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DEUX DESSINS DE M. BAYARD

Je me suis souvent arrêté devant ces deux dessins avec ces deux dates pour litres : 1870 et 1871, des-

1. Je voudrais rappeler ici que c'est à M. Alfred Cadart que l'eauforte doit son incontestable popularité. Il y a douze ans environ, H. Cadart fonda la Société des aqud-f artistes, qui comptait^ dans son sein, non-seulement des artistes, mais des littérateurs, Champfleury, Alfred Delvau, Alfred, de la Fizelière, Chalons d'Argé, etc. Cette société, qui ne publia que des dessins originaux, a été remplacée depuis 1868 par V Illustration nouvelle.

Avant M. Cadart, il n'y avait pas, aux Salons, d'exposants aquafortistes. Grâce à ses efforts et à sa persévérance, il y en avait 84 en 1872, dont six ou sept décorés et une vingtaine médaillés. L'impultion partie de Paris s'est communiquée à l'étranger; des sociétés d'aqua-fortistes ont été fondées en Angleterre et en Amérique, dans les trois grandes villes de New-York, Boston et Philadelphie^ où M. Cadart a fait, il y a quelques années, des conférences sur son œuvre. On fonde cette année une pareille société àYienne (Autriche).

La vaillante conduite de M. Alfred Cadart pendant le siège de Paris et la Commune lui a valu la croix de la Légion d'honnettr.

sins où le peintre du Champ de bataille de Sedan^ Emile Bayardf nous a montré, dans une antithèse à la fois charmante et navrante, tout ce que la guerre peut contenir de douleur. En composant son tableau de Sedan, d'une allégorie saisissante — où, lançant sa calèche à travers le terrain couvert de morts, Napoléon III, fumant sa cigarette, avait pour témoins et comme pour juges, du fond de l'horizon, Napoléon !•' et les grenadiers des grandes batailles, — l'artiste avait tracé, en même temps que le plus violent des pamphlets, la page d'histoire la plus amère et la plus vraie. Ici, dans ses deux dessins, 1870 et 1871, il ne s'agit plus de la colère et de l'abattement de toute une armée, des maux gigantesques de la guerre ; il ne s'agit que de la souffrance des petits et des ignorés, des martyrs inconnus, des heureux d'hier dont une balle stupide a fait les victimes d'aujourd'hui; il ne s'agit que d'une famille qui souriait, espérait, aimait, d'une épouse dont le combat a fait une veuve, et d'enfants devenus pensifs et tristes parce que l'ennemi a égorgé leur père.

1870. — C'est le printemps, ou plutôt c'est l'été rayonnant et beau, cet avant-dernier été où l'espoir n'avait pas fui encore. Il fait bon, le ciel est bleu, on voit là-haut voler les hirondelles, poussant joyeusement leurs petits cris alertes. Et tous deux, leurs enfants courant dans le pré et criant comme les hirondelles . elles-mêmes, ils vont, elle et lui, les jeunes époux, devisant d'amour et cueillant des fleurs. Elle est charmante avec sa robe blanche, frêle, gracieuse, et s'appuie, d'un mouvement d'une tendresse exquise, au bras qui la protège. Ses yeux, dans un regard plein d'une reconnaissance loyale, plongent au fond des prunelles de son mari, comme pour y lire le secret d'une affection qu'il ne lui cache {las cependant, et pour lui répéter silencieusement combien elle Taime.

Lui, montrant d'un geste heureux les enfants qui s'amusent, il rit à ces chers petits êtres, qui sautillent autour d'eux comme des poussins autour de leur mère. Il tient dans sa main un bouquet de fleurs des champs, coquelicots et bleuets, ramassés par elle en chemin, avec des épis' de blé, bouquet qu'on mettra en rentrant dans un vase et qu'on gardera en souvenir de ce beau et bon dimanche. Les enfants, à leur tour, veulent faire un bouquet. Le petit garçon, brun, intelligent, endiablé, a déjà sa gerbe cueillie; la petite fille, moins pratique, s'amuse à tratner dans l'herbe fraîche l'ombrelle de celle qu'elle appelle c maman. > Quelle douce et chère vision que celle de ce couple heureux qui passe ainsi, par ce jour lumineux et clair, le long de la rivière, — la Marne, la Seine, que saisje?— où se réfléchit un massif d*arbres, et qui nous montre à l'horizon un tlot, un pont, une voile blanche.... — On les regarde, on les envie, on se dit, en les voyant : — Que c'est bon, le bonheur 1

1871. — Par une après-midi d'hiver, en février, lorsqu'on peut enfin sortir de ce Paris si longtemps bloqué, la jeune femme en deuil mène lentement ses enfants, les deux petits faiseurs de bouquets du dimanche envolé, sur le coteau de Buzenval, où sont tombés, en janvier, tant de pères. Elle baisse la tète tristement; le long châle noir des veuves a remplacé sur son corps amaigri la robe blanche de l'été dernier ; son voile flotte au vent de l'hiver. Muette, accablée, seule avec ses enfants, elle cherche sur cette terre, où la neige, et les pluies ont lavé le sang, la place où est tombé celui qu'elle aimait et à qui elle souriait Tan dernier. Elle croyait bien pourtant achever avec lui la route commencée 1 Elle l'aimait tant! Il l'aimait si entièrement! Qu'avait-il fait pour mériler la mort? Avaient-ils voulu cette guerre? Haïssaientils ces Allemands? Avaient-ils besoin de victoires pour

assurer une couronne à leurs enfants ? La veuve marche sous le ciel gris et sombre, rayé, vers le couchant, d'une bande livide. Au fond, la silhouette formidable du Mont-Valérien se détache menaçante. Les arbres sont coupés, la terre est nue, sans une fleur, sans un brin d'herbe. On y voit, gardant encore quelque flaque d'eau sale, les ornières sinistres creusées par les roues des canons. La guerre a passé là. On s*est battu sur cette terre. Le squelette d'une maison effondrée, broyée par les obus, se dresse, là-bas, lugubre comme un gibet. Vêtue de noir comme sa mère, la petite filje traîne lentement une branche morte, en regardant devant elle avec de grands yeux fixes et tristes. Le petit garçon, lui, tourne les yeux vers l'horizon, et il y voit, avec une douleur qui déjà comprend, passer des corbeaux au vol lourd, pareils aux aigles noirs de Prusse. Et l'épouse sans époux et les enfants sans père vont errer ainsi jusqu'au soir, cherchant lentement, cherchant toujours la place où il est tombée lui, en faisant son devoir.

La guerre ! on ne l'a pas souvent aussi cruellement, aussi profondément flétrie que ne l'a fait Emile Bayard dans ces deux magnifiques dessins qu'a popularisés la photographie. Pour moi, je voudrais que ces deux images du bonheur broyé fussent suspendues à nos murailles, pour attiser le souvenir de ces années de larmes, 1870 et 1871. Ce serait l'étrenne que je souhaiterais à Tannée qui vient et aux années qui suivront; et je n'y ajouterais qu'un mol : Remember ! SouvienS'{oi* î

1. M. Bayard est encore l'auteur de trois dessins formant une sorte de irypliques : les turcos à "Wissembourg, les cuirassiers à Frœschwiller, et les morts du siège de Paris. Ces dessins sont de vrais chefs-d'œuvre, pleins de fougue, d'élan, d'invention et de colère.

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