ET AQUARELLES
Les dessins et les gravures, les lavis d'architecture et les caprices de Taquarelle sont, dans toutes les expositions des beaux-arts, la partie négligée, et sur laquelle, d'habitude, le public et même la critique ne jettent qu'un regard distrait. Les œuvres de ce genre sont, la plupart du temps, exposées dans des galeries spéciales, peu visitées d'ordinaire, et qui forment comme une sorte d'annexé au Salon. On n'y va guère, il faut y être appelé par une curiosité spéciale ou un goût particulier. Et pourtant, il y a là des œuvres souvent hors de pair et dignes de l'attention la plus grande. Mais il faut être un amateur et. comme un spécialiste pour les admirer, ou seulement les comprendre.
La lithographie, qui fut un art véritable aux mains des Anastasi, des Laurens, des Gélestin Nanteuil et des Mouilleron surtout ; la gravure, qui souvent idéalisa le tableau qu'elle voulait représenter, et le dépassa en valeur artistique, comme il arriva pour la JaneGrey de Paul Delaroche, et même pour la Marguerite d'Ary SchefTer; ces deux arts, d'un intérêt pourtant capilal, semblent beaucoup diminuer de valeur.
Le temps n'est plus où un graveur comme Mercury mettait dix ans à graver un chef-d'œuvre, où la Monna Lisa de Léonard de Vinci reparaissait aussi séduisante sous le burin que sous le pinceau du maître. On grave en toute hflte et les œuvres sont, comme partout ailleurs, plus agréables que durables. L'eau-forle a fait, en ce sens, plus de progrès que la gravure proprement dite. Les eaux-fortes de Charles Jacque peuvent soutenir la comparaison avec les gravures les plus célèbres
et^ depuis Jacque , les illustrations de Bracquemond pour le Rabelais de Lemerre et celles de Flameng pour les Contes de la reine de Navarre sont, en toute sincérité, de petits chefs-d'œuvre de vérité et à la fois de fantaisie et d'esprit.
M. Bracquemond a justement exposé ces seize eauxfortes, et M. Flatneng nous donne six gravures : d'après le portrait de Mme Feydeau, par Garolus Duran;Ia Liseme, de M. Toulmouche; le Condamné à mort, de M. Munckacsy, etc. Il faut signaler aussi, comme fort remarquables, les dix eaux-fortes de M. Jules Jacquemart, d'après des tableaux du musée de New-York. M. Laguillermie a gravé, avec succès, deux nains fort amusants, d'après Velazquez, cet admirable Velazquez qu'on eût renvoyé au Salon des refusés s*il se fût jamais avisé de présenter au jury ses boiteux, ses nains, ses mendiants et ses loqueteurs.
M. Rajon a fort bien gravé la Sahmê de Regnauit.
M. Gélestin Nanteuil, qui fut une des gloires de l'école romantique, expose à la fois une eail-forte, Lwsare^ d'après M. Bida, et deux aquarelles*, dont l'une est excellente, c'est Don Quichotte armé chevalier 'par rMtelier. M. Gélestin Nanteuil a gardé là sa couleur gaie et ce dessin très-personnel, un peu papillotant, mais charmant, qui n'est qu'à lui.
L'aquarelle tend, au surplus, à devenir fin art véri. table. Henry Regnault et Forluny ont fait, en ces derniers temps, des aquarelles d'un talent prodigieux, Regnault surtout. Avec eux, le pinceau à l'eau est devenu aussi puissant que la brosse à l'huile. Il y a de fort jolies aquarelles au Salon, le Nid d^amoureux, de M. fierue-Beilecour, qui nous représente une femme du temps du premier empire, attendant, sous la tonnelle, un ofâcier de lanciers polonais; la Paresse^ de M. Victor Pollet, une femme nue étendue, et charmante, toute rose, pleine de séduction et laissant voir
dans une contorsion provocante là plante de ses pieds, lisse et adorable comme le petit pied de la £smeralda baisé par la Sacbette. M. Mes et M. Sahile ont composé, avec leurs souvenirs de guerre, des aquarelles fort énergiques et qurieuses.
. Parmi les dessins, j*ai noté deux superbes portraits de femmeS; d'une grâce et d'une vie attachante, par M. Leygue; un admirable fusain, la Solitude^ de M. Allongé, d'une poésie superbe ; deux fusains tout à fait réussis encore, de M. Lbermitte» le Lutrin et la TarUe des Moutonsj et un crayon da Bida d'un intérêt vrai* ment capital, Jésm au milieu des docteurs. Les docteurs sont là, de vrais juifs arméniens, enveloppés de longues bouppelandes, et c'est toujours la Bible vivante, quasi moderne que nous dessine ainsi l'éminent artiste*