ANTOINE WATTEAU
FRAGMENT d'uN DESSIN
avec les portraits de la Rosalba et de sa souur Giovanna t Musée du Louvre.)
ROSALBA CARRIERA
donn 'e par Crozat en l'honneur de la Rosalba. L'attribution, en tout cas, parait incontestable; et tous les admirateurs de Watteau auront plaisir à apprendre que, dans ce dessin, qui est d'ailleurs un de ses chefs-d'œuvre, le peintre des Fêtes ga- /a/i^^s nous a laissé une image de l'artiste italienne, dont le talent lui était particulièrement cher. On sait que celle-ci, de son côté, a peint au pastel un portrait de Watteau : qu'est devenu ce précieux portrait, et pourquoi M. Malamani ne nous en dit-il rien?
Ayant montré, de bonne heure, un goût très vif pour le dessin, Rosalba, encore enfant, reçut des leçons de Joseph Diamantini et d'Antonio Balestra. A vingt-quatre ans, son talent de miniaturiste était déjà assez reconnu pour qu'un certain Orsatti, de Lucques, lui commandât son portrait, lui offrant en payement « deux paires de gants et deux sachets parfumés ». Un mois plus tard, un amateur français, le sieur Louis Vatin, qui sans doute avait eu occasion de la rencontrer à Venise, lui écrivait pour la remercier de l'envoi d'une petite Vierge^ et pour lui demander une seconde miniature représentant «une dame occupée à cacheter une lettre». Enfin, en 1705, la renommée de la Rosalba était devenue si grande que l'Académie de Saint-Luc, à Rome, l'admettait parmi ses membres, sur la présentation d'un portrait de jeune fille tenant dans ses mains une colombe. Ce délicieux portrait, où M. Malamani croit recouDaître les traits de la Rosalba elle-même, est exposé aujourd'hui dans la galerie de FAcadémie, en compagnie d'un des plus célèbres portraits de M""*" Vi-
gée-Lebrun : il suffirait à lui seul pour montrer combien Tart de la Vénitienne est tout ensemble plus féminin et plus artistique que celui de la dame française, dont la douceur un peu fade trouve à présent plus d'admirateurs. Mais ce portrait de l'Académie de Saint-Luc est une miniature, et non pas un pastel, comme le croit Reiset: ce qui nous amène à dire que, de profession, la Rosalba était et est toujours restée une miniaturiste. Ce n'est qu'en 1703, après trente ans, qu'elle s'est pour la première fois essayée dans la peinture au pastel, où, d'ailleurs, elle paraît avoir d'emblée brillamment réussi ; car, en apercevant son œuvre de début, le peintre Grespi s'écria que, «depuis la mort du Guide, aucun homme n'était plus digne d'avoir dans son lit une femme aussi bien douée pour le dessin et pour la couleur».
C'est en qualité de miniaturiste que la Rosalba, dès 1704, se voit honorée de commandes par tous les princes de l'Europe. Maximilien II de Ravière, chassé de ses Etats après le désastre de Hochstœdt, lui demande de faire pour lui les portraits des douze plus belles dames de Venise, dont « la vue l'aidera à supporter les peines de l'exil ». Plus tard, le duc de Mecklembourg et l'Electeur Palatin posent devant elle ; et le duc de Mecklembourg, ardent mélomane, joue avec elle des duos de viole et de clavecin. L'Electeur, de son côté, lui propose de venir s'installer à sa cour ; et peu s'en faut que la Rosalba ne se décide à accepter sa proposition. Du moins promet-elle au prince de peindre pour lui, de Venise, les portraits des plus belles jeunes femmes de la ville. Cette série de portraits des douze beautés
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vénitiennes lui est commandée de nouveau, en 1709, par Frédéric IV, roi de Danemark et de Norvège; cette fois, elle en peint une partie au pastel, mais non sans s'excuserde sonpeu d'expérience, « le continuel emploi de la miniature ne lui ayant pas laissé le loisir de se perfectionner dans ce genre ».
De 1712 à 1717, durant ses trois séjours à Venise, le prince Auguste de Saxe, le futur roi de Pologne, la prie de peindre pour lui les portraits des dames qui lui ont accordé leurs faveurs. Mais, de toutes les relations de la Rosalba avec des amateurs d'audelà des Alpes, les plus intéressantes pour nous sont celles qu'elle a eues avec Grozat, et qui ont abouti à son voyage à Paris.
Pierre Crozat, le collectionneur, parcourait l'Italie, en 1716, à la recherche de tableaux et de pierres gravées, lorsqu'il fit connaissance de la Rosalba. Tout de suite il se lia si étroitement d'amitié avec elle qu'aux pastels qu'il lui commanda l'artiste joignit, en cadeau, son propre portrait. « Vous ne pouviez, lui répondit Grozat, le 22 décembre 1716, me faire plus de plaisir que vous m'en avez fait en me faisant ce présent. Je n'ai jamais été si fâché que je le suis de n'avoir aucun talent pour vous le rendre. Parmi tous nos peintres, je ne connais que M. Watteau capable de pouvoir faire quelque ou- €
vrage à pouvoir vous être présenté. C'est un jeune homme chez qui je menai il sign Sébastien Rizzi. S'il a quelque défaut, c'est qu'il est très long dans tout ce qu'il fait; mais, sachant Fusagedu petit tableau que je l'ai prié de me faire, je suis persuadé qu'il ne perdra pas de temps à me satisfaire. »
Trois ans après, c'est Watteau lui-même qui, ayant vu chez Grozat les pastels de la Rosalba, fait écrire à celle-ci par son ami le paysagiste Vleughels. (( Il y a ici, écrit Vleughels, un excellent homme nommé M. Watteau, dont peut-être vous avez entendu parler. Il souhaiterait bien vous connaître ; mais, comme cela ne se peut, il voudrait avoir un petit morceau de vous : en échange de quoi il vous en enverrait un de sa main. Je ne doute pas que M. Grozat ne vous ait parlé de cet habile homme. Non seulement il vous enverrait quelque chose de lui, mais, si cela ne se pouvait, l'argent se fait tenir facilement. Ainsi vous n'auriez qu'à choisir. Il est mon ami, nous demeurons ensemble. Il m'a prié pour vous de ses très humbles respects. Il attend que vous me fassiez une réponse favorable pour lui. »
Grozat, cependant, ne cessait pas de songer aux moyens de faire venir la Rosalba à Paris. « Il est bien vrai que ces sortes de voyages sont fatigants pour une dame, lui écrivait-il, le 6 janvier 1719: mais nous en voyons plusieurs qui vont et viennent de Paris en Italie sans en être incommodées. Ainsi, Mademoiselle, vous qui n'avez rien de la faiblesse des femmes, et qui valez mieux que cent hommes, je vous exhorte à faire ce voyage dès cette année, et à profiter de la belle saison du printemps, en commençant par la route de Lorette, pour vous
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rendre, dans la semaine sainte, à Rome, ville qui mérite bien que vous la voyiez, afin qu'après Pâques vous puissiez continuer votre voyage par Florence, pour vous embarquer, à Livourne, à destination de Marseille, supposé que vous ne craigniez point la mer. C'est la voie la plus douce et la plus commode. Je vous donnerai des amis à Marseille, qui vous recevront bien. Il y a un carrosse, qu'on appelle la diligence, qui vous mènera à Lyon; de Lyon, vous trouverez une autre diligence qui vous mènera, en cinq jours, en cette ville, et cela sans beaucoup de dépense. Vous trouverez chez moi un petit appartement, et des voitures pour vous bien promènera Paris et dans les environs, ce qui ne vous coûtera rien, car je me trouverai bien payé d'avoir le plaisir de vous avoir chez moi. Quoique je sois garçon, vous ne laisserez pas de trouver dans ma maison M""^ de La Fosse, veuve d'un très fameux et illustre peintre, et M"*" d'Argenon, sa nièce, qui est une demoiselle fort aimable, et qui possède la musique et chante comme un ange. Pour lui faire un peu votre cour, je vous exhorte à lui apporter de la bonne musique; et vous verrez qu'elle sera bien exécutée chez moi... A l'égard de vos intérêts, je compte bien que vous ne perdriez pas votre temps en cette ville ; mais il ne faut pas croire que cela soit aussi considérable que le voyage que vous pourriez faire très aisément d'ici en Angleterre, où vous êtes très connue et où on aime fort le portrait. »
Le fait est que la Rosalba se serait volontiers mise en route aussitôt, si son père, au même moment, n'était tombé malade. Le vieillard mourut,
le V avril 1719, à soixante-quatorze ans. Et c'est seulement l'année suivante, au printemps de 1720, que l'artiste partit de Venise, en compagnie de sa sœur Giovanna. Dans sa livraison de juillet, le Mercure galant put annoncer à ses lecteurs l'arrivée à Paris de la Rosalba, « peintre de grand renom en miniature et en émail». Le Mercure ajoutait que Grozat l'avait fait venir de Venise à ses frais, ce qui n'était pas tout à fait exact ; mais nous savons par son Journal quel somptueux accueil elle avait trouvé dans l'hôtel de la rue Richelieu, où tous les jours des dîners et des concerts étaient donnés en son honneur. Nous savons aussi les noms des personnages divers avec qui elle s'est liée durant son séjour à Paris : W^atteau, Rigaud, Julienne, Gaylus, l'abbé Delaporte, sans compter Mariette, qui devait devenir depuis lors son plus fidèle ami. Et nous savons que, si elle ne réalisa point son projet d'un voyage à Londres, son séjour à Paris fut en revanche, pour elle, infiniment plus fructueux que ne l'avait prévu le digne Grozat. Quand elle repartit pour Venise, le 15 mars 1721, après avoir peint d'innombrables portraits, elle emportait des commandes pour une année entière.
Mais, de ces lucratives commandes, aucune ne lui tenait autant à cœur que le pastel qu'elle devait exécuter, comme morceau de réception, pour l'Académie des Beaux-Arts, oii elle avait été admise par acclamation, Je 26 octobre de l'année précédente. Elle mit à ce pastel un soin infini, dont elle fut d'ailleurs récompensée par l'extrême succès qu'il obtint auprès des membres de l'Académie. Il est aujourd'hui au Louvre : on y voit une jeune
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fille qui, suivant l'expression de la Rosalba, (( représente aussi une nymphe de la suite d'Apollon, présentant de sa part à l'Académie de Paris une couronne de laurier ».
Elle n'oubliait pas non plus les promesses faites à ses amis de Paris. « J'avais commencé quelques petites têtes pour M. Watteau, — écrit-elle à Vleughels en rentrant à Venise ; — mais des Anglais, que la foire a attirés ici, et qui ne veulent pas partir sans avoir leurs portraits, m'ont empêchée d'achever. » Hélas! Watteau ne devait jamais voir ces « quelques petites têtes » commencées à son intention; trois mois après le départ de la Rosalba, il mourait, «le pinceau à la main», laissant à Grozat ses plus beaux dessins, « en reconnaissance de tous les bons services qu'il en avait reçus » .
Les nombreuses lettres adressées à la Rosalba, durant les années suivantes, par Grozat, Mariette, Rigaud, Gharles Goypel, l'abbé Delaporte, abondent en renseignements curieux sur la politique, les arts, et les mœurs du temps. On ne saurait trop souhaiter que quelque nouveau Sensier tirât parti de ces documents, désormais accessibles au public, pour reconstituer dans son ensemble l'histoire des relations de la Rosalba avec ses amis et admirateurs parisiens. Rornons-nous, pour notre part, citer une lettre de Goypel, où l'éloge est vraiment poussé jusqu'à l'extravagance :
Cliarles Goypel à Antoine Corrège^ dit atijouî^d'hui Rosa Alha.
Mademoiselle, je vous dois un compliment, que je
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VOUS fais de tout mon cœur, sur la merveille que vous venez d'envoyer à M. le comte de Morville. Bien des gens, cependant, pourront croire que c'est me jouer un tour sanglant que d'envoyer un pastel de cette beauté dans un cabinet où les miens commençaient à s'étaler avec quelque succès. Je conviendrai avec eux que le vôtre fait perdre aux miens, en un instant, leur pauvre petite réputation ; mais, si votre dernier ouvrage détruit tous ceux que j'ai faits jusqu'à présent, je vous donne ma parole que ceux que je ferai à l'avenir seront meilleurs. Oui, Mademoiselle, les beautés de ce charmant tableau m'ont frappé trop vivement pour qu'elles ne me soient pas profitables; mais enfin si, par malheur, je me flatte d'une fausse espérance, je me tournerai d'un autre côté. Il faut que vos talents me fassent estimer de façon ou d'autre. Si je ne puis vous les voler, j'aurai du moins la gloire de les publier plus vivement que qui que ce soit, et ce n'est point une besogne si facile entre gens de même art. Permettez-moi de saluer toute la famille.
ÏV
Pendant qu'on gardait ainsi à Paris le souvenir de son triomphal séjour, la Rosalba continuait à pratiquer son petit négoce, parmi toute sorte de deuils, de tristesses domestiques, et de soucis d'argent. Elle voyait mourir sa sœur Gio vanna, sa vieille mère, son beau-fi'ère Pellegrini; des jeunes filles qu'elle avait recueillies la quittaient pour se marier à l'étranger ; des clients refusaient de la payer; et déjà, pour comble de malechance, sa vue
ROSALBA CARRIERA
commençait à baisser un peu. Elle travaillait, pourtant, avec plus d'énergie qu'elle n'avait jamais fait, multipliant les portraits et les allégories, pour avoir de quoi subvenir à des charges sans cesse plus fortes. En 1723, elle se rendit à Modène, pour faire les portraits de trois jeunes princesses que leurs parents voulaient marier. Les trois portraits, portés de cour en cour, firent le tour de l'Europe, sans qu'aucun d'eux réussît à procurer à son modèle le mari rêvé. Mais pour la Rosalba, du moins, ce séjour à Modène fut une distraction, la dernière qu'ait eue l'excellente créature.
En 1746, tandis qu'elle préparait une série de pastels pour son ancien client Auguste de Saxe, — l'admirable série qui remplit aujourd'hui tout un cabinet du musée de Dresde, et qui surpasse peut-être encore en piquante fraîcheur les pastels du Louvre, — une première attaque de cataracte vint clore à jamais sa carrière d'artiste. La cataracte fut opérée, et avec succès, en 1743; mais, quelques mois après, elle revenait; et, depuis lors, la vie de la Rosalba ne fut plus qu'un martyre. A la perte de la vue et à toutes sortes d'autres infirmités physiques s'était jointe encore une profonde mélancolie, qui finit même par dégénérer en véritable folie. Et, longtemps encore, la malheureuse continua de vivre, tandis que tous ceux qu'elle avait aimés disparaissaient autour d'elle. Elle mourut le 15 avril 1758, à quatre-vingt-deux ans. Elle laissait par testament 2.500 ducats pour qu'à perpétuité des messes fussent dites, pour le repos de son âme, dans l'église de San Vio, où elle avait
demandé à être enterrée. Mais non seulement personne ne songe plus, depuis longtemps, à dire des messes pour le repos de son âme : le repos même du corps ne lui a pas été accordé. En 1808, l'église de San Vio fut profanée et détruite; et personne ne sait plus aujourd'hui ce que sont devenus les restes mortels de la Rosalba.