‹ Peintres de jadis et d'aujourd'huiChapitre 25 sur 28 · UN PRÉRAPHAÉLITE ALLEMAND · texte numérisé non relu

UN PRÉRAPHAÉLITE ALLEMAND

EDOUARD STEINLE

Vers le même temps où paraissaient à Londres plusieurs recueils de lettres du peintre préraphaélite anglais Dante-Gabriel Rossetti, une librairie catholique de Fribourg-en-Rrisgau publiait, en deux gros volumes, la Correspondance d'un autre préraphaélite, le peintre allemand Edouard Steinle, qui fut, comme l'on sait, avec Overbeck, Fûhrich, et le Juif converti Philippe Veit, l'un des chefs de la célèbre école des Nazaréens. Préraphaélites, ces maîtres allemands l'étaient davantage encore, au nom près, que lesMillais, les Huntet les Rossetti; ils l'étaient vraiment autant qu'on peut Fêtre quand on a le malheur d'être venu au monde après Raphaël; et si leur préraphaélisme n'égalait pas en authenticité celui des peintres d'avant la Renaissance, je serais tenté de dire qu'il était en revanche plus conscient, plus décidé, et, jusqu'à un certain

1. Edward von Steinle s Brief^wechsel mit seinen Freunden,2No\. in-8% publiéspar A. M, von Steinle. Fribourg-en-Brisgau, librairie Herder.

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point, plus typique. C'est ce que prouve, avec une évidence absolue, le recueil des lettres d'Edouard Steinle. Mieux que tous les travaux de l'histoire et de la critique, il nous introduit dans l'intimité de ces étranges Allemands qui, au seuil du xix"* siècle, se sont efforcés de faire renaître en eux Tâme, et de mener la vie, des artisans italiens du Quattrocento.

Il nous les montre d'abord prenant au sérieux, de tout leur cœur, le fameux paradoxe de Frédéric Schlegel, qui, dès 1803, dans son journal r Europe^ accusait Raphaël, Titien, le Gorrège et Michel-Ange d'avoir inauguré la décadence de Fart italien. Et leur admiration ne va point, comme celle des préraphaélites anglais, aux Botticelli, aux Ghirlandajo, aux Filippino, aux Piero di Gosimo, ces prédécesseurs immédiats ou ces contemporains de Raphaël, qu'il serait temps, en vérité, de ne plus confondre avec les « primitifs ». Steinle, pour ne parler que de lui, ne reconnaît, sa vie durant, qu'un seul maître, Fra Angelico. G'estde lui qu'à Vienne, dans son enfance, il apprend le dessin : « Mon maître Kupelwieser, nous racontet-il dans son Aiitobiographie, avait rapporté de Rome des copies des fresques du Fiesole, au Vatican ; j'employais tous mes instants de loisir à dessiner après elles. » A dix-huit ans, quand il passe par Florence, se rendant à Rome auprès d'Overbeck, sa première visite est pour le couvent de Saint-Marc. « J'y ai vu, écrit-il à son père, de magnifiques et sublimes peintures du Fiesole. » G'est à la chapelle de Fra Angelico, au Vatican, qu'il court, dès son arrivée à Rome : « Sublime,

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sublime, sublime! J'ai ouvert des yeux énormes et suis resté en extase. C'est plus grand et plus beau que tout ce qu'on peut rêver. » Et, cinquante après, le 25 mars 1877, il répond à un ami qui lui a fait part de ses impressions d'art à Florence : « Combien je vous remercie et combien je vous félicite de votre jugement sur l'art italien ! Oui, je me rappelle encore, comme si je l'avais devant les yeux, cette Salutation angéliqye de Fra Angelico, peinte sur le mur au premier étage du couvent de Saint-Marc, en face de l'escalier. C'est une œuvre miraculeuse, une des rares œuvres d'art qui expriment vraiment le caractère immaculé de la conception de Notre-Seigneur. Vasari raconte que Michel- Ange, l'ayant vue, lui a dit qu'il était impossible à un homme de peindre une si pure image de la Vierge, et que le maître, pour la peindre, avait dû contempler la Vierge elle-même devant lui. Je ne sais rien qui fasse plus d'honneur à Michel-Ange que ce jugement. Un temps viendra oii, des yeux des hommes, les écailles tomberont, qu'y a mises depuis trois siècles la soi-disant Renaissance. Cette fameuse Renaissance n'a rien été qu'une déchéance de la piété chrétienne, et un abandon de l'ancienne tradition sacrée. Fâcheuse, maudite révolution, qui a eu son point de départ dans le prestige exercé sur l'imagination des jeunes gens par la beauté antique, mais dont je ne puis oublier que des papes eux-mêmes s'en sont rendus les complices! »

Voilà bien du préraphaélisme, et tel qu'aujourd'hui encore, chez nos jeunes Rose-Croix, on aurait peine à en trouver de plus radical. Quand il

ne s'exalte pas sur Fra Angelico, Steinle admire les vieux maîtres florentins et viennois, Giotto, BufFalmaco, Simone et Lippo Memmi. L'église de Saint-François, à Assise, lui paraît le monument idéal de l'art de tous les temps. Et il admire fort, aussi, son compagnon Overbeck: mais son œuvre lui plaît surtout parce qu'elle n'est pas « moderne » , et il s'empresse d'ajouter que ce n'est là de bon art que d'une façon toute relative, « le meilleur que puisse permettre notre époque ». En sculpture, il place Jean de Pise au-dessus de Michel-Ange; en musique, peu s'en faut qu'il ne préfère Palestrina à Beethoven, leur préférant d'ailleurs à tous deux le vieux plain-chant grégorien.

Mais ce qu'il y a en lui de plus frappant, et par où il se distingue le plus des préraphaélites anglais, c'est que son admiration pour l'art des primitifs s'accompagne d'une foi religieuse au moins aussi profonde, aussi naïve, aussi passionnée que la leur. C'est le plus sincèrement du monde, sans trace d'affectation ni de parti pris, que, dès l'enfance et jusqu'au terme de sa longue vie, il donne pour unique but à sa peinture la plus grande gloire du Christ. Non qu'il soit mystique, ou que sa piété le rende étranger aux choses de la terre : il est simplement pieux, mais avec tant de ferveur et une soumission si parfaite que la prière semble chez lui une fonction naturelle, et qu'on ne s'étonne pas de le voir mêler Dieu à toutes ses pensées.

La même piété se retrouve chez ses amis, Overbeck, Philippe et Johannès Veit; mais tous ces peintres sont des convertis, qui sans doute ont été séduits d'abord par la beauté artistique du catho-

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licisme ; et l'on peut toujours supposer que, si leur âme a fini par devenir pareille à celle des vieux maîtres, c'est à force d'avoir cherché à leur ressembler; rien de tel chez Steinle. 11 était, lui, catholique de naissance et d'éducation. A Vienne, sa ville natale, il avait appris le catéchisme et fait sa première communion, comme tous les enfants de son âge. Puis sa mère était morte, et il était resté seul avec son père, un ouvrier graveur, excellent catholique, mais nullement dévot, et aussi éloigné que possible des problèmes de la religion. Ce n'est pas non plus à l'école, ni dans l'atelier de son maître Kupelwieser, qu'il a pu prendre les germes de son piétisme. On se demande, en vérité, où il a pu les prendre ; et cependant on le voit, à seize ans, exactement le même qu'il va être jusqu'à sa mort. De Rome, ori il arrive à dix-huit ans, il écrit à son père des lettres toutes débordantes de foi: « Que puis-je faire pour te remercier de ta tendresse, moucher père, sinon de prier Dieu qu'il te conserve à moi, et qu'il me donne la force et les moyens de devenir un bon peintre, pour sa plus grande gloire? Et de mon avenir ne t'en inquiète pas, car Dieu n'abandonne jamais ceux qui lui restent fidèles ! » A quoi son père lui répond en l'engageant à aller un peu moins dans les églises, « car le travail est aussi une prière ». Il lui conseille délaisser là ses sujets religieux et de peindre plutôt quelques belles Romaines. <( Ne manque pas, lui dit-il, de m'en envoyer des portraits! » Il le gronde affectueusement, et plaisante comme un jeune homme. « De grâce, lui écrit-il, ne perds pas ton temps à des lectures pieuses, tu te gâterais la

vue. Le travail est, à beaucoup près, moins fatigant pour les yeux. » Et son fils réplique avec componction : Comment peux-tu me reprocher des lectures pieuses? Ne sais-tu donc pas que nous sommes tous, oui, tous appelés? Et, sans compter que ces lectures nous sont recommandées par l'Eglise , et qu'elles nous sont aussi nécessaires que la nourriture du corps, j'y trouve en outre un extrême profit pour mon art, attendu que l'art véritable ne consiste qu'à revêtir d'une forme belle les vérités religieuses. Tu sais pourtant, mon cher père, que le corps sans l'âme est un vil cadavre ! Mon père bien-aimé, cherche, cherche! Le Seigneur l'a dit : Cherchez et vous trouverez ! Mais cherche dans le bon chemin ! Je pleure devant Dieu des larmes brûlantes, afin qu'il daigne nous réunir dans l'amour divin. Ah ! mon cher père, la grâce du Très- Haut m'a appris à croire ; puis de nombreuses lectures ont fortifié ma croyance; et maintenant il n y a pas une des vérités sacrées dont je ne sois profondément convaincu La foi ne doit pas être aveugle. N'est-il pas écrit: ((Essayez tout, et garce dez ce qu'il y a de meilleur! > Commence donc, toi aussi, à essayer tout, et tu verras ce qu'il y a de meilleur! »

Voici comment il décrit à son père l'emploi de ses journées, durant un séjour à Assise en compagnie d'Overbeck : (( De très bonne heure le matin, je me lève de mon lit, qui pourrait contenir quatre personnes avec moi. Ma première visite est pour l'église Saint-François, où j'entends la sainte messe. Après l'office divin je regarde, dans l'église, une ou deux peintures ; cela me donne

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ensuite plus d'entrain à Touvrage. Quand je rentre, tout le monde dort encore dans la maison. Puis je déjeune, je te laisse à penser avec quel appétit! Puis je vais, par le jardin, a mon atelier, où le frère de mon propriétaire, un vieil ecclésiastique, me tient compagnie. A midi, on m'appelle pour le dîner. Après le dîner, une sieste; car la chaleur, ici, est terrible dans l'après-midi. Et, vers le soir, je vais me promener sur le chemin de Saint- Ange, oii maître Overbeck vient au-devant de moi. En un mot je suis ravi. Dieu me donne là un bonheur parfait ; et je tremble à la pensée d'en être si indigne, car l'homme n'est que faiblesse, et je me sais le plus faible des hommes. »

C'est avec ces sentiments que Steinle a traversé tout son siècle. A Vienne, où il est retourné en 1833, et où il s'est marié; à Munich où il est allé peindre à fresque auprès de Cornélius ; à Francfort-sur-le- Mein, où il a tranquillement vécu les quarantesept dernières années de sa vie, ?>d. Correspondance nous le fait voir menant de front la peinture et les pratiques pieuses, aussi inébranlable dans sa foi que dans son ardeur au travail. Ses correspondants sont ou des peintres, ou des prêtres et des théologiens ; et, aux uns comme aux autres, il écrit du môme ton simple et recueilli, fidèle reflet de la pureté de son cœur. On ne saurait imaginer un plus parfait modèle de l'artiste chrétien, doux, modeste, charitable, sans ombre de jalousie ou de malveillance, multipliant les œuvres et adorant Dieu. Tels ont été jadis, tels du moins il nous semble aujourd'hui qu'ont dû être, les vieux peintres italiens, lesGiottino, les Lorenzo Monaco,

les Sano di Pietro, ces maîtres préraphaélites que Steinle avait raison d'aimer, car de toute son âme il leur était pareil.

Le seul malheur est qu'avec une âme très belle il manquait de talent, ce qui ne laisse pas d'ôterà ses lettres une part, sinon de leur intérêt, du moins de leur portée et de leur efficacité morale. Ou plutôt on ne peut pas dire qu'il ait manqué de talent : il avait, au contraire, tout le talent que sauraient donner une application infatigable, un constant désir de bien faire, une exemplaire probité artistique, beaucoup de bon sens, et une dextérité manuelle plus que suffisante. Ses peintures sont incontestablement les mieux peintes de toutes celles des Nazaréens : le dessin y est à la fois élégant et ferme, la composition harmonieuse, la couleur même assez agréable. A une autre école, oii il eût eu l'occasion d'apprendre plus â fond son métier, et où il eût trouvé un idéal plus en rapport avec ses moyens naturels, peut-être seraitil devenu un excellent peintre. Mais, dans l'école dont il faisait partie, il n'y avait pas d'emploi pour son talent, ni même pour aucune espèce détalent. Le génie seul pouvait y sauver de la médiocrité ; et Steinle, cela est trop certain, n'avait pas de génie. Il n'était pas de taille à traduire, dans notre temps, les naïves visions de jadis, en une façon qui fût tout ensemble conforme au goût de notre temps et naïve et pure comme celle des anciens. Les préraphaélites qu'il s'était donnés pour maîtres, et dont l'âme en effet était parente de la sienne, les Giottino et les Lorenzo Monaco, ne lui étaient peut-être pas grandement supérieurs en originalité

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de pensée et en habileté technique; mais ces saintes gens pouvaient borner leur ambition h continuer ingénument l'œuvre de leurs devanciers, ayant derrière eux tout un courant d'exemples et de traditions, tandis que Steinleetses compagnons n'avaient derrière eux, autour d'eux, qu'un chaos de formules diverses et contraires. Pour se frayer une voie bien à eux, avec le haut idéal qu'ils avaient au cœur, il leur eût fallu des dons inhnimentplus forts que ceux qui suffisaient aux vieux maîtres italiens pour célébrer Dieu en des fresques touchantes. C'est de quoi, au reste, Steinle ne manquait pas de se rendre compte: il déplorait de toute son âme l'état d'anarchie où l'art était tombé depuis la Renaissance, et la difficulté qu'il y avait désormais pour les peintres à faire de bonne peinture vraiment religieuse. Mais il s'obstinait à cette tâche difficile, et son sens naturel d'observation peu à peu faiblissait, faute d'usage ; sa main s'alourdissait, ses souvenirs même d'Italie devenaient moins nets, de telle sorte qu'en gardant tout son culte pour les préraphaélites, il en arrivaità imiter gauchement les vulgaires faiseurs delà décadence, les del Vaga et les Carlo Dolce, ainsi que ses contemporains de l'école de DûsseldorlT. Sans cesser de s'inspirer à la même source idéale, son art tournait de plus en plus à l'imagerie pieuse. Aujourd'hui, c'est à peine si ses compatriotes se rappellent son nom ; et son probe travail de plus de soixante ans se trouve, en fin de compte, à peu près sans fruit.

Ses lettres n'en restent pas moins un précieux témoignage de la noblesse de ses intentions, et de

l'admirable loyauté de sa vie. Elles abondent aussi en détails curieux sur le mouvement catholique allemand de la première moitié de notre siècle ; et j'ai dit déjà leur extrême importance pour l'étude des idées et des sentiments de l'école des Nazaréens. Mais les deux gros volumes où elles sont recueillies nous ofïrent d'autres lettres d'un intérêt bien plus vif encore, de longues et nombreuses lettres adressées à Steinle par les deux amis qui lui étaient le plus chers, les deux seuls qu'il admirait à l'égard des anciens : le poète Clément Brentano et le peintre Overbeck. Les unes et les autres sont assurément parmi les plus belles lettres qui aient été écrites jamais. Deux âmes s'y rellètent qui n'ont entre elles rien de commun, sauf peut-être l'ardeur de leur foi catholique, mais dont l'une paraît infiniment étrange et charmante, et dont l'autre est d'une pureté, d'une douceur, d'une élévation merveilleuses. Heureux Steinle, d'avoir inspiré à de tels hommes une aussi confiante et profonde amitié !

Je ne puis, malheureusement, m'arrêter aujourd'hui aux lettres de Clément Brentano. Elles traitent de trop de sujets divers, et ce sont trop de vraies lettres, des demandes et des réponses, pour qu'une rapide analyse ait quelque chance de les faire apprécier. Qu'on me permette donc seulement de les signaler à tous ceux qu'intéresse l'histoire de la littérature et de la pensée allemandes, et de leur recommander, par la même occasion, la lecture des autres écrits de Brentano, un des hommes dont l'Allemagne devrait être leplusfière. Henri Heine, qui ne s'est point privé de l'imiter.

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voire de le copier, n'a rien négligé non plus pour le rendre ridicule : le chapitre qu'il lui a consacré, dans son Allemagne^ est peut-être d'une perfidie plus subtile encore que celui où il s'est ingénié à discréditer Novalis. Il haïssait à la fois, en lui, son adversaire et son maître, l'ami de Gœrres et le poète romantique. Et comme la ferveur même de la piété de Brentano l'avait, durant les dernières années de sa vie, presque entièrement éloigné du monde des lettres, personne ne s'est trouvé pour tenter sa défense. îl n'a eu d'autres biographes que deux jésuites, les PP. Diel et Kreiten, qui, naturellement, lui ont su gré surtout de son catholicisme. Mais il y avait, sous ce catholique exalté, un délicieux lettré, plein de raison et de fantaisie, érudit, spirituel, profond, aussi à l'aise dans l'ironie que dans l'émotion. On comprend que Steinle, dès qu'il l'a connu, se soit pris pour lui d une tendresse doublée d'étonnement. Jamais il n'avait rencontré un mystique de cette sorte, qui mêlait aux élans de sa foi les plus libres moqueries, et lui écrivait, par exemple, au sujet du fameux Triomphe de la Religion, exposé par Overbeck au Musée de Francfort : «Overbeck étant un parfait catholique, et n'ayant probablement point commis de péché pendant qu'il exécutait son tableau (qui eût peut-être, sans cela, été moins ennuyeux), peu importe, ensuite, que l'œuvre soit d'une facture qui nous plaise ou non. A l'exposition suprême du jugement dernier, on lui tiendra compte de la conscience avec laquelle il y a gagné son pain à la sueur de son front ; et tout au plus sera-t-il condamné à une légère amende pour avoir accordé si

peu d'égard au besoin de beauté de notre espèce déchue. La beauté, d'ailleurs, n'est nullement le fait des artistes, mais vient directement de Dieu, qui la met dans leurs œuvres oij et quand il le veut. Que si donc Dieu en a refusé le don à ce tableau et qu'Overbeck voie dans ce refus un rappel à l'humilité chrétienne, son travail se trouve ainsi servir, finalement, ad majoremDei g ioriam. Ainsi soit-il ! » Après quoi Brentano démontre à son ami que l'allégorie convient mieux à l'art que les sujets historiques, que la recherche de la beauté plastique n'est pas incompatible avec l'émotion religieuse, et que, du reste, en peinture comme en littérature, « tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux ». Une autre fois, l'entretien des deux amis porte sur la vie des saints, et Brentano décrit à Steinle, avec une abondance extraordinaire de détails pittoresques, d'après les visions de la bienheureuse Catherine Emmerich, le martyre de sainte Ursule et de ses compagnes. Une autrefois, il lui parle de métaphysique, ou de politique, ou d'histoire, et il n'y a pas un de ces sujets qui ne lui soit une occasion de montrer sous quelque aspect imprévu la variété, la hardiesse, la vigueur souriante de son noble esprit.

Mais, pour intéressantes que soient ses lettres, combien celles d'Overbeck nous touchent plus encore! Celui-là est, lui aussi, un méconnu. On a pris l'habitude, depuis cinquante ans, de rire de lui; et le fait est que peu de peintres prêtent davantage à la moquerie. Son Triomphe de la Religion dans les Arts, en particulier, est vraiment

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d'un symbolisme par trop enfantin, sans compter l'extraordinaire placard explicatif qu'il a cru devoir y adjoindre. C'est d'ailleurs une détestable peinture, et la plupart des grandes compositions d'Overbeck ne valent guère mieux. Non seulement la couleur y déplaît aux yeux, mais on y sent toujours le manque complet de métier, l'inexpérience, la gaucherie, de l'homme qui s'est refusé toute sa vie à étudier la nature. « Rien au monde, écrivait-il à son père, ne me contraindra à travailler d'après le modèle vivant. J'aime mieux connaître un peu moins mon art, et garder intacte la pureté de cœur qui convient au chrétien. » Et l'on comprend que cette ignorance de son art l'ait exposé au dédain de ses confrères et de la critique, dans un temps où la maîtrise du « métier » était tenue pour une des conditions de toute beauté. Mais aujourd'hui, où le métier, hélas! a beaucoup perdu de son importance, aujourd'hui où les peintres n'ont plus le temps de l'apprendre, ni le public le temps de l'apprécier, peut-être quelqu'un devrait-il reviser le procès du maître nazaréen. Il découvrirait, je crois, et nous ferait voir, sous ce mauvais peintre, un très noble et très délicat poète, incomparable pour traduire, en groupes harmonieux de lignes, des sentiments religieux d'une douceur infinie. Il retrouverait ce poète jusque dans les grandes peintures d'Overbeck, jusque dans le Triomphe de la Religion; mais c'est surtout dans ses dessins qu'il l'aurait tout entier, dans les cartons du musée de Francfort, dans les charmantes esquisses des musées de Berlin et de Bâle. La piété s'y relève même d'une certaine

beauté formelle; et ni le Pérugin, ni le Pinturiccliio, ni les premiers peintres de Cologne n'ont mis dans les yeux de leurs jeunes femmes une grâce plus tendre et plus mélancolique.

Le génie qui a manqué à Steinle, et qui seul aurait pu animer d'un souffle vivant l'héroïque et vain effort des Nazaréens, Overbeck, assurément, ne l'a pas eu, lui non plus. Mais celui-là n'aurait pas ressemblé aux Giottino et aux Lorenzo Monaco, s'il avait eu le bonheur de naître dans l'âge de ses chers primitifs. Il aurait pris son rang parmi les maîtres, égal aux meilleurs d'entre eux pour l'ardeur de la foi et la profondeur des pensées. C'était un homme; et c'était aussi un saint. Je m'étonne que l'Eglise n'ait pas songé encore à le béatifier, afin qu'avec le bienheureux frère de Fiesole il signifiât le type parfait de l'artiste selon Dieu. Steinle disait de lui, au lendemain de sa mort, qu'il éLait « la plus noble chose qu'il eût rencontrée en ce monde ». — ■ « Mon bien cher, mon bien vénéré maître, lui écrivait-il en 1839, l'art que tu nous enseignes est le plus haut de tous : car tu nous apprends à aimer. » Et, de fait, un véritable parfum de sainteté se dégage des lettres d' Overbeck, si profond et si pur qu'on ne se lasse poiut de le respirer. On ne saurait imaginer des lettres moins variées, plus constamment remplies des mômes sujets. Pendant les cinquante ans que dure sa correspondance avec Steinle, il ne parle guère de rien que de Dieu et de son ami : tantôt encourageant celui-ci, le conseillant, s'informant des moyens de lui rendre service, et tantôt le prenant pour confident de ses méditations pieuses, ou

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des craintes que lui inspire l'avenir de l'Eglise. Mais il n'y a pas une de ses lettres qui ne porte la marque d'un esprit supérieur, volontairement affranchi des passions terrestres. Je voudrais qu'on les traduisît toutes, en s'efforçant de conserver au style sa mélodieuse pureté ; elles montreraient quelles fleurs, de nos jours encore, la foi peut faire cclore dans l'âme d'un poète.

Voici, par exemple, comment Ovcrbeck consolait son ami de la perte d'une petite fille. Après lui avoir rappelé qu'il avait lui-même, peu de temps auparavant, perdu son unique enfant, l'espoir et la joie de sa vie : « Mon frère, lui disait-il, ne cessons jamais de pleurer nos morts, car le Seigneur luimême a pleuré au tombeau de son ami. Mais n'oublions pas non plus la parole qu'a prononcée, en pleurant, notre divin Maître : « Je suis la résur- « rection et la vie, et celui qui croit en moi vivra, « même dans la mort. » Ton enfant bien-aimée vit : elle est plus vivante que nous. Ne la vois-tu pas, là-haut, parmi la troupe bienheureuse qui suit l'Agneau, chantant cet hymne de louanges mystérieux que seules les âmes sans péché sont admises à chanter? »

Dans une autre lettre, il s'excuse de ne pouvoir pas aider de ses conseils un jeune peintre anglais, Frédéric Leighton, que Steinle lui a recommandé : « Bien que, malgré mon âge de soixante-quatre ans, je garde toujours encore l'espoir de faire quelques progrès dans notre art bien-aimé, je me rends cependant compte, très clairement, du peu de valeur de mes œuvres, et je vois combien elles manquent des qualités que de trop complaisants

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amis se sont ingéniés à leur attribuer. Mais je n'en continue pas moins à faire comme l'oiseau, et je poursuis doucement ma petite chanson, telle que Dieu me Ta apprise, et je loue et remercie Dieu de toute mon âme pour la bonté qu'il a de faire en sorte que mon œuvre misérable puisse cependant contribuer, cà et là, à raviver dans une âme Son amour et la foi en Lui. »

Et voici quelques lignes de la dernière lettre, écrite par le vieillard, le 28 juin 1869, quelques jours avant sa mort : « Gomme je te remercie de m'avoir rappelé, une fois encore, l'image de notre passé, et d'avoir évoqué devant mes yeux l'art des vieux maîtres, cette étoile bénie qui a jadis illuminé ma voie, et dont je me suis efforcé, durant toute ma longue vie, — hélas! si vainement, — de transmettre un reflet à mes contemporains! Mais toi, matelot intrépide, ne cesse point de t'orienter sur elle, ne la quitte pas des yeux, laisse-toi conduire par elle vers l'unique but digne d'être atteint ! Le monde, en vérité, continuera à ne chercher, à n'aimer, et h ne louer dans l'art que ce qui vient du monde; mais l'œuvre que tu auras produite en dehors de lui sera comme une semence jetée dans un terrain fertile, et d'elle naîtra, un jour, pour les enfants de Dieu, une riche moisson de fleurs et de fruits. Des signes certains nous prouvent, tous les jours, que puissance a été donnée à Satan de nuire sur la terre. Mais nous, avec l'aide de Dieu, nous n'avons pas à craindre Satan. La croix du Christ est sur notre front : qui pourrait nous nuire? Ceci, mon bien-aimé, j'ai tenu à te le dire comme ton frère en Christ, car

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le mal grandit, autour de nous, et ceux qui aiment le Seigneur doivent se prêter assistance. Nous avons à léguer à nos descendants un précieux héritage, celui de la crainte et de l'amour de Dieu. Il faut que sans répit nous disions à nos enfants et aux enfants de nos enfants, pour qu'à leur tour ils le redisent à ceux qui naîtront après eux, que de craindre Dieu et de l'aimer est l'unique sagesse véritable, l'unique bonheur, dans la vie comme dans la mort. »

Mars 1898.

UN SALON DE PARIS (1891

Tristement, comme on fait toutes ciioses à la fm d'un siècle, je me suis mis en route ce matin, jour du vernissage, pour aller voir le Saion des Champs- Elysées. Ma tristesse fut pourtant, jusqu'au Parc Monceau par où je devais passer, tempérée de je ne sais quel petit frisson d'espérance. Il me semblait que je ne pourrais manquer de trouver, tout de même, quelque plaisir à cette Exposition. Ce vieux Salon, qui tant d'années m'avait été odieux, je le sentais désormais presque digne d'amitié, par comparaison avec le Salon nouveau, ce fâcheux Salon du Champ-de-Mars où les plus vilaines aspirations morales, intellectuelles, et artistiques de mon temps s'incarnent en un parfait et homogène symbole.

Je songeais à la mémorable scission de 1889, au miraculeux effet qu'elle avait eu de ramener un peu de nos sympathies vers les exposants du Palais de l'Industrie. Ceux-là, du moins, n'exhibaient pas dix tableaux tous les ans ; et puis ils n'étaient pas

affolés du désir d'être à la mode; et puis ils ne se donnaient pas des airs de novateurs et d'indépendants; et puis ils ne se refusaient pas à admettre les nouveaux venus ; et puis, enfm, la faveur publique les avait décidément délaissés, séduite à jamais par les faciles caresses sensuelles des compères du Cliamp-de-Mars. Autant de motifs qui me les rendaient ciiers, sans compter que, si ceuxlà ne savaient ni dessiner ni peindre, ils le savaient toujours encore davantage que les troublants jeunes maîtres de l'autre Salon. J'ai pour le bon dessin et la bonne peinture un goût dont je sens bien tout ce qu'il a de suranné, mais dont je commence à croire que je ne réussirai jamais à m'en débarrasser.

Je me disais même que le Salon des Champs- Elysées est sur la rive droite, tandis que le Salon du Ghamp-de-Mars est sur la rive gauche ; et, bien qu'il me soit à présent tout à fait impossible d'expliquer l'avantage que j'y voyais pour le Salon des Champs-Elysées, je me souviens que j'y voyais pour lui un avantage, un avantage considérable. On a des idées si bizarres, avec ce symbolisme qui est dans l'air depuis quelque temps !

Mais, du Parc Monceau aux Champs-Elysées, mon espérance céda la place aux pressentiments les plus noirs. Je compris que, si mon cœur avait changé depuis la scission des deux Salons, mes yeux étaient restés les mômes, et que mon peu de goût pour les œuvres exposées au Champ-de-Mars ne m'aiderait pas à supporter la vue des œuvres exposées aux Champs-Elysées. Je sentais, hélas ! que la défection de M. Gervex, tout en remplis-

UN SALON DE PARIS

sant d'indignation l'âme de M. Bougiiereaii, n'avait pas ragaillardi sa main; que, pour n'avoir plus dans son voisinage les négligences tapageuses de M. Garolus Duran, M. Jules Breton ne s'était pas remis à varier ni même à soigner ses figures ; et que, quoi qu'il pût arriver à M. Besnard, M. Benjamin-Constant en avait maintenant pour la vie à l'ester M. Benjamin-Constant. Revoir la peinture de ces messieurs, n'était-ce pas risquer de perdre à nouveau ma sympathie pour eux, dont j'éprouvais un si naïf bonlieur?

Si, du moins, j'avais eu l'espoir de rencontrer, à côté d'eux, des jeunes gens intéressants! C'est cet espoir qui, jadis, me faisait affronter d'année en année la série des Salons. Mais, maintenant, pouvais-je encore garder là-dessus la moindre illusion? Je savais trop que les jeunes gens d'aujourd'hui n'ont pas le temps de s'étudier eux-mêmes, ni d'étudier les maîtres, ni d'étudier quoi que ce soit. A dix-sept ans, ils envoient leur premier tableau, imité au hasard de A ou de B ; si l'imitation leur réussit, ils s'y tiennent à jamais; si elle échoue, ils imitent, l'année suivante, M. G... ou M. D... et ainsi de suite, indéfiniment : à moins qu'ils n'imaginent de réussir par l'excentricité, et alors ils font simplement à rebours des excentriques de l'année précédente. Et si même l'un d'eux montre, malgré tout, quelque personnalité, c'est duperie que de trop s'y intéresser. Il sera forcé de tant produire, et si vite, que toujours il redira la môme petite chanson, et toujours avec moins d'efforts et de soin, si bien qu'à la fm on aura honte de songer qu'on a jadis aimé cette chanson.

qui était si peu de chose, et que cette invariable répétition a rendue si banale !

Cependant j'apercevais devant moi le Palais de l'Industrie, et la laideur de ce monument aggravait ma mélancolie. Je crois bien, toutefois, que je me serais résigné à y entrer, sans la providentielle rencontre que je fis d'un guignol, du moins élégant et du plus charmant guignol des Champs- Elysées. Il n'y avait point séance, lorsque je passais là, mais on s'apprêtait pour la séance de l'après-midi; et je vis deux hommes, en manches de chemise, occupés à nettoyer des marionnettes dévêtues. Là aussi, c'était jour de vernissage : encore y vernissait-on vraiment, tandis qu'au Salon les tableaux sont toujours si anciens, déjà tant de fois exposés sous d'autres titres, que leur vernissage consiste à ne pas les vernir. Les braves gens qui nettoyaient les marionnettes les traitaient avec des égards infinis. Leur rudesse était tendre ; ils avaient gardé la fermeté et la douceur des vieux maîtres. Je restai là, longtemps, à les considérer. Des gamins, sans doute intrigués de ma curiosité, voulurent en prendre leur part. Après quoi ils se mirent à jouer au bouchon, et les nettoyeurs de marionnettes avec eux, et peut-être les marionnettes elles-mêmes, car tout à coup elles tombèrent du banc oii on les avait laissées. Tout cela me fit bien comprendre que j'aurais trop d'ennui à voir le Salon de cette année ; et comme j'étais arrivé près du restaurant Ledoyen, j'y entrai pour déjeuner.

Le grand hall était encore à peu près désert. Je m'y installai tout à mon aise, ayant en face de ma

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table, assise devant un petit bureau, une jeune caissière brune avec des yeux bleus, dont l'air naturel et discret me toucha beaucoup. Par quel hasard, au moment où les garçons me présentaient le programme des mets qu'ils pouvaient m'offrir, me suis-je rappelé que le restaurant oii j'étais avait été témoin jadis d'un événement capital? Oui, c'est chez Ledoyen que, un jour de Thermidor de Fan IV de la République, Tallien et Barras échangèrent, d'une table à l'autre, des propos aigres-doux avec Maximilien Robespierre. C'est là que, sans doute au dessert, et sous l'influence de quelque vieux vin de Bourgogne, fut conçue et jurée la chute de l'incorruptible dictateur. Il me semblait voir la scène, et je songeais à la grandeur d'âme qu'avait dû gagner, devant un si émouvant spectacle, pour peu qu'une addition trop compliquée ne l'eût pas à ce moment absorbée, la caissière qui y avait assisté. Et, par un détour naturel, j'en vins à comparer cette rupture historique avec la scission qui se ht, un siècle plus tard, sans doute au même endroit, dans le restaurant Ledoyen, entre le parti de M. Bouguereou et le parti de M. Meissonier. On était venu déjeuner; jusqu'au dessert on avait espéré que l'affaire s'arrangerait ; mais quelque vieux vin aura échauffé les têtes, et d'une table à l'autre on s'est déclaré la guerre. Et, comme la scène de Thermidor avait amené la fm de « l'incoiTuptible », cette scène de l'année passée a amené la fm du vieux Salon, la chute défmitive de M. Bouguereau dans le fossé de l'indifférence publique. Mais aux vainqueurs, à Tallien et à Barras, cette scène n'avait servi de rien,

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à cela près qu'elle leur avait permis pendant quelques années de faire plus de bruit sur leur pas sage, d'entretenir des danseuses, et de s'affubler de costumes extravagants qui attiraient vers eux les désirs des femmes. Pour s'être ouvert les yeux sur le compte de Robespierre, le public se les était en même temps ouverts sur ces mesquins personnages qui l'avaient abattu : de sorte qu'on avait eu assez des uns comme des autres; et c'est Bonaparte qui seul avait gagné dans l'affaire. Maintenant qu'il en a assez de l'art de M. Bouguereau, le public d'aujourd'hui s'apercevra-t-il que l'art de M. Besnard ne suffit pas à le remplacer ? Et quand et de quel côté viendra- t-il, le Napoléon de la peinture de notre lin de siècle?

Je m'étais inconsciemment tourné vers la porte du restaurant, pour le voir venir; mais ce n'est pas lui que j'ai vu entrer. C'est simplement deux hommes très élégants, décorés, et parlant très haut, qui se sont assis k une table voisine de la mienne. Ils parlaient de la peinture en général, et de tout ce qui y touche, avec une incompétence si parfaite que je compris bien vite que c'étaient deux peintres.

Je compris aussi que, au Salon de cette année, l'un avait exposé, et non point Tautre, car l'un jugeait le Salon très intéressant, et l'autre tout à fait misérable. Ils ne s'entretenaient, d'ailleurs, que des œuvres des peintres connus ; il me parut clair qu'un artiste n'entrait dans leur rayon visuel qu'à partir du moment où il était décoré, ou honoré d'une troisième médaille. Et, de fait, où irait-on, si l'on devait tout juger par soi-

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même, et recommencer sans cesse l'examen?

Sur M. Bouguereau, la victime expiatoire de la peinture contemporaine, leur sévérité fut unanime ; elle le fut encore sur M. Gérome, que tous deux considéraient comme un orientaliste de plus en plus insuffisant ; elle le fut également sur M. VoUon, qui avait fait jadis des natures-mortes si vivantes, et en faisait maintenant de si mortes. Sur le Sardanapale de M. Rocliegrosse, leur seul désaccord consista en ce que l'un trouvait, dans cet énorme tableau, une ressemblance avec un coin des magasins du Bon Marché, tandis qu'à l'autre il rappelait davantage un coin des magasins de la Place Glichy. Pour tout le reste, l'optimiste et le pessimiste ne purent arriver à s'entendre. L'optimiste savait gré à M. Jean- Paul Laiirens d'avoir traité avec conscience un grand sujet de l'histoire ; le pessimiste lui reprochait de l'avoir traité sans intelligence, et d'y avoir omis la vie en même temps que la couleur. L'un louait M. Benjamin- Constant de n'avoir pas, cette année, traité de grand sujet ; l'autre ne pouvait lui pardonner d'avoir transporté dans le portrait la vulgarité qu'on croyait réservée à ses grands sujets. Il y en avait un qui trouvait admirable une vache de M. Jules Dupré; l'autre répliquait que la vache était trop luisante, et puis qu'une vache même ne peut se résigner, avec tant d'indifférence, à séjourner dans un paysage d'une si déplaisante verdure. La figure de femme nue de M. Jules Lefebvre ne satisfaisait pleinement qu'un seul de mes deux voisins. L'autre s'étonnait que M. Lefebvre pût, depuis vingt ans, refaire la même figure sans que

celle-ci trahît la moindre trace de vieillesse ; l'artiste devenait plus faible d'année en année, le modèle restait invariablement le même. La Vierge de M"'*' Demont-Breton est-elle imitée de xM. Bouguereau ou de M. Jules Breton? Et M. Jules Breton a-t-il déjà peint quelque chose de plus sec et de plus déplaisant que son Pardon cette année? Et M. Luminais est-il au-dessus ou au-dessous de lui-même, comme aussi M. Gormon, dans son portrait et sa scène orientale? Difficiles problèmes oii les deux causeurs s'attardèrent sans pouvoir conclure. Je crus bien qu'ils allaient se battre, lorsqu'il fut question de M. Henner ; mais ils ne se battirent pas, et comme je voyais qu'ils étaient toujours d'avis contraire l'un à l'autre, je cessai de les écouter ; ils auraient mis encore plus de désordre dans ma pensée, au lieu de m'instruire.

J'avais d'ailleurs un autre motif encore pour ne me plus occuper d'eux. Le restaurant, peu à peu, s'était rempli; et voici qu'à ma table même était venu s'installer un jeune couple qui maintenant échangeait, lui aussi, ses impressions sur ce qu'il venait de voir. En contraste parfait avec les deux peintres, ce jeune couple était d'accord sur tous les tableaux. C'était la femme qui parlait, une blonde d'une taille charmante, avec de petits yeux verts souriants, et d'adorables frisons épars sur le front, sous un léger chapeau garni de roses à Fentour et surmonté de deux ailes d'oiseau. Le mari la laissait égrener ses souvenirs ; de temps à autre il hochait la tête, ce qui lui permettait de la mieux regarder dans le fond de ses petits yeux. J'imagine que c'était la première fois que ce jeune

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ménage visitait le Salon, car ils étaient émerveillés. La catégorie des œuvres qu'ils avaient vues, du reste, n'avait rien de commun avec celle qui avait intéressé les deux peintres. La femme seule, c'était clair, avait été chargée de faire les choix, et de porter les jugements : indifférente aux réputations consacrées, elle avait choisi et admiré ce qui était le plus gracieux, le plus attendrissant, ou le plus mondain. Les toilettes, dans les portraits, l'attiraient plus que la pureté du dessin; et, dans les compositions, elle mettait le sujet au-dessus de l'exécution. Tout de même, je compris qu'elle était fatiguée de l'ancienne peinture, sans pourtant l'avoir jamais beaucoup vue. 11 lui fallait, en art, une apparence de nouveauté, quelque chose qui lui parût ingénieux, ou hardi, ou cruel, des lumières à la façon impressionniste, ou encore un bitume renforcé et quasi pessimiste, comme dans les tableaux de M. Israëls. L'école du plein-air et l'école du plein-brouillard lui plaisaient également; mais elle ne pouvait supporter les écoles moyennes. Et, avec tout cela, elle était charmante : ses petits yeux ne cessaient de sourire, ses lèvres avaient des mouvements enfantins, et elle était si convaincue que, sans jamais s'adresser à moi, elle me convainquait.

Le Portrait de Famille^ de M. Doucet, un Portrait de dame^ de M. Raphaël Gollin, un Portrait de deux enfants avec un chien, de M'^" Thérèse Schwartze, un Portrait de jeune femme sculptant, de M. Blair Bruce, Chez nous, un intérieur de W^"" Thadée Claudius Jacquet, voilà ce qu'elle avait aimé! Elle n'avait pas vu non plus les

fleurs et les fruits de M. Jeannin sans les trouver admirables. Le portrait d'une dame et d'un jeune homme, de M. Morley Fletcher, l'avait touchée par l'air ennuyé des modèles. Les Bords de rivière de M. Nozal sont-ils vraiment un paysage d'une légèreté exquise, et y a-t-il en vérité des vapeurs et des reflets délicieux dans les tableaux de M. Baillet? Je n'oserais le jurer; mais ma voisine n'aurait pas hésité à en faire le serment. Et elle eut des gestes si délicats pour vanter l'expression des figures, les couleurs des robes, la justesse des effets de lumière, dans un certain Intérieur d'école de M. Walter Gay, que je faillis intervenir, pour lui avouer combien j'étais de son avis. Mais le jeune couple était pressé d'aller voir la sculpture, et bientôt sa place à ma table fut vide de nouveau.

Elle ne le resta pas longtemps. Un jeune homme aux longs cheveux ne tarda pas à s'y installer ; je le connaissais, c'était un ami; sa venue me consola un peu du départ de ma voisine. Mon ami est d'ailleurs un personnage singulier. 11 a horreur de la banalité; il veut toujours être seul de son avis, et les plus belles choses le dégoûtent dès qu'il les voit célèbres. Peut-être ferais-je mieux de ne pas rappeler ce qu'il me dit du Salon de cette année ; car j'imagine qu'aux personnes sérieuses ses jugements ne sauraient manquer de sembler folie pure. Il en est maintenant à ne plus apprécier que les réactionnaires, ceux qui, par résistance aux formules nouvelles, ont rétréci jusqu'à les renouveler les formules anciennes. Je crois bien que, de tous les peintres contemporains, M. Signol est celui qu'il admire

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le plus. « 11 a parfois dans ses derniers dessins, me disait-il, des lignes d'une pureté si extravagante qu'il y devient invraisemblable comme M. Odilon Redon et magistral comme Ingres luimême. » Au Salon, il n'a guère aimé que deux portraits de M. Aman Jean, où la sécheresse et la gaucherie de l'exécution ont pour effet d'accentuer une expression spéciale, maladive et falote. Dans la Jeanne d'Arc de M. Lagarde, — encore un des peintres préférés de mon ami, — la ligure principale est, paraît-il, d'une vulgarité fâcheuse ; mais les fantômes sont de vrais fantômes, et le paysage est tel qu'il fallait pour les entourer. Mon ami a aussi fort apprécié le tableau allégorique de M. Lecomte du Nouy, malgré l'imitation qu'il y a vue de l'étonnante Thétis d'Ingres, le chefd'œuvre du Musée d'Aix. Il sait gré à M. Lecomte du Nouy de s'éloigner ainsi de notre temps. « Quoiqu'on fasse dans cette voie de recul, affirme-t-il, on y gagne toujours. » Mais, en vérité, je n'ose continuer à citer ses appréciations. Croirait-on qu'un tableau du peintre russe Makowsky, malgré la crudité des couleurs et la surcharge des expressions, lui plaît davantage que les tableaux de M. Jean-Paul Laurens, et qu'il a fort aimé un Télémaque de M. Lehoux, où il prétend avoir vu un effort pour restituer le grand art homérique !

Gomme la liste de ses admirations, son déjeuner fut court, et je le laissai partir sans trop de chagrin. Mais, quand il fut parti, je découvris, à mon grand étonnement, que de nouveau j'étais seul dans le vaste hall. Il y avait trois heures que j'étais là assis. Je m'étais occupé à entendre les

conversations de mes voisins ; je n'avais rien appris de définitif, j'avais perdu mon temps, et je me sentais moins capable que jamais d'entrer désormais au Salon, avec tant de partis-pris que Ton venait de me mettre en tête. La jolie caissière elle-même avait quitté son bureau, sans doute pour s'aller promener dans la galerie de sculpture et se mettre un peu au courant des toilettes de la saison. Je me trouvais en tête à tête avec un vieux garçon qui, assis à l'autre bout de ma table, lisait gravement le catalogue officiel de l'Exposition. « Ah ! mon ami, ne pus-je m'empêcher de lui dire, comme vous me donneriez une idée impartiale sur ce Salon, si seulement vous pouviez y aller, vous qui paraissez aimer le nom des peintres et qui connaissez mieux leurs visages que leurs œuvres ! Quelle merveilleuse application de la psychologie à la critique d'art vous pourriez tenler, et quelles inléressantes conclusions vous pourriez tirer, sur le génie de nos maîtres, de ce que vous savez de leur appétit et des suites morales de leurs digestions ! »

— En effet. Monsieur, me dit le vieux garçon, je pourrais faire tout cela, et les documents précieux ne me manqueraient point. Mais ce n'est pas pour m'occuper des peintres et de la peinture que je suis ici. Au contraire. Monsieur, car tel que vous me voyez j'ai été peintre, j'ai aidé mon maître, M. Ingres, dans ses travaux de décoration, et M. Ingres se mettait d'accord avec M. Delacroix pour reconnaître que j'avais du talent. Mais, en tout cas, je sentais que c'était un talent dont mon temps n'avait aucun besoin. J'aimais un art tout

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d'étude et de pénétration intérieure, et autour de moi on réclamait des œuvres bruyantes, en de hors, riches de petits effets agréables. Et puis, j'avais beaucoup pratiqué les maîtres, beaucoup trop, et un jour je m'aperçus que mon admiration pour eux m'avait à jamais découragé de rien produire moi-même. J'ai renoncé à la peinture ; il n'y a pas de sots métiers ni peut-être même de sottes gens ; et voilà vingt ans que je travaille ici, où tout le monde est excellent pour moi. Quant au Salon de cette année, je l'ai vu. J'y suis allé hier, entre le déjeuner et le dîner, avec l'autorisation d'un gardien dont j'ai fait autrefois le portrait. Voici, d'ailleurs, les titres des choses les plus curieuses que j'ai remarquées; je les ai notées au crayon; ce sont, je crois, les seules qui, d'une façon ou d'une autre, soient quelque peu de la peinture dans cet amas de coloriages. Et Dieu sait que je suis indulgent! Une oreille proprement dessinée, un coin de ciel proprement peint, me feraient excuser les pires défauts.

« Ainsi, je n'ai guère trouvé que la tête qui ait quelque valeur dans un grand Portrait de Cardinal, exposé par M. Elie Delaunay. L'ensemble du tableau, avec ses rouges monotones, est plutôt déplaisant. Le corps est sec et banal, le décor est insignifiant. Mais la tête témoigne d'un véritable effort pour ressaisir une manière sérieuse, pour approfondir la nature, au lieu de n'en donner toujours qu'une image superficielle. Le dessin est expressif, les lignes du visage, le mouvement des yeux, le ton de la chair, sont d'une simplicité forte et naturelle, qui ne vient qu'à la suite du plus

patient travail d'observation. C'est même un touchant spectacle de voir M. Delaunay, qui naguère était un peintre d'histoire assez médiocre et un portraitiste quelconque, trouver d'année en année le loisir de fortifier son style et de serrer la vie de plus près.

« Je ne puis en dire autant de M. Henner. D'année en année, celui-là néglige plus manifestement sa peinture : ses Nymphes et ses CJwist ont désormais cessé d'avoir forme humaine. Certes, si jamais un artiste n'a pas mérité d'avoir du génie, c'est bien M. Henner, qui, depuis vingt ans, ne paraît pas avoir une seule fois senti la nécessité d'une réflexion sur lui-même, ni sur la valeur de l'art, ni sur quoi que ce soit d'un peu relevé. Il est resté là à préparer son invariable petite sauce, à y faire rissoler son invariable petit morceau de chair blanche. Mais, avec cela, il n'y a pas à nier qu'il ait obtenu du ciel quelque chose comme du génie ; il a un art et une main qui ne sont qu'à lui, et, s'il avait été plus intelligent et plus scrupuleux, peut-être la note qu'il apportait au monde eût-elle eu la valeur de celle qu'y avait jadis apportée Corot. Maintenant encore, galvaudée comme elle est, sa note me paraît charmante. Sa Nyînphe de cette année ne m'a pas déplu autant que je l'aurais désiré. Le cas de ce mauvais bon peintre ne cessera décidément pas d'être scandaleux.

(( Pareillement M. Fantin, d'année en année, a eu beau vulgariser sa manière dans le portrait . ses portraits conservent, malgré tout, la touche d'œuvres de maître. Il n'a envoyé, cette année, que deux de ces compositions plus ou moins wagné-

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riennes qu'il ne se fatigue pas de produire, et puis de reproduire par tous les procédés possibles de peinture, de dessin, et de gravure. Ce sont toujours les mêmes formes un peu rondouillettes dans le même brouillard un peu mystique, avec les mêmes notes de couleur un peu vénitiennes. Eh bien! cela me plaît toujours, et j'y trouve un charme secret de bonne peinture qui me rend plein d'indulgence pour la monotonie de la composition et la pauvreté de l'invention.

« Il y a encore, dans ce Salon, un morceau de bonne peinture : c'est un Portrait de vieux clergtjman^ par un Ecossais, M. Guthrie.

— Arrêtez, m'écriai-je : je connais la peinture de ce monsieur. J'en ai vu plusieurs spécimens l'année passée, à l'Exposition de Munich. Gela prétend à être original, mais rien ne tient, et les fautes n'y sont qu'à demi cachées par l'excentricité du style.

— Il y a en elFet, au Salon, un autre portrait du même peintre, un homme à cheval, qui m'a paru bizarre et m'a fort déplu ; mais celui dont je vous parle. Monsieur, est ancien; j'y ai lu la date de 1885; et je vous assure que le modelé du visage et des mains y est tout à fait suffisant. Quand M. Guthrie aurait eu du talent et l'aurait' perdu, son cas différerait-il beaucoup de celui de la plupart de nos peintres ?

c< Et puis voilà tout, Monsieur ! Il y a encore votre addition, que la caissière a laissée sur son bureau. Vous avez l'air si peu pressé d'aller voir vous-même le Salon que vous me paraissez homme à n'y pas aller, et à imprimer simplement quelque

part les opinions que vous avez recueillies. Ne manquez pas au moins de dire que les miennes sont celles d'un vieux mécontent, qui n'a jamais compris grand'chose à son siècle, et qui maintenant n'y comprend plus rien du tout! »

Je serrai la main de ce vieux brave homme ; et quand je m'aperçus qu'il ne m'avait point parlé de la sculpture, et qu'ainsi moi-même n'en pourrais rien dire, j'étais déjà installé dans ma chambre, occupé à rédiger la fidèle relation des aventures de cette journée.

UN SALON DE BRUXELLES

Je vais essayer de communiquer aux lecteurs belges quelques-unes des réflexions que m'ont inspirées mes visites au Salon de Bruxelles. Ce sont les réflexions d'un étranger, et qui connaît assez mal les peintres belges d'aujourd'hui; mais il connaît assez bien, en revanche, les peintres belges d'autrefois, et il les aime d'une amitié pour ainsi dire familiale, n'ayant guère passé six mois, depuis dix ans, sans venir leur rendre hommage dans le cher pays où ils ont vécu.

Bons vieux maîtres flamands, simples et excellents hommes, depuis les imagiers du xiv° siècle jusqu'aux élèves d'Ommegank, il n'y en a point de si maladroit qui ne sache encore trouver le chemin de mon cœur! A travers leurs œuvres, je les vois qui me sourient, avec leur aimable figure de probes artisans. Et puis ils me parlent de la Bel-

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