‹ Peintres de jadis et d'aujourd'huiChapitre 7 sur 28 · L'ÉCOLE DE NUREMBERG AVANT DURER · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DE NUREMBERG AVANT DURER

Le gros livre que vient de publier M. Henri Thode sur VEcole de peinture de Nuremberg depuis les origines jusqu'à Durer est, sans contredit, un des plus importants travaux de la critique d'art allemande.

Ce livre est un produit important de la critique d'art allemande, d'abord à cause même du sujet qu'il traite : car l'école de peinture de Nuremberg, du xiv° à la fin du xv"* siècle, a été un foyer d'art si intense et d'une action si constante que je ne connais pas en Allemagne d'école pouvant lui être comparée. L'école de Cologne a donné plus de chefs-d'œuvre; mais ses chefsd'œuvre ont été des manifestations plus individuelles, et sa durée a été moins longue, et puis, enfin, elle n'a pas eu cet étonnant caractère de continuité, de lente et graduelle évolution, qui apparaît pour peu qu'on suive l'histoire de l'école de Nuremberg depuis le maître de \ Autel hnhof\ de Saint-Laurent, jusqu'à Durer, et encore, par delà Durer, jusqu'aux Beiiam, à Schâufelein et à Altdorfer.

L'école de Nuremberg a donné moins de chefs-

d'œuvre que l'école de Cologne, qui en a donné autant, à mon sens du moins, que n'importe quelle école locale de Belgique ou d'Italie. Mais je sais à Nuremberg, à Heilsbronn, à Munich, aussi à Paris, un total d'une dizaine de peintures de Nuremberg que j'admire infiniment pour la grandeur tragique de leur composition, la profonde vérité de leur expression et leur singulier mélange de formes flamandes, d'émotion allemande et de goût italien. Oui, il y a là un art d'une originalité incontestable, un grand art sincère et passionné, un art qui a directement produit Diirer, et dont Diirer n'est pas, à plusieurs points de vue, le meilleur représentant ; car, si aucun de ses maîtres ne lui est comparable pour la perfection du métier ni pour ce qu'on peut appeler Vintellectualité de l'expression, tel d'entre eux a eu un sens p!us profond de l'unité de composition, tel autre, qui pourtant n'avait jamais traversé les Alpes, a su concevoir un idéal plus heureux de la beauté formelle.

L'école de peinture de Nuremberg serait depuis longtemps fameuse, dans l'Europe entière, sans la manie qu'ont toujours eue les Allemands, depuis Winckelmann et Lessing, de mépriser a priori leur art national. J'éprouve toujours une irritation à songer que tous les critiques d'art allemands s'épuisent en efforts pour fixer la date exacte de la naissance d'un petit m.aitre hollandais ou italien, pour discuter l'attribution d'un Miense Molenaer ou d'un Ercole Roberti, tandis qu'il y a eu dans leur pays trois siècles d'art dont ils s'obstinent à tout ignorer.

l'école de NUREMBERG AVANT DURER

Encore s'est-il trouvé quelques excentriques, comme Hotho ou M. Scheibler, pour s'occuper de l'école de Cologne et des écoles du Rhin. Mais l'école de Nuremberg est toujours restée inexplorée. Quelques pages de Waagen, quelques pages de Vischer, voilà les seules sources de renseignements que nous possédions sur son histoire. Les catalogues des musées, jusqu'ici, ne connaissent absolument, pour toutes les peintures de Nuremberg antérieures à Durer, que deux désignations : lorsque les peintures ont une apparence trop archaïque, on les attribue à V ancienne école franconienne ; lorsqu'elles paraissent dater de la seconde moitié du xv*" siècle, on les attribue à Michel Wolgemnth. Je n'oublierai jamais l'impression que j'ai eue lorsque je suis allé à Nuremberg pour la première fois : j'ai vu tant de tableaux attribués à Wolgemuth, et des tableaux si profondément différents les uns des autres que, longtemps après, le souvenir m'a hanté de ce maître fantastique, qui sans doute s'amusait à dérouter ses admirateurs en changeant de manière pour chacun de ses tableaux. Cette effarante impression, tous ceux qui vont aujourd'hui à Nuremberg doivent la ressentir comme moi ; et le nombre des peintures attribuées h Wolgemuth ne cesse point de grandir.

Ainsi le livre de M. Thode a une importance considérable parce qu'il est un premier effort pour mettre un peu d'ordre et de lumière dans l'histoire de l'école de Nuremberg. Au lieu du chaos que l'on trouvait jusqu'ici, on a désormais devant soi un système historique complet, un

classement chronologique des peintures de l'école, une délimitation des périodes successives, et aussi un groupement des œuvres semblables, et aussi l'indication de quelques noms. Sur ce dernier point comme sur plusieurs autres, on peut reprocher à M. ïhode d'avoir été trop affirmatif ; car les résultats de son enquête ne peuvent évidemment être admis qu'à titre provisoire. Mais j'avoue que je lui sais gré, plutôt, d'avoir affirmé ses h^^pothèses avec cette carrare. Désormais, les critiques auront pour leurs études une base très nette. Qu'ils approuvent ou qu'ils rejettent les attributions de M. Thode, ils n'auront toujours plus qu'à contrôler ses recherches. Ils corrigeront son livre; du moins auront-ils enfin quelque chose à corriger, au lieu de se débattre à tâtons dans la nuit.

Je sais gré à M. Thode d'avoir été affirmatif, et d'avoir hardiment attaché tels noms de peintres à tels groupes de tableaux, sans avoir pour cela d'autres preuves que la simple probabilité d'une concordance dans Jes dates. C'est à ce prix seulement qu'il a pu faire de son livre ce qu'il en a fait : une véritable résurrection d'une école de peinture. Et ce n'est pas son moindre mérite d'avoir essayé de donner à son œuvre une excellente tenue littéraire. Les plus consciencieuses énumérations n'auraient pas aussi bien mis en relief les diverses époques ni marqué aussi nettement l'évolution des styles que cette méthode de narration historique où il a voulu s'attacher. C'est la seule méthode qui convienne à un premier déblaiement; le contrôle des menus détails ne peut venir qu'après. Le livre de M. Thode sur l'école

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de Nuremberg est un précieux effort historique, quelque chose comme ce que sera, le jour où quelqu'un osera enfin l'entreprendre, l'histoire de la peinture française du moyen âge et de la Renaissance ; et ce livre est aussi une très agréable composition, intéressante comme le récit de voyage d'un explorateur, avec la variété de son sujet et l'ingéniosité de ses hypothèses.

Je voudrais maintenant indiquer les résultats principaux de ce beau travail.

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