Lettres adressées à l Indépendance Belge
gique, et je m'instruis mieux à leur muet langage qu'aux savantes dissertations des critiques et des historiens.
La Belgique telle qu'ils me la montrent n'est peut-être point la patrie des élégances poétiques, ni des grandes inspirations, ni de ces trouvailles de formes singulières et hardies qui bouleversent du jour au lendemain les traditions d'art d'une race. Pour admirables qu'aient été jadis, en Flandre, les mouvements artistiques, toujours la première impulsion leur est venue du dehors, d'Allemagne aux temps primitifs, au xvi^ siècle d'Italie, plus tard de France ; et la voici qui parait maintenant vouloir venir d'Angleterre.
Mais si le génie belge n'est point de ceux qui se mettent spontanément en marche, de quel beau pas solide et sûr il a marché, tout au long des siècles ! Considérée ainsi dans les œuvres de ses vieux maîtres, la Belgique apparaît comme le pays par excellence, non point sans doute de Vinvention, mais du métier artistique; et je m'aperçois d'année en année que , dans les arts , Finvention n'est rien , tandis que c'est le métier qui est tout. Car l'invention nous étonne un moment, et puis elle nous lasse, et nous demandons autre chose ; tandis que les arts doivent avoir pour unique but de nous plaire, et c'est par la perfection du métier qu'ils nous plaisent d'un réel plaisir, dont jamais ensuite nous ne nous lassons plus.
Le métier est l'essence même de l'art. Il ne consiste pas seulement dans la dextérité savante de la main, mais aussi dans la justesse de l'œil, et
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dans la clarté de la pensée, et dans l'harmonieuse union de ces trois rares vertus. Et je ne crois pas qu'il y ait eu, durant quatre siècles, si petit peintre flamand qui ne possédât plus à fond son métier que les maîtres les plus habiles des autres pays ; qui ne le possédât, tout au moins, d'une façon plus instinctive et plus naturelle, et comme un héritage du génie de sa race.
A Paris, à Londres, à La Haye, à Dresde, à Madrid, à Florence, dans tous les musées d'Europe où cet homme prodigieux se montre entouré de ses pairs, voyez le représentant le plus parfait de la peinture belge, votre Pierre-Paul Rubens : peut-être vous semblera-t-il moins poète, ou moins philosophe, ou moins inventeur que tel maître italien, espagnol ou français ; mais aucun n'est aussi peintre que lui, aucun ne l'égale pour la sûreté, la variété, la sublime aisance du métier. Les autres sont de grands artistes; mais lui, c'est la peinture même. Et je n'aurais garde de juger d'après lui, honneur et miracle de tous les temps, le tempérament artistique des peintres de son pays ; mais comme celui-là entre ses pairs, ainsi tous les peintres flamands se distinguent parmi les leurs pour l'excellence innée et, en quelque manière, inconsciente de leur métier de peintres. Prenez-les aussi grands, aussi petits qu'il vous plaira : les Van Eyck sont plus peintres que les maîtres rhénans qu'ils ont imités ; Van Orley est plus peintre que tous ses confrères romains ; Snyders est plus peintre que tous les animaliers de son temps et du nôtre. 11 n'y a pas jusqu'à l'ennuyeux Navez qui n'ait été un peintre :
seul de tous les élèves de David, il a mis un vrai métier au service de ses fâcheuses idées. Grands et petits, les peintres belges ont cela de particulier qu'ils sont peintres de naissance : c'est du moins ce que m'ont affirme leurs prédécesseurs des siècles passés. Et voilà pourquoi, dégoûté depuis bien des années des expositions de Paris et de Londres, j'attendais avec grande impatience l'ouverture du Salon de Bruxelles.
Je me disais que si en France, en Angleterre, dans tous les pays de l'Europe, le métier s'était perdu, ne laissant à sa place que les vaines parades d'une fantaisie individuelle, ignorante et grossière, en Belgique du moins je retrouverais encore des peintres, les derniers peintres de ce mauvais siècle o\x la recherche à outrance de je ne sais quelle fausse et inutile originalité a successivement étouffé tous les arts. Sans les connaître, j'aimais les peintres belges d'aujourd'hui, et non point tel ou tel d'entre eux dont je savais le nom, mais tous, je les aimais tous, m'imaginant que le plus obscur avait encore en lui, fût-ce malgré lui, quelque reste de Tancien instinct des peintres de sa race.
Eh bien, non : si je dois en juger par ce Salon triennal, la Belgique n'a guère échappé mieux que les autres pays à la terrible influence de dévastation. J'avais espéré que le Salon de Bruxelles me consolerait ; il m'a désolé. Et je suis encore sous l'effet de la triste impression que j'y ai ressentie.
Non pas au moins que je m'afflige de n'y avoir point trouvé de chefs-d'œuvre. Des chefs-d'œuvre,
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il y a longtemps que j'en ai fait mon deuil; notre temps n'en veut plus, ce sont des fleurs trop délicates, et qui exigent trop de soins. Les conditions morales et matérielles de la vie leur sont devenues si contraires, que le génie le plus inspiré n'en saurait désormais produire. Et, pour des œuvres de valeur, je ne dis pas qu'il y en ait beaucoup au Salon de Bruxelles ; mais il y en a bien trois ou quatre, ce qui est tout de même quelque chose comme beaucoup pour une exposition d'à présent. Non, mon chagrin ne vient point de là. 11 vient de ce que je m'attendais à trouver à Bruxelles une population de peintres sachant encore peindre, ayant, sinon du génie, au moins de la science, et sinon de la science, au moins de la vue, et sinon de la vue, au moins de l'adresse de main; et je n'ai rencontré que de maladroits gâcheurs, incapables, tout comme leurs confrères des Salons parisiens, de comprendre la beauté d'une ligne ou de sentir l'éclat d'une lumière, ou seulement de copier avec quelque justesse les modèles qu'ils imitent. En dehors de ces trois ou quatre morceaux de valeur, le Salon de Bruxelles est rempli de ce qu'on appelle aujourd'hui des efforts intéressants ; mais ces intéressants efforts ne tendent, au fond, qu'à introduire, dans la peinture, des idées et des sentiments dont elle ne s'accommodera jamais; ils tendent surtout à rompre le dernier petit fil par où la peinture contemporaine tenait encore à la vraie peinture.
Ce qui manque aux peintres belges du Salon de Bruxelles, ce n'est pas l'originalité, ou plutôt je ne me plains point de leur manque d'originalité.
L'originalité, dans le sens extravagant qu'on donne aujourd'hui à ce mot, il n'y a pas un des grands peintres flamands d'autrefois à qui elle n'ait manqué. Ces maîtres admirables ont toujours été des imitateurs : ils auraient frémi à la seule idée de faire autrement que leurs devanciers. Les Van Eyck ont imité les maîtres de Cologne ; les peintres du xv^ siècle ont imité les Van Eyck ; ceux du siècle suivant ont imité les uns Raphaël, d'autres Léonard, d'autres, hélas! Michel-Ange; Rubens a tour à tour imité Fourbus, Venins, puis les Vénitiens, puis le Garavage et les Bolonais; il a fini par imiter Jordaens et Van Dyck, qui ne sont ce qu'ils sont que pour l'avoir imité. Et voyez, par exemple, la grande école d'Anvers : depuis Rubens jusqu'à Van Tulden, tous. Van Dyck, Jordaens, Graeyer, Snyders, Seghers, tous peignent dans le même style; vous croiriez, à les apercevoir, qu'ils peignent tous de la même façon ; mais chacun a son tempérament qui l'empêche de ressembler aux autres ; et quand on a fini d'être frappé de leur ressemblance, leur différence apparaît, mille fois plus saisissante et d'un effet mille fois plus plaisant que si chacun avait dû se mettre en peine de sujets, de style, de procédés pour lui seul. L'imitation n'est point la faiblesse des grands artistes, mais leur force ; et jamais un grand artiste n'affirme si clairement son originalité que lorsqu'il prétend s'en tenir à une simple imitation.
Mais le malheur des peintres d'à présent est que, sans cesser d'imiter, ils cessent de vouloir imiter ; et c'est encore qu'ils n'ont point confiance dans les maîtres qu'ils imitent, cherchant toujours à les dé-
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passer , où bien à mêler à leur influence celle d'autres maîtres opposés. Ils s'attachent à l'un; mais voici qu'il en vient un autre qui les attire à son tour ; et, dans l'embarras où ils sont pour choisir, ils tâtonnent, ils négligent de se constituer un métier, leurs yeux se brouillent et leur main s'engourdit. De là ces continuels eflbrts qui n'aboutissent jamais; ils croient chercher, et, en attendant, ils perdent ; ils croient inventer, et leur soi-disant invention est le reflet d'imitations si diverses que l'on ne trouve plus dans leurs œuvres la moindre trace de leur vision personnelle. A force de regarder des peintres, ils perdent de vue ]a nature, el ils perdent aussi de vue la peinture : car la peinture est un métier, et qui consiste à voir et à traduire ce qu'on voit.
Si vous êtes restés, comme moi, plusieurs années sans entrer dans une exposition, allez au Salon de Bruxelles, et vous sentirez comme moi que c'est un spectacle désormais im.possible. C'est l'anarchie la plus monstrueuse : cent styles présentés côte à côte, qui se contredisent, s'excluent les uns les autres. Et aucun moyen de préférer l'un à l'autre, ni d'espérer que l'un finira par efl'acer les autres ! Voilà ce qui afl'ole les jeunes peintres : on leur a affirmé qu'ils avaient avant tout le devoir d'être eux-mêmes^ c'est-à-dire de n'imiter personne ; et ils trouvent ces cent styles qui tous les attirent, ne leur laissant pas même le loisir de se demander s'ils ont, des choses, une vision à eux; ils imitent, puis essaient de se reprendre, et ils imitent de nouveau. Mais, dans cette stérile poursuite d'une originalité qui toujours les
fuit, ils négligent d'exercer leurs yeux et leur main, ils négligent de former leur goût; ils étouffent l'instinct de peintre que la nature avait mis en eux. Changeant de style tous les six mois, se méfiant en tous cas du style qu'ils ont choisi, comment pourraient-ils s'y perfectionner? Et, en fin de compte, cette originalité qui leur a tout fait perdre, ils la perdent aussi : car il en est de l'originalité comme de la Fortune, que certain fol avait cherchée à tous les coins du monde, tandis qu'elle était tranquillement assise au chevet de son lit.
Retournez plusieurs] ours de suite dans un musée, dans votre Musée Ancien, par exemple. Chacune de vos visites vous fera faire de nouvelles découvertes ; et si, la première fois, il y a dix tableaux qui vous ont frappés, il y en aura cinquante dès la cinquième fois. Des œuvres qui d'abord vous avaient paru insignifiantes finiront par vous plaire ; aux plus médiocres vous sentirez encore un charme de simplicité, ou de probité, ou d'application.
Retournez plusieurs jours de suite dans une exposition de peinture moderne, par exemple au Salon de Rruxelles. Chacune de vos visites vous amènera de nouvelles déceptions. Les œuvres qui d'abord vous avaient semblé les plus belles finiront
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par vous ennuyer; et si, la première fois, il y a cinquante tableaux qui vous ont frappés, il n'y en aura plus dix dès la cinquième fois.
A moins pourtant que je n'aie le tort de croire générale une infirmité dont je sois seul atteint. J'imagine même que bien des personnes sont retournées cinq fois au Salon de Bruxelles, qui ne sont pas entrées une seule fois au Musée Ancien; celles-là seront fort en peine d'apprécier l'exactitude de mon observation. Mais, générale ou particulière, cette infirmité m'a rendu de plus en plus pénibles mes visites successives au Salon triennal. Tous les jours j'étais forcé de rayer plusieurs noms sur la liste où j'avais noté, la veille, les tableaux de quelque valeur; je crois que j'aurais fini par tout rayer, si je n'avais pas arrêté mes visites. Les bons tableaux se ejairsemaient, s'échappaient au fur et à mesure de mes mains, pareils à ces fameux voyageurs de la complainte qui, en partant de Cadix ^ étaient dix, mais qui, eii entrant à Carcassonne , 7i étaient plus personne.
Peut-être, après cela, les expositions sont-elles des endroits où il ne faut aller qu'une fois. Elles difiTèrent des musées comme le journal diffère du livre; et j'imagine que, dans le journal le mieux informé, les télégrammes les plus intéressants finiraient par paraître un peu ennuyeux, à la cinquième ou sixième fois de suite qu'on les relirait.
Les musées, comme les livres, sont faits pour répondre à notre besoin d'émotion; les expositions, comme les journaux, s'adressent simplement à notre curiosité. Je ne sais point, par exemple,
quoi effet produirait dans un musée le Vieux quai au Crépuscule de M. Gilsoul ; peut-être l'y trouverait-on trop enflé d'intention et trop mince d'exécution, trop violent et pas assez fort. Mais au Salon de Bruxelles j'ai eu grand intérêt à le voir. Parmi les efforts intéressants dont je parlais tout à l'heure, celui-là est du moins un effort dont je comprends la portée, et qui ne tend pas à dépasser les limites de la peinture.
C'est l'œuvre d'un homme — d'un jeune homme sans doute — qui, avant de chercher à voir et à peindre autrement que les autres, a d'abord essayé de voir pour son compte, et de peindre comme il voyait. Son métier n'a encore ni l'aisance, ni la sûreté, ni la richesse, sans lesquelles il n'y a point de peinture qui mérite de vivre ; mais enfin, c'est un métier de peintre et non point de photographe, ni de dessinateur de modes, ni de caricaturiste, ni de professeur de philosophie, comme dans la pluparl: des tableaux d'alentour. Et la vision de M. Gilsoul est aussi une vision de peintre. L'émotion qu'il a ressentie, il a voulu la rendre par les seuls moyens de la peinture. 11 n'a point représenté l'immobilité, ni la mélancocolie, ni l'abandon, mais un certain vieux quai immobile, mélancolique, et abandonné. Son tableau est un tableau, tandis qu'on n'en voit plus guère aujourd'hui qui ne soient ou de prétentieux sermons ou de banals faits-divers.
La vision de M. Gilsoul est un peu brutale : les nuances, les demi-teintes ne paraissent pas exister pour lui. C'est, je crois, ce que l'on est en train de vouloir considérer comme le trait
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essentiel du tempérament flamand; et je crains même que, par un noble scrupule de patriotisme, plusieurs des jeunes artistes de votre pays n'exagèrent à dessein leur manque naturel de finesse : l'ambition d'être bien flamands va jusqu'à étouffer en eux Fambition de plaire. J'ai Tidée, cependant, qu'ils pourraient avoir plus de grâce et d'élégance sans renier pour cela le génie de leur patrie. Au temps où existait encore un art flamand, cet art n'était point grossier ni brutal, mais au contraire le plus fin de tous, le plus délicat, le plus nuancé. L'architecture flamande se distingue des autres par l'abondance, souvent même excessive, des menus détails. Les peintres flamands du xv" siècle, s'ils ont eu un tort, ont eu celui de vouloir trop finir leurs tableaux. Plus tard. Van Dyck, un Flamand d'Anvers, a été le plus élégant, le plus discret des peintres. Il y a bien Rubens : celui-là peut vous sembler brutal, si vous le jugez par les seuls tableaux que vous ayez gardés de lui en Belgique. Mais, à coté de ces grandes compositions d'église, destinées à être vues de loin et à produire un gros effet, Rubens a peint des centaines de petits tableaux qu'on trouve, par exemple, à Londres, à Dresde, à Madrid : et jamais aucun peintre, ni les primitifs, ni Van Dyck, ni les maîtres français du xvin*" siècle, n'ont su chanter une si douce, si mobile, si caressante chanson de formes gracieuses et de légères nuances.
Ce qui manque au tempérament flamand, si l'on en juge d'après l'art ancien des Flandres, ce n'est point la finesse ni l'élégance, mais plutôt certaine aptitude toute intellectuelle aux symboles.
PEIîSTRES DE JADIS ET d'aUJOURd'hUI
allégories, et autres variétés de l'idée générale. Les peintures symboliques des Van Eyck, fort heureusement, ne sont des symboles que pour les professeurs ; mais, depuis Van der Weyden jusqu'à Leys, je ne crois pas qu'un peintre belge ait su traduire en peinture ce qu'on appelle une idée. Comparez, au point de vue de l'expression symbolique, les allégories des primitifs flamands avec celles des Florentins, ou celles de Rubens avec celles de Poussin : les Flamands sont meilleurs peintres, ils ont plus de métier, souvent plus de charme ; mais ce ne sont que des peintres, et l'idée générale n'est jamais leur fait.
Aussi n'ont-ils de goût que pour l'idée générale et le symbole; car ces malheureux ne se plaisent qu'aux biens qui leur sont interdits. Aux environs de Boitsfort, dans un sol humide et gras qui produirait d'excellentes pommes de terre, des horticulteurs belges ont eu l'idée de cultiver l'ananas ; d'autres, à Gand, sous la pluie et la neige, cultivent des fleurs de serre chaude qu'ils exportent jusqu'en Italie. Et pareillement les peintres belges, nés pour être des peintres, n'aspirent qu'à être des professeurs de philosophie. Ils dédaignent la pomme de terre, et se précipitent éperduement à la conquête de l'ananas. Mais les ananas belges ont beau coûter aux horticulteurs des soins et des frais infinis : j'en ai mangé; ils sont fades, avec un goût de pomme de terre; tandis qu'il n'y a pas de pays en Europe où la pomme de terre soit plus savoureuse, ni où l'on sache mieux lui donner Fapprêt qu'elle mérite.
Les ananas sont innombrables au Salon de
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Bruxelles, je veux dire les mauvaises peintures à prétentions intellectuelles : allégories, scènes religieuses, symboles, etc. A mesure que l'on sent moins le charme propre de la peinture, à mesure que l'on se déshabitue de connaître et d'aimer le métier^ on s'asservit davantage à ces funestes idées générales qui sont en train de tout envahir. Mais je ne voulais parler ici que des morceaux de vraie peinture ; il est temps que j'y revienne.
J'en ai vu deux, surtout, qui m'ont consolé de la bruyante médiocrité de leur entourage. Ils sont malheureusement fort mal placés, ce qui les rend difficiles à voir ; pas si mal placés ni si invisibles, pourtant, qu'ils ne puissent suffire à faire apprécier le talent d'un des artistes belges les mieux doués, les plus honnêtes, les plus exemplaires de notre temps.
L'un de ces morceaux est un portrait de femme; l'autre, la grande figure d'une jeune femme jouant de la harpe, s'appelle, sur le catalogue. Harmonie. Us portent, tous deux, le noble témoignage d'une longue vie toute consacrée à l'étude de l'art et de la nature. Avant de les peindre, leur auteur, M. ter Linden a travaillé trente ans à saisir les secrets de son métier de peintre : sans autre souci que la pure beauté, à l'écart des écoles, des coteries, des intrigues au jour le jour où les meilleurs désormais sont contraints de se mêler, il a marché seul à la poursuite de son idéal. Plusieurs fois, si j'ai bon souvenir, l'estime de ses pairs a failli attirer sur lui l'attention du public; et puis l'attention du public est allée à d'autres, qui, sans
doute, avaient mis plus de soin a se la conquérir. Mais l'estime de ses pairs lui est restée. Parmi les formes diverses de la gloire, M. ter Linden n'en a obtenu qu'une, la moins recherchée de toutes, mais aussi la plus enviable : ignorée de la foule, son œuvre est de celles qu'un artiste ne peut s'empêcher de chérir.
Elle est ignorée de la foule, parce qu'elle est conçue et exécutée en dehors de la foule. J'imagine qu'autrefois elle a dû paraître en avance de son temps, et qu'aujourd'hui elle paraît en retard. Elle n'est ni classique, ni romantique, ni impressionniste, ni symboliste; elle n'est ni florentine, ni vénitienne, ni anglaise, pas même « flamande », dans le sens que vous donnez aujourd'hui à ce mot : elle est simplement naturelle, franche, savante; l'artiste qui l'a peinte ne s'est occupé que de nous montrer les choses telles que ses yeux les voyaient.
J'admire beaucoup les paysagistes belges d'il y a vingt ans, Hippolyte Boulanger, en particulier, Artan, Fourmois, et d'autres encore. Mais ils ont tous quelque chose de lourd, d'embarrassé, dun peu maladroit qui nuit à la perfection de leurs paysages. Mettez-les en compagnie des Corot, des Chintreuil, voire des Courbet : ils seront gênés comme des rustres dans un salon ; eux-mêmes vous supplieront de les faire sortir. Seuls les paysages de M. ter Linden supportent sans trop de dommage la société de ces œuvres françaises.
C'est que M. ter Linden, à peu près seul, aujourd'hui, avec quelques vieux peintres français, reste Adèle à l'ancienne tradition, qui voulait que
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toutes les audaces de l'idée el deTexpression fussent toujours appuyées sur un immuable métier. Belle, sainte tradition : c'est elle qui fait paraître les œuvres d'art ^\ vieux jeu au moment où elles sont peintes, mais qui, vingt ans après, les revêt d'une immortelle jeunesse. Car les audaces deviennent banales, les tapages finissent par s'assourdir; mais le métier demeure, et avec lui la part d'idéal qu'il a pu exprimer.