LA BELLE LISEUSE
^Musée de Dresde.)
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pour ainsi dire en action, en mouvement. Ses portraits par lui-môme, avec ou sans barbe, ne sont-ce pas autant de scènes de sa vie familière? Son portrait de M'"' d'Epinay, n'est-ce pas un morceau de l'ancienne socie'té française, une évocation non seulement des toilettes d'une « intellectuelle » de ce temps, mais de ses sentiments et de tout son être? De là vient ce charme qu'ont pour nous, avec tous leurs défauts, les portraits de Liotard; nous sentons qu'en plus de la figure des modèles l'artiste nous y fait part de son jugement sur eux, qu'il prétend nous amener à les juger avec lui. Les peintres de genre hollandais, les Terburg et les Gérard Dow, nous montraient leurs contemporains entourés de tout l'appareil de leur milieu habituel ; ils peignaient le savant au milieu de ses livres, la belle dame courtisée de ses adorateurs; Liotard, lui, ne nous montre que des figures se détachant sur un fond gris uniforme ; mais, dans les yeux de ces ligures, dans leur attitude, dans les mouvements de leurs doigts, il met pour nous un reflet de tout ce milieu qu'il s'abstient de peindre. Un peintre de genre, et, lui aussi, un imitateur; car, s'il s'est beaucoup préoccupé de menus détails de métier, s'il a trouvé le secret d'assurer à ses pastels une fraîcheur immortelle, jamais il n'a cessé de suivre, en matière artistique, l'exemple et les traditions de ses devanciers. Et enfin ce maître admirable est toujours resté genevois ; peut-être même est-ce le trait qui, chez lui, est le plus frappant.
Genevois, il l'était au môme degré que Rousseau, qui, toute sa vie, a gardé intacte dans son
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âme et dans ses manières l'empreinte de la ville on il était né. Tous deux avaient la même indépendance de pensée et d'allures, la même sensibilité tempérée par de fréquents accès de méfiance ; tous deux avaient le même tour d'esprit mécontent et caustique, reposant sur un grand fonds de bon sens, et produisant un effet d'autant plus vif que s'y mêlait plus de naturel et de bonhomie. Ils avaient beau s'habiller, l'un en Turc, l'autre en Arménien : tous deux étaient essentiellement des bourgeois de Genève. Et je ne prétends pas que tous les Genevois leur ressemblent, ni que les traits que j'ai signalés en eux leur soient communs avec la majorité de leurs compatriotes; mais le fait est que, aujourd'hui encore, je connais, dans votre ville, plus d'une figure qui me rappelle les leurs, et qu'ils m'apparaissent l'un et l'autre comme l'incarnation vivante d'un type tout local. Au surplus, vous seuls êtes à même d'apprécier ce qu'il y a eu de proprement genevois dans le caractère et dans l'œuvre de ces deux grands hommes; et je m'estimerais déjà trop heureux si j'avais pu, tout au moins, vous inspirer le désir de le rechercher, sauf à apprendre ensuite de vous que je me suis trompé dans mes comparaisons. Mais non, un instinct m'affirme que je ne me trompe pas ! Dans son art comme dans sa personne, Liotard a bien été votre concitoyen ; ce n'est ni à Lausanne, ni à Neuchâtel, ni moins encore à Fribourg ou à Berne, qu'aurait pu naître ce personnage singulier, plein à la fois de finesse et de simplicité, alliant la sagesse d'un philosophe à la malice d'un gamin, et qui écrivait, par exemple.
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à Rousseau, l'amusante lettre dont voici le début :
Monsieur,
Le plus grand de mes plaisirs est de chercher à penser purement, naturellement, et sans aucun préjugé. Nous n'avons au-dessus des bêtes que la seule faculté de nous communiquer nos pensées par le langage ; c'est la source de toutes nos connaissances, bonnes ou mauvaises; sur tout le reste je cherche à penser comme les animaux, qui n'ont ni mauvaises habitudes, ni préjugés.
J'ai des idées très singulières ; voici les principales :
Nous devrions, pour vivre longtemps, être nus, et marcher à l'ordinaire à quatre pieds ; peut-être sommes-nous de la classe des animaux qui ne doivent point boire, qui ne doivent pas dormir, mais se reposer ; il y a beaucoup d'animaux qui se reposent, mais ne dorment pas. Je ne crois à aucun remède, à moins qu'il ne soit nourriture. Un médecin est un aveugle qui peint ; la médecine est une des sciences les plus incertaines. Toute nourriture cuite est moins saine, et plus elle cuit, moins elle nourrit.
Je ne crois à aucun on-dit sans examen. Je crois que la loi naturelle est la loi du plus fort ou du plus adroit. Tout homme qui veut vivre en société doit agir selon cette loi de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu'on nous fît.
J'ai de plus à vous communiquer des idées sur la peinture, singulières. Les principes les plus essentiels sont des axiomes. J'ai à vous faire voir des tableaux d'un nouveau genre de peinture, et où la peinture est poussée à son plus haut période, et des idées y relatives à vous communiquer.
Liotard est mort en 1789, de La Rive a vécu jusqu'en 1818, Huber le Jeune jusqu'en 1845, Adam Tœpffer jusqu'en 1847; mais tous ont appartenu au xviii'' siècle. Et avec eux s'est éteinte la vieille peinture suisse. Est-ce à dire que la
Suisse, dans notre siècle, ait cessé de produire de bons peintres? Non certes, et je serais désolé qu'on pût me soupçonner de l'avoir pensé. En aucun temps peut-être la Suisse n'a produit un aussi grand nombre de peintres excellents ; mais ces peintres, nés cbez vous, ne sont plus, à proprement parier, des peintres suisses. Ils sont des peintres européens, les uns allemands, d'autres français, tels autres italiens ; et d'autres encore ne sont de nulle part. Voyez par exemple, au Musée Rath, la salle consacrée à la peinture contemporaine : elle est fort intéressante, mais comme, en comparaison de la salle des vieux maîtres, elle a un air international, comme elle ressemble à une excellente sélection des salons de Paris ou de Municli ! Et qu'en résulte-t-il? il en résulte d'abord que vous n'avez plus, comme autrefois, le bonheur d'avoir des peintres qui ne soient qu'à vous, qui expriment pour vous, et pour le reste du monde, les pensées et les instincts qui vous appartiennent en propre. Et une seconde conséquence est que ces peintres, faute d'avoir un signe de ralliement, faute de collaborer à une œuvre commune, se dispersent, s'égarent, ont une peine extrême à affirmer leur originalité naturelle.
Gela tient à ce que les peintres suisses ont perdu de vue les trois grands caractères que nous avons retrouvés chez tous leurs prédécesseurs. Voilà d'où vient le mal. Et du même coup je vous signale ce qui, à mon avis, pourrait y porter remède. Le remède, ce serait que vos jeunes peintres se remissent en l'esprit à quelles causes les vieux peintres suisses ont dû leur grandeur.
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Or ils se le remettront en l'esprit quand vous, leurs compatriotes, vous les aurez entraînés à honorer, à aimer ces vieux maîtres. Pour le présent et pour l'avenir, il importe que la Suisse se maintienne en contact avec son passé. Elle le fera, j'en ai la certitude. Je le devine, je le sens, et vraiment je n'ai pas grand mérite à vous le prédire !