L'HISTOIRE PAR L'EAU-FORTE
Pour perpétuer dans les flmes Trançaises le souvenir des tragiques événements traversés et des tempêtes subies, je compte sur un auxiliaire puissant, sur une force d'autant plus redoutable qu'elle est insaisissable, je compte sur le pouvoir absolu et suprême de Tart. Art populaire, qui est l'imagerie, art plus raffiné, qui est le tableau ou l'eau-forte, tout s'unit pour rendre visibles les douleurs passées, les souffrancesi les maux de la guerre. Il en résultera nécessairement, à une heure donnée, une exaltation du sentiment national assez semblable à celle qui anima, enthousiasma contre nos pères les compagnons d'Arndt et de Riickert, les patriotes de la Tugendbund.
Mais ce ne sont point chez nous les poètes qui pousseront à ce réveil de la nationalité, à ce besoin de réparation; les poètes, absorbés la plupart dan^ les préoccupations de forme pure, ne se soucient point, sauf quelques nobles exceptions, de ces patriotiques devoirs ou, lorsqu'ils veulent se donner cette tâche, ils manquent de vigueur, de virilité, de foi profonde. Les peintres, en cela, leur sont bien supérieurs. Ils ont déjà commencé une série d'œuvres qui, parlant à la foule le langage qu'elle comprend, ont une action directe et vraiment puissante sur l'esprit public. Le Sedan de Bayard a marqué en ce sens, et pour descendre dans une couche inférieure, l'imagerie d'Epinal, qui avait popularisé l'empire à l'égal du Juif-Errant, effacera la légende passée par les dessins nouveaux.
Ce sont aussi des historiens que les artistes, et je ne doute pas qu'aux Salons prochains, ils ne nous content encore éloquemment les efforts honorables d'un peu*
pie aux abois résistant de son mieux à Finvasion. La plupart des peintres en renom ont combattu au premier rang, avides à la fois de spectacles poignants et résolus à combattre l'ennemi. Ce sont eux qui témoigneront par leur tableaux de plus d'un héroïsme cachéy oublié. Un des plus illustres de ces témoins manquera à l'appel, il est vrai, le pauvre Henri Regnault, la plus magnifique organisation de coloriste que nous eussions rencontrée depuis longtemps. Hais d'autres restent c(ui ont vu de près la bataille et sauront peindre les coins ignorés. En attendant, voici les aquafortistes qui, chez Alfred Gadart, publient une série très-intéressante de souvenirs artistiques relatifs au siège de Paris, et à la Commune. Tableaiix de siége^ comme dirait Théophile Gautier, et la pointe du graveur est cette fois aussi éloquente et aussi profonde que la plume de l'écrivain.
On consultera plus lard, à l'égal de mémoires ou de chroniques au jour le jour, ces eaux-fortes de Lalanne, de Debrosses, d'Yon ou de Martial. Toute la vie parisienne de 1870-71, ce long mercredi des cendres (où la cendre est celle de Paris lui-môme) succédant au carnaval passé, toute cette existence de lendemain de folie, de pénitence belliqueuse, d'ardeur vaillante après une ardeur effrénée, le tableau singulier de Paris discipliné par le siège et exalté par la Commune se retrouve dans ces collections d'eaux-fortes, que nos neveux feuilleteront avec un respect étonné. Que ri'avons-nous eu, pour le passé, des artistes comme :eux d'aujourd'hui 1 L'histoire nous en paraîtrait plus 'acilement compréhensible. Les élégances de Debu- !0urt et les batailles de Duplessis-Bertaux ne nous nontrent pas toute la Révolution. Ici, au contraire, le iégc et lu Commune sont étudiés sous tous leurs as- )ects, et Paris tel qu'il fut pendant ces mois fiévreux éapparatt sous l'ëau-forte des artistes. "
Les Souvenirs du sUge de Paris de M. Lalanne nous rappellent ce Paris fortifié , hérissé de canons, am ses bastions en état, ses ponts-levis dressés, sa couleur de place de guerre ; un Paris que ceux-là seuls ont connu, qui l'ont vu de près durant la période obsidionale. Yoici la perspective immense d*un secteur. la porte de Versailles, au loin le Mont-Valérien, fornaidable et intact. Une de ces eaux-fortes nous introduit dans un poste de gardes nationaux, aux remparts. Blottis sous leur couvertures, dans une sorte de taudis, les soldats «improvisés dorment, tandis que le canon gronde dans la nuit. Une autre eau-forte qui saisit et arrête le regard, c'est l'avenue du bois de Boulogne, rasée, défigurée, comme fauchée et saccagée. Les troncs des arbres, taillés en forme d'épieux sortent de terre, pareils à des moignons, çk et là, quelque hêtre respecté se dresse, triste et seul, dans cette désolation farouche. Le refrain enfantin nous revient aui lèvres : Nov^ nHrons plus au bois! Le recueil de Lalanne est le plus remarquable de ces belles séries.
M. Martial a écrit à la fois et dessiné la chronique de Paris pendant le siège. C'est parfait. Ces croquis puissants ontla valeur de notes d'histoire. Lespremiùres batailles, les premiers prisonniers, les premiers blessés; les ambulanciers au brassard croisé de rouge, les bataillons de guerre de la garde nationale, militaires d'aspect et de cœur; lesbaraquements.au Luxembourg, les queues aux portes des boucheries ; la silhouette inoubliable de la sentinelle qui se profile, noire et nette, dans la nuit, sur le bastion; le cadavre rencontré rigide et sinistre, dan§ quelque tranchée à demi remplie de neige ; le défilé sombre des corbillards, dans les rues : toutes ces lugubres scènes que Paris eut quotidiennement scus les yeux se retrouvent dans ces pages d'une couleur vraiment forte et d'une vérité stricte et cruelle.
Dans son Paris aux avants-postes, M. Desbrosse^, ^ moins préoccupé de cette réalité absolue que de Veff'et, a voulu se rapprocher de Goya et tel de ses dessins, les Fosses de Champigny, par exemple, a la vigueur affreuse de quelques-unes des Horreurs de la guerre, du robuste Espagnol. D'autres m'ont paru excessives et dépassant le but.
Le Saint-Cloud brûlé, de M. F. Pierdon, garde, au contraire, dans sa hideur, la vérité mathématique de la photographie. C'est comme je le disais tout àTheure, la déposition d'un témoin. Voici ce que rAUemand a fait de ce nid à chansons^ à fredons, à baisers, à gaietés printanières qui s'appelait Saint-GIoud :une ruine, une cité désolée, un amas de décombres. La brosse à pétrole a achevé l'œuvre de l'obus. Rien ne reste, le feu a tout détruit, le feu, cette barbarie, cette épouvante, le feu, l'arme des lâches, le feu qui est, dans la guerre, ce que le poison est dans le crime, l'arme la plus détestable et la plus vile.
Avec M. Edmond Ton, nous pouvons voir ce qu'étaient les environs de Paris, le siège fini. Les douze eaux fortes, Autour de Paris après la guerre, nous conduisent à ces routes labourées de boulets, de la Gourneuve et du Bourget au moulin d'Orgemont ou à la mare d'Auteuil. Que sont devenus tous ces coins où se blottissait l'idylle parisienne en robe légère et en bonnet blanc? Il y a du sang aux buissons du chemin. Les logis effondrés ne sont plus que des squelettes. De temps à autre, l'œil rencontre un tumulus qui recouvre de pauvres morts dissous par la chaux, une croix, une inscription, des tombes... M. Yon a rendu avec un talent très-souple et d'une façon poignante l'impression attristée que laissait, en février ou en mars 187.1 (et que laisse encore en plus d'un endroit, à Bondy, par exemple), la campagne parisienne désolée, déchirée, couverte de ruines.
Pour l'histoire de la Commune, nous retrouvons encore M. Martial. Il publie deux recueils d'eauxfortes sur le même sujet : Paris son^ la Commune et Paris incendié. C'est toujours cette manière à la fois précise et énergique dont nous parlions tout à l'heure. Depuis le transport des canons de la garde nationale sur les buttes Montmartre, jusqu'à l'incendie des maisons et la dévastation des rues jonchées de cadavres, l'artiste passe tout en revue, soulignant ses dessins de notes et d'observations à la main qui ne sont point sans valeur. Chacun de ces croquis a maintenant, je le répète, une valeur historique : tous ces tableaux, qui n'ont pas deux ans de date, sen^blent nous retracer quelques faits à demi oubliés. Les drapeaux noirs aux fenêtres, le jour de l'entrée des Prussiens ; la tombe de Clément Thomas et de Lecomte au cimetière Saint- Vincent ; la perspective étroite et d'aspect mélodramatique de la petite rue des Rosiers ; la porte de la Roquette ; les estafettes de la Commune aux pelisses hongroises, aux bonnets polonais, cavalcadant avec peine devant le théâtre de la Porte Saint-Martin ; la colonne abattue; l'avenue de la Grande- Armée effondrée, trouée, émiettée par les obus du Mont-Yalérien : telle est la succession d'images épouvantables que nous présente cette série, puis l'épilogue douloureux vient après le drame. Cet épilogue, M. Martial l'appelle Pans incendié.
Son burin prend alors comme une vigueur nouvelle et la succession de ses eaux-fortes mérite une attention particulière. L'Hôtel de ville dresse ses murailles hautes, noircies par la fumée ; le squelette de la maison commune proleste eontre l'invasion d'une municipalilé de hasard. Voici les Tuileries en cendres, la Légion d'honneur, le théâtre de la Porte Saint-Martin dont il ne reste plus qu*un pan de mur et des décombres. Le Ministère des Finances profile sur le ciel ses arcades régulières et ressemble, ainsi ruiné, à quelque Coly-
sée qui s'effondre. La maison de Pierre Bonaparte, le Palais-Royal, la Cour des Comptes, M. Martial nous rend tout cela dans l'état où l'avait mis la Commune. Ces eaux-fortes, énergiques et saisissantes, nous reportent à ces journées de mai où chacun de nous, entouré de désastres, semblait se demander si le monde allait finir.
Une des gravures les plus étonnantes de ce recueil, c'est la dernière, la vue du bateau chargé de pétrole qu'on avait lancé sous la voûte de la place de la Bastille : au-dessus des flammes, la colonne de Juillet se dresse dans l'air embrasé comme une protestation et comme une espérance. Le génie de la Liberté plane, ailé et superbe, au-dessus des horreurs de la guerre civile, et ses ailes largement déployées semblent flotter plus fièrement dans l'air, chargé de l'odeur afifreuse de l'incendie.
Ainsi ces eaux-fortes se terminent par une image consolante. M. Martial n'a-t-il point gravé d'ailleurs, en tète de ce recueil, Paris incendié^ la devise de Paris immortel : Fluctuât nec mergitur?
C'est la pensée qui ressort de ces tableaux attristants, c'est la vérité môme qui surgit de ces situations désespérées. L'élasticité merveilleuse de notre tempérament national rebondit sous le coup de tous ces maux comme la balle sous la raquette du joueur. Mais il importe, je Je répète, de fixer certaines dates, de rendre, pour ainsi dire, palpables certains souvenirs. Nous sommes généralement oublieux, légers, et nous ne savons point conserver cette force qui s'appelle la haine. Aux artistes donc d'en perpétuer la durée. Un tableau est un mémento durable. Il s'adresse à tous, et de tous se fait comprendre.
Peuplons nos musées de ces scènes de guerre qui ne représentent plus des étals-majors piaffant, en costumes de gala, tandis que la masse inconnue se fait
362 PEINTREa ET SCULPTEURS CONTEMPORAINS.
massacrer, là-bas, dans la fumée, mais de scènes de guerre au contraire qui nous montrent le sacrifice des petits, la tuerie des humbles, l'envers de la gloire. Popularisons ces images désolées qui parlent au cœur en s'adressant aux yeux. Et, à coup sûr, de la contemplation de ces muets et éloquents tableaux naîtra une génération de patriotes affermis, comme de la contemplation des images de marbre des héros morts naissait en Grèce une légion de héros nouveaux ^