CONCLUSION
Nous avons à peu près parlé de tous les artistes de quelque valeur qui représentent aujourd'hui Vart français vraiment militant. Il nous faudrait sans doute réparer encore bien des omissions, mais je préfère rechercher, pour donner une idée exacte de notre école nationale, ceux qui manquaient au dernier Salon, et qui peuvent figurer avec éclat dans une nomenclature de nos gloires artistiques.
Nous n'avons eu, cette fois, ni Lambert ni Molière, à proprement parler. M. Amaury-Duval, M. Félix Barrias, M. Paul Baudry, M.Bellel, M. Berchère, Mlle Rosa Bonheur, M. F. Bonvin, M. Chaplin, maniéré mais charmant; M. Chenavard, dont l'idéal est du moins élevé; M. Léon Gogniet, M. Charles Comte, qui fait tenir un
tableau de mœurs dans une anecdote; M. Courbet, M. Jules Dupré, M. Gendron, M. Gérome, M. Hamon, M. Isabey, M. Jadin, H. Jeanron, M. Brandon, M. Lehmann, combien d^autres encore; M. Marécbal (de Metz), M. Matout, M. Meissonier, H. Millet, M. Gustave Moreau, M. Gh. Muller, trop mélodramatique parfois, mais souvent saisissant; M. Pils, M. Robert-Fleury et son iils, M. Tassaert, M. Tissot, réfugié à Londres; M. Yvon, M. Zîem, n'ont pas exposé. C'est là, on l'avouera, une assez considérable et assez glorieuse réserve, et la France peut conserver une certaine fierté lorsqu'elle songe que, sur ce terrain de l'art, elle est encore et sera longtemps la souveraine.
Nous avons constaté, au Salon de 1872, l'absence de certains artistes d'origine allemande, que Paris avait accueillis et fêtés comme ses enfants. Ceux-là ne font plus partie de nos Expositions, et d'ailleurs, en 1867» ils avaient eux-mêmes solennellement renoncé à leur patrie adoptive pour retourner à leur pays natal. Voici ce que je retrouve, en effet, dans des notes sur Y Art au Champ de Mars^ notes qui datent de celte année 1867, où la France donnait d'une façon assez tapageuse l'hospitalité au inonde.
... « J'ai une simple observation à faire, une ou deux avant toutes choses. Pourquoi M. Heilbuth, M. Knaus, M. Schlesinger, deux ou trois autres, des Allemands libérés, ont-ils apporté leurs tableaux (quelques-uns tout parisiens) au contingent de TAllemHgne? Quelle flamme patriotique s'est rallumée soudain en eux? Ils habitent Paris, travaillent à Paris, exposent à Paris, ont étudié sous nos maîtres, vivent de nos inspirations, portent nos décorations et reçoivent nos médailles; ils sont aimés ici et honorés, adoptés par nous, et, au jour de la lutte, ils vont of* frir à d'autres qu'à nous l'appoint de leur talent ou de leurs efforts.
i;ART français en 1872. 341
« Je sais bien, M. Schlesinger est né à Prancforlsur-le-Mein, M. Knaus nous est venu du Grand-duché de Bade, et M. F. Heilbuth est Hambourgeois en attendant qu'il soit Prussien. Mais Henri Heine eût~il aimé à figurer dans le groupe teuton, ou dans la section gauloise, et nos peintres du moins ne pouvaient-ils rester neutres et se faire ouvrir une salle spéciale qu'on eût appelée la Salle des étrangers de Paris ?.. »
Ainsi la rivalité entre l'Allemagne et la France éclatait déjà, en peinture, pour ainsi dire, trois ou quatre ans avant la réalité. Nous serons peut-être corrigés par là de nos défauts de cosmopolitisme et d'accueil à bras ouverts. Mais non, encore vaut-il mieux être dupe que rébarbatif et pécher par générosité que par ladrerie.
Toujours est-il que la France, avec ce Salon de 1872, qui n'était évidemment pas peuplé de chefs-d'œuvre, vient de démontrer une fois de plus sa vitalité prodigieuse et l'élasticité étonnante de son génie. Elle a comme rebondi déjà sous les coups qui Font frappée, et elle a pu, au lendemain de désastres sans nom, étaler une quantité considérable d'œuvres d'art, qui avaient leur intérêt propre et leur valeur.
Sans doute, on peut malheureusement constater dans l'art contemporain un affaissement singulier. Comparées aux œuvres du passé, les œuvres actuelles tombent beaucoup trop dans la miniature. C'est la dilution des chefs-d'œuvre d'autrefois que nous présente aujourd'hui l'école nouvelle, devenue en quelque sorte homœopathique, et on se rappelle avec un certain effroi, en présence de ces succès minuscules, la parole de M. Stuart Mill :
« Le danger qui menace l'espèce humaine n'est plus l'excès, mais le manque d'impulsion et de goûts personnels. » Mais, en réfléchissant que l'art actuel n'est en somme qu'un art de transition, que les artistes ar-
riveront, nécessairement, par l'étude de la vérité, qui est leur lot et leur goût, à une vision plus nette, plus virile de toutes clioses, on se prend à espérer et à ne voir dans la dispersion des forcesi; dans les petits succès à la mode, dans réparpillement des facultés de tous, que la préparation et les ébauches d'œuvres futures plus considérables, et non la diminution, le rapetissement des grandes œuvres passées.
J'ai encore, et je veux surtout avoir cette espérance, qui n'est peut-être qu'une illusion. Il ne faut, pour grouper toutes ces individualités remarquables, mais non éminentes, qu'un homme d'une vigueur plus considérable et d'une intelligence aux visées plus hautes. Je sais bien que les Regnault sont rares, mais qui sait si ce jeune homme, dont nous ne connaissons encore que les essais, n'eût pas été cet homme-là, aussi éloigné des étrangetés romantiques que des photographies réalistes, et vraiment épris de couleur, de lumière et d'idéal?
Qui sait encore s'il n'y a point, parmi ceux des jeunes artistes qui hésitent, un chef d'école qui groupera et utilisera, en leur marquant le pas, tous les talents disséminés? Je le répète de nouveau, je veux le croire et l'espérer.
Et si nous n'avions point cet espoir presque assuré d'une renaissance nationale en toutes choses, qu'y aurait-il donc à faire en des heures aussi lourdes que celles que nous traversons ? S'envelopper la tête de sa robe comme César, et" tendre le cou au poignard, afin de terminer plus tôt une existence qui, privée ainsi de joie et d'honneur, ne vaudrait pas la peine d'être plus longtemps traînée à travers le monde.