ses convexités et à ses saillies, à ses lumières et à ses ombres, à ses déploiements en surface plane et à ses retours — parfois perfides — en voussures et en plafond.
Importante par elle-même, l'œuvre de Paul Baudouin est encore plus importante par l'exemple qu'elle propose. Par ses recherches progressives, par ses expériences innombrables, par son enseignement méthodique et par sa décoration de la cour du Petit-Palais, peut-être mériterat-il dans l'histoire de l'art français le nom entre tous honorable de « Rénovateur du procédé à fresque ».