‹ Peintres de jadis et d'aujourd'huiChapitre 6 sur 28 · LES PEINTRES PRIMITIFS DE L 'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES PEINTRES PRIMITIFS DE L 'ALLEMAGNE

Schaffner, auteur de froides compositions aux couleurs imitées des Vénitiens. L'école d'Augsbourg, aussi, n'a produit qu'un peintre, Hans Burgmair; mais celui-là est d'une tout autre importance artistique. Fils d'un peintre renommé, il étudia d'abord dans l'atelier de Schongauer, puis à Venise, où son sens naturel de la couleur se développa au contact de l'art des Bellini et des Garpaccio. Il rapporta dans son pays le vivant souvenir de cet art : ses premiers tableaux ne sont guère que d'habiles imitations vénitiennes. Mais, peu à peu, il sentit, lui aussi, le désir d'échapper h l'influence étrangère, de rivaliser avec les Italiens au lieu de les imiter. Et le fait est qu'il y est parvenu, à notre sens, mieux encore que Durer. Ses grandes Basiliques du musée d'Augsbourg nous offrent vraiment un art nouveau, très allemand, avec des paysages d'une lumière douce, des figures nobles et expressives, des tons finement nuancés, s'harmonisant à merveille avec l'émotion de chacun des sujets. C'est une peinture plus colorée que celle des vieux maîtres allemands, plus sentimentale que celle des Flamands, plus douce et moins passionnée que celle des Vénitiens. Ces Basiliques, malheureusement, devaient marquer le terme de l'originalité de Burgmair. L'effort avait été trop pénible, trop forte l'intluence des magiciens d'Italie. Les œuvres postérieures du peintre souabe, à Munich, à Nuremberg, à Augsbourg, ne sont plus, de nouveau, que de belles compositions à la façon vénitienne. C'est à ses gravures qae Burgmair a, désormais, réservé tout l'effort de son génie.

Holbein le Jeune, lui aussi, est né à Augsbourg; mais il nous parait impossible de le rattacher à l'école de sa ville natale. Au reste, ce merveilleux portraitiste ne nous paraît tenir à l'ancienne peinture allemande que par des liens très faibles. Si, dans ses Vierges de Darmstadt et de Soleure, il a mis quelque chose de la naïveté primitive, nous avouons ne pas y trouver le sentiment religieux, la vivante émotion que nous avons admirés chez les peintres allemands. Les compositions de Holbein ne sont que des groupes de portraits; comme dans ses autres portraits de Bàle, de Paris, de Londres, de Berlin, il y montre une maîtrise incomparable, une étonnante justesse de vision, toutes les qualités qui font de lui le premier des portraitistes. Il n'a été surpassé que par les Velasquez, les Rembrandt, les Raphaël, par ceux qui joignaient au génie de la peinture le sens de la vie et de la beauté. Mais il suffit de comparer les chefs-d'œuvre de Holbein avec les portraits de Durer pour voir combien le maître de Râle doit peu à son pays d'origine.

Notre Louvre, qui possède les chefs-d'œuvre de Holbein, peut également nous donner une idée excellente des deux artistes qui représentent avec le plus d'éclat, au xvf siècle, l'école de Cologne. Tous deux, le maître de Saint Barthélémy (auteur de la Descente de croix ^ naguère attribuée à Massys, n° 280) et le maître de la Mort de Marie (auteur d'une Mise au tombeau n° 601), ont conservé le sentiment d'une beauté plastique spéciale, faite de grâce et de douceur. Mais que nous sommes loin de la puissante originalité des Guillaume et des

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Lochner! C'est rinfluence des élèves de Memling que nous retrouvons dans le maître de Saint Barthélémy (musées de Cologne et de Munich), l'influence de Luini et des Milanais dans le maître de la Mort de Maine (Vienne, Munich). Un peu plus tard, le peintre Bruyn, après avoir annoncé dans ses premières œuvres une personnalité assez vigoureuse, va se mettre à imiter sans scrupule la manière de Michel-Ange.

La plupart des peintres allemands de la Renaissance ont été des artistes d'un grand talent, et il serait temps qu'on leur rendît justice. Mais aucun, en somme, si l'on excepte Durer, n'a été un primitif. La douce ingénuité des siècles précédents a décidément disparu. Un seul maître l'a conservée, un seul a continué, ou plutôt repris, la tradition ancienne. Au cœur du xvi*" siècle, il a été un primitif : et son œuvre nous semble par instants un écho de ce qu'il y a eu dans l'âme allemande de plus pur et de plus naïf.

Le nom de Lucas Granach est aussi méprisé qu'il est connu. On sait que ce peintre, ami de Luther et de l'Electeur de Saxe, a fait sur commande des milliers de tableaux, gauchement dessinés, d'un enfantillage grotesque, trop souvent grossiers. Et il est certain que beaucoup des œuvres attribuées à Cranach sont d'informes machines, assez éloignées de toute vie artistique. Mais cette désastreuse fécondité, la monotonie des types, évidemment moulés sur un canon invariable, la rapacité qui portait Granach à faire fabriquer à la grosse, par des apprentis au rabais, la peinture qu'on lui commandait, tout cela ne doit pas faire

oublier que le même homme, dans de nombreux tableaux peints avec plus de soin, a été un des peintres les plus expressifs et les plus ingénieux qu'il y ait eu jamais.

Que l'on isole de la foule des Granach qui encombrent les musées quelques panneaux : le Christ consolé ])ar des anges^ de Dresde ; la Vénus avec l'Amou7\ de Nuremberg, et le même sujet dans la collection de M. G. Grombez, à Paris ; les Grâces, devienne; le Jugement de Paris, de Garlsruhe; les Vierges, de Pétersbourg; les Scènes de la mort, de Leipzig ; la Femme adultère, la Sainte Famille, la Lucrèce, Aç". Munich. Vit-on jamais un art plus varié, d'une expression plus juste, d'une richesse d'imagination plus déconcertante ? Et ne sent-on pas combien le génie de ce lettré, de cet humaniste, est un génie tout naïf, allumé au plus intime foyer du cœur de la vieille Allemagne ?

Resterait seulement à savoir pourquoi le charme exquis des beaux tableaux de Granach, cette grâce naïve et maligne, tendre et railleuse, cette pureté de lignes à la fois élégante et familière, pourquoi toutes ces qualités semblent ne pouvoir être appréciées ni de M. Janitschek, ni, pour ainsi dire, de personne en Allemagne. Ne serait-ce pas que Granach, tout en étant le plus allemand des peintres de son temps par le type et Texpression qu'il a su créer, a été aussi le seul des Allemands à goûter le prix d'une beauté classique, de cette mystérieuse et éternelle beauté de la ligne féminine, qui se retrouve parfois jusque dans l'œuvre du Japonais Hokousaï, mais que l'œil d'un Allemand a toujours peine à saisir ?

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Voilà donc un vrai <( primitif ». Pendant que tous ses contemporains s'enfonçaient dans l'imitation des Italiens, lui seul, constamment, s'en éloignait. Il cherchait son inspiration à la vraie source, dans la naïve émotion qui avait alimenté l'art des vieux peintres de l'Allemagne. Son œuvre est le poème du peuple allemand : avec son mélange d'humanisme et d'ingénuité, de gaieté souriante et de pieux recueillement, elle est comme une adorable légende que raconterait à des enfants un poète resté enfant. Musicien des lignes et des couleurs, Cranach a su leur faire chanter une délicieuse chanson dont l'écho nous ravit encore. Ne pouvons-nous lui pardonner, après cela, de s'être fait, aux derniers temps de sa vie, fabricant officiel d'images sacrées ou obscènes?

Cranach aura été le dernier peintre allemand de l'Allemagne. Le culte de la forme classique, l'influence croissante des Italiens, l'iconoclastie protestante s'unissent, après lui, pour tuer à jamais la débile floraison de cet art sentimental. Les Overbeck, les Steinle , les Cornélius et les Schnorr, au début de notre siècle, essaieront en vain de le faire refleurir. Empêtrés dans l'admiration d'une beauté étrangère qu'ils croient universelle, ils s'épuiseront à vouloir traduire les sentiments de leur race dans une forme qui n'est pas faite pour eux. Seul, Maurice de Schwind tentera de revenir à la forme naïve des vieux maîtres allemands. Hélas! comme il y sera gauche malgré tout son génie !

Mais si la peinture allemande est morte à jamais, le sentiment, qui l'avait fait vivre, n'a point péri

avec elle. Un langage nouveau s'est offert à lui, plus approprié au goût allemand, plus capable de traduire l'émotion intime d'aujourd'iiui. Après maître Guillaume et Lochner, après Durer et Granach, c'est aux musiciens, h Graun, à Schutz, à Bach et à Hœndel qu'est échu l'honneur de revêtir d'une forme artistique le sentiment des âmes allemandes.

Avril 1889.

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