LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE
(Musée de Bâle.)
LA PEINTURE SUISSE
des plus sains et des plus vigoureux de la Renaissance. Il imite, et il se maintient dans un genre assez bas, et on devine que la qualité de son âme n'est pas non plus très haute. Mais il apporte à cette peinture de la vie bâloise une verve, une passion, et une maîtrise de main extraordinaires. Jamais personne, avant lui ni après lui, ni Paolo Uccello, ni Nicolas Manuel, ni Gallot et Etienne délia Bella, n'a saisi au vif, comme lui, l'âme des soldats de son temps. Ses lansquenets ont même parfois une allure épique, avec leurs amples et lourdes armures, leurs casques h plumeaux éclatants, et la sauvage gaieté qui se lit dans leurs yeux.
Et voici maintenant un autre peintre de lansquenets, mais un Bernois, Nicolas Manuel Deutscli. C'est comme un frère d'Urs Graf, mais un frère d'un autre lit, moins vigoureux, moins hardi, infiniment plus raffiné et plus délicat. Et lui aussi, il nous apporte l'expression vivante de l'âme de son canton. Vous savez que, au contraire de Baie, Berne était, au début du xvi"" siècle, comme eue Test encore aujourd'hui, une ville élégante et calme, curieuse des nouveautés étrangères, et très fière en môme temps de ses particularités locales. Dès le début du xvi' siècle, on y traduisait les meilleurs poèmes français et italiens : on y mettait en scène les romans de Hans Sachs. Et vous savez que, quand la Réforme a pénétré en Suisse, Berne a donné l'exemple d'une modération, d'une patience, d'une tolérance admirables. Ce n'est qu'après des années d'efTorts conciliateurs qu'elle a pris ouvertement parti pour le culte nouveau.
Nicolas Manuel a préciséiiient été un des principaux représentants de ce mouvement religieux : dès 1528, il a presque entièrement renoncé aux arts pour s'occuper de la réorganisation politique de sa ville natale.
Mais, avant de devenir homme d'Etat et ambassadeur, il a été tour à tour architecte, poète, soldat et peintre. Et dans toutes ces professions il a apporté les mêmes qualités, toutes bernoises, de curiosité, d'élégance, de finesse et de mesure. J'ajouterai qu'il y avait, en outre, chez lui, un élément personnel de noblesse et de distinction aristocratique qui, sans doute, lui était inné, et qui a porté ses biographes à lui attribuer des origines princières. Mais la vérité est qu'il était le fils naturel d'une jeune fille bernoise et d'un pharmacien nommé Emmanuel Alleman, qui, d'après les dernières découvertes de la critique, était lui-même originaire de Genève. Et, avec ces qualités, Nicolas Manuel, durant le court espace de sa courte vie qu'il a consacré à la peinture et au dessin, a été certainement le plus artiste des artistes suisses. Il a imité tout le monde, comme je vous le disais, et il est toujours resté, à travers les imitations les plus diverses, le même dilettante élégant et pensif, préoccupé à la fois de la beauté des formes et de celle du fond ; et ses peintures religieuses de Berne et de Baie, ses allégories mythologiques, ses scènes de la vie des lansquenets ont un charme poétique si doux et si profond que l'exposition de son œuvre, si on se décidait à la faire, révélerait certainement à l'Europe l'existence d'un des maîtres les mieux faits pour lui plaire et
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pour l'émouvoir. C'est lui, notamment, qui a eu l'idée d'utiliser la vieille forme suisse de la Danse des Morts pour symboliser, d'une façon satirique, les mœurs de son époque. Et je ne saurais trop vous engager à revoir, au musée de Berne, le portrait qu'il a peint de lui-même dans les dernières années de sa vie. Aucun peintre italien ni allemand n'a mis dans un portrait une expression d'une mélancolie aussi grave et aussi touchante. Ou plutôt qu'ai-je à faire de parler de peintres italiens et allemands? C'est le caractère suisse du temps de la Réforme qui revit pour nous dans cet admirable portrait; nous y voyons l'âme suisse telle que Tout faite, pour des siècles, la méditation intérieure, la vue des misérables agitations humaines, et le commerce familier de l'Ecriture Sainte, et l'efPort pour contenir ses sentiments naturels. Cher et grand Nicolas Manuel : voilà un de vos compatriotes dont je voudrais qu'un romancier ou un poète racontât la vie! Car les critiques qui l'ont racontée, à ce qui me semble, ne l'ont pas comprise. Ils se sont occupé de fixer la date de ses dessins, de déterminer le modèle dont il les a imités, ou de commenter sa langue poétique ; mais son âme, son âme charmante de jeune héros bernois assoiffé de beauté, aucun d'eux n'est parvenu à nous la restituer.
Quelle intéressante comparaison on pourrait faire entre ces deux peintres protestants, tout imprégnés déjà d'un esprit nouveau, et un autre des grands représentants de la Renaissance dans votre pays, ce Hans Pries de Fribourg qui, tout comme sa ville, a su rester à l'écart des révolutions reli-
gieuses et morales, et qui, naïvement, pieusement, a continué, durant toute la première moitié du xvi*" siècle, à peindre des scènes de la vie de la Vierge et des saints, avec la gaucherie et la ferveur des maîtres du moyen âge! Celui-là est un attardé, un conservateur; mais, plus exactement, c'est un Fribourgeois : et si Urs Graf nous apporte l'écho de la libre vie bâloise, si Nicolas Manuel est pour nous le type parfait de l'esprit bernois, c'est dans l'œuvre à la fois malhabile et recueillie de Pries qu'on aimerait à chercher le reflet de l'âme locale qui l'a inspirée. Un grand artiste, d'ailleurs, lui aussi, ne vous y trompez pas ! Il dessine mal, sa couleur est d'une brutalité souvent déplaisante, il manque de goût à un degré fâcheux : mais il est un poète ^ le plus poète des artistes suisses.
Ainsi Urs Graf, Manuel Deutsch, Pries nous révèlent, chacun à sa façon, ce qu'était le génie artistique suisse au moment oti la Piéforme, en pénétrant chez vous, a fait taire ce génie et vous a détournés des amusements de l'art pour vous rappeler à des soins plus graves. Cette action de la Réforme, vous ne l'ignorez pas, s'est prolongée dans vos cantons durant plus de deux siècles. En 1700, à Genève, les nobles seuls avaient le droit d'avoir des portraits de famille. Une ordonnance restée en vigueur jusque vers la fin du xviii" siècle permettait « aux personnes de la première qualité d'avoir des cadres dorés aux miroirs et aux portraits de ceux de leur famille». Mais elle défendait, même à ces personnes, « toute tapisserie de soie, toute peinture de prix sur les
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murailles et plafonds, et tous planchers parquetés, à peine de vingt-cinq écus ». La pratique des arts, dans ces conditions, n'était ni bien fructueuse, ni même bien facile, pour un artiste genevois. Et cependant telle était la vitalité du génie artistique, dans votre ville, que sans cesse de nouveaux peintres y naissaient, que se disputaient les écoles étrangères. Et quand, en 1772, M. de Saussure s'enhardit à fonder la Société pour l'avancement des Arts, quand un médiocre peintre liégeois, le chevalier de Facin, ouvrit à Genève, en 1770, un atelier de peinture, du jour au lendemain la vie artistique genevoise prit un essor extraordinaire : une école nouvelle naquit aussitôt dans votre ville, une école qui, cinquante ans durant, se développa et s'épanouit, et qui fit de Genève, depuis lors, la vraie capitale artistique de la Suisse.
De La Rive, les deux Huber, Perrière, Adam Tœpffer, Agasse, tels sont les principaux peintres de cette école ; et ce qu'ont été ses caractères, le genre qu'elle a pratiqué, et la langue dont elle s'est servie, ce sont choses que je n'aurai pas l'impertinence de vouloir vous apprendre. Je veux seulement vous rappeler combien ils sont tous profondément genevois, et combien leur peinture offre ce mélange d'observation et de fantaisie que nous avons retrouvé chez tous les peintres suisses de la Renaissance. Imitateurs, ils le sont aussi, ce qui ne les empêche pas de se distiiiguer Viva de l'autre et par la manière et par ie iour d esprit. De La Rive a imité Rerchem et Wouvermans, Adam Tœpffer a imité Boilly, et Liotard lui-même,
qui croyait imiter le Corrège, a toujours marché à la suite des petits maîtres français. Mais ni leur imitation ni leur maladresse de débutants n'ont empêché ces peintres genevois d'avoir un charme qu'ils sont seuls à avoir. A des degrés divers, et sous les formes les plus diilérentes, ils sont spirituels, moqueurs, quelque peu bourrus, imprégnés de cette humeur spéciale qui était propre à la Genève du siècle passé.
Et d'ailleurs, bien avant la Société pour l'avancement des Arts et la venue à Genève du chevalier de Facin, Genève avait produit un grand artiste, un artiste de génie, qui, tout en passant sa vie à errer de par le monde, avait su garder intactes en lui les vertus particulières de l'esprit genevois. Ce grand homme est Jean-Etienne Liotard, le premier Genevois qui ait porté toute sa barbe et qui se soit promené dans les rues de votre ville costumé en Turc. Celui-là est un si grand homme que l'Europe entière vous Fenvie ; et cela me dispensera de vous faire son éloge. Mais, lui aussi, je veux vous rappeler combien il a présenté les caractères communs à tous les peintres suisses.
Car, d'abord, c'était éminemment un a peintre de genre». Ce qui fait pour nous l'incomparable attrait de ses pastels, ce n'est point certes la ressemblance, et ce n'est pas non plus Fintensité de la vie exprimée, et ce n'est pas non plus la maîtrise du métier : c'est un certain mélange de vérité minutieuse et d'émotion souriante, grâce auquel ses portraits sont déjà presque des « scènes », représentant leur modèle non pas au repos, mais