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LES ENVOIS DE ROME EN

Le peintre Lebrun demanda un jour à Golbert si la grandeur d'un pays ne se mesurait pas à la valeur de ses productions artistiques. Golbert était un vrai grand homme, c'est-à-dire que son esprit généralisateur ne s'occupait pas seulement d'une spécialité. A ses yeux, les beaux-arts marchaient de pair avec le commerce ou l'agriculture. Il répondit à Lebrun qu'un beau tableau était aussi utile à la France qu'une nouvelle espèce de mousquet.

— Port bien, dit le peintre des batailles d'Alexandre; en ce cas, pourquoi n'enverrait-on point quelques-uns de nos artistes à Rome pour y étudier sur place les chefs-d'œuvre de l'Italie? Gela se passait en 1666. Cette année-là fut fondée l'Académie de France à Rome, qui, occupant d'abord un palais voisin du théâtre Argentina, est établie depuis 1803 à la villa Mcdicis.

L'Académie a bien des ennemis ; je parle (on pourrait s'y tromper) de l'Académie de France à Rome. Tout esprit indépendant se figure volontiers que l'École est placée là simplement pour entretenir, à p^rands frais, des traditions débilitantes et pour garder en bride les talents vigoureux et les novateurs. Depuis longtemps, ce me semble, l'Académie n'est pourtant plus cette citadelle en apparence inexpugnable de l'art classique, que défendaient, avec tant d'acharnement, les vieux peintres du premier Empire contre Tenvahissement des talents libres et nouveaux. L'Académie de France à Rome est simplement un lieu choisi de refuge pour les artistes en qui l'on espère, et je la comparerais volontiers à la cellule où travaille

e chercheur, ou plutôt à la chapelle où Tapprenti chevalier faisait jadis sa veillée d'armes.

Là, dans cette atmosphère vraiment supérieure, sous ce ciel italien, en présence de ces maîtres qui resplendissent au Vatican, à la Sixtine, devant les loges de Raphaël ou le Jugement de Michel-Ange, ou plutôt devant chaque scène, chaque groupe offert à l'observateur par cette vie de Rome, par le piqueur de bœufs qui passe, le mendiant qui dort, la Transtévérine qui va son chemin, fière et droite comme une canéphore antique; devant tout ce musée vivant placé à côté du musée mort, tout homme qui porte en lui quelque flamme idéale doit se sentir Tâme agrandie comme les poumons et les yeux. Et, du moins, s'il veut caresser lentement son rêve, évoquer à loisir sa chimère, s'il demande, pour devenir un maître, ce que Balzac réclamait pour faire un chef-d'œuvre : « la niche et la pdtée pendant un an, » Télève de Rome a devant lui le temps et le repos possible — ces deux précieux collaborateurs qui manquent si souvent à tant de créateurs I

Quant à forger des hommes de génie, nul enseignement n'en a encore trouvé le moyen. Le génie se forme tout seul, à vrai dire; mais ce qu'on peut cultiver, aider, récompenser, encourager, c'est le talent. Eh I sans doute, lorsqu'on parcourt tés salles étroites et mal éclairées de l'École des beaux-arts, où l'on a comme entassé les œuvres ^consommées des anciens prix de Rome; lorsqu'on visite ces sortes d'ossuaires où les tableaux sont superposés, du parquet au plafond, comme les cadavres dans les cimetières espagnols; lorsqu'on promène ses yeux sur ces têtes dt statues qui donnent la vague idée d'un musée de criminels célèbres, on se sent découragé, envahi par une tristesse sincère, et l'on compte instinctivement combien d'espérances irréalisées, de rêves tombés de haut,

les ailes brisées comme Icare, combien de jeunes gloires qu'on disait certaines à leurs débuts, gisent là, inanimés, oubliés, disparus, et, ce qui est pis, ridés, ratatinés, momifiés.

Eh ! sans doute, encore tous ces lauréats n'ont pas tenu ce qu'ils promettaient, ce qu'on était en droit d'exiger d'eux peut-être. Mais Técole est-elle responsable aussi de l'avenir et de la destinée de ses élèves? D'ailleurs, et à la vérité, je vois, en comptant bieo) que la plupart des noms devenus célèbres et même illustres dans l'histoire encore inachevée de notre An français contemporain figurent avec honneur sur ces murailles. Je les cherche et je les retrouve, depuis M. Benouviile jusqu'à M. Lematte. La plupart des lauréats du Salon de 1872 sont ici, avec leur première œavre officielle, leur première promesse et leur première couronne : M. Henner, M. Machard, M. Merson, M. Blanchard, et combien d'autres 1 La Thétis aux cheveui blonds, aux prunelles vert de mer de Regnault, apparaît, comme une vision étrange, parmi ces personnages classiques, et les vieux Romains de M. Heim ou de M. Court la regardent étonnés. Encore une fois, TÉcole de Rome n'a pasassuré le talent magistral à tout homme qui a passé par la villa Médicis, mais (et ce sera sa gloire] elle aura contribué à maintenir, à une hauteur où n'atteint pas l'étranger, cette peinture française, cel art national qui nous assure, sur un point qui n'est pas à dédaigner, une supériorité complète, et peut nous faire dire, comme M. Bersot parlant de l'École normale : Il y a du moins un coin de France qui va bien! Les envois de Rome, en 1872, pourront témoigner de ce bon état de l'art français. Ils ne sont pas nombreux, ni bien éclatants; mais ils sont remarquables et choisis. Le malheur est que l'œuvre capitale, et dont les artistes qui ont passé par Rome disent le plus de bien, y aura manqué : c'est la Gloire emportant unjeunf

héros mort^ de M. Mercié, le sculpteur du Damd et de la Dalila du Salon <le 1872. M. Mercié aura voulu, peut-être, conserver vierge celte œuvre, qu'on dit vraiment admirable, pour le Salon de 1873, et il Ta gardée en Italie, dans son atelier. C'est donc seulement sur leurs derniers envois, assez rares au surplus, que nous jugerons les élèves actuels de l'École de Rome.

M. Blanc, l'auteur de V Enlèvement du Palladium^ expose une vaste toile, dont on ne peut complètement juger le mérite, car elle est arrivée à Paris presque à l'état d'esquisse; cette composition a pour titre l'/nvasion. Un général romain, insolemment vainqueur, entre, froid et terrible, dans Athènes. C'est un Sylla, nous dit-on. Peu importe. C'est un chef de soldats robustes, disciplinés, bardés de fer, pénétrant dans une cité peuplée d'objets d'art, de statues à demi renversées et couchées à terre à côté des cadavres de citoyens. Les prétoriens, la lance au poing, suivent leur chef, qui se tient à cheval, son bâton de coinmandemefnt dans la main droite. Des Romains, pour frayer un passage au général vainqueur, écartent d'un geste robuste le cadavre nu d'un Athénien mort. Des femmes, menaçantes ou stupides, regardent s'avancer le cortège sinistre en lui montrant le poing ou en fixant sur lui des prunelles hagardes. Un immense Jupiter de bronze gît renversé dans la boue sanglante. On aperçoit au loin un groupe indistinct de soldats qui abattent quelque statue de Minerve qu'ils ont enlacée de cordages. Sur les marches hautes d'un temple, des morts sont tombés, laissés sans sépulture.

Il y a un peu trop de confusion dans cette Invasion^ plus mélodramatique que poignante ; mais il y a aussi bien du talent. Les soldats romains dressant leurs aigles et leurs louves au-dessus d'un fouillis de lances qui rappelle la disposition fameuse des lances de la Prise de Bréda de Velasquez, forment avec le person-

nage principal, ce Sylla à la physionomie grasse, pftie, implacable, le «meilleur groupe du tableau. J'aime beaucoup moins la partie droite de l'œuvre; les personnages s'y agitent confusément comme des pantins dans le brouillard. La femme accroupie est un modèle d'atelier posé là dans Tattitude classique delà douleur. On ne saurait d'ailleurs juger tout cela sans avoir vu l'œuvre achevée. Car c'est là une œuvrey dans tous les cas, d'une couleur grise, mais d'une volonté élevée et, dans les détails : casques, boucliers, etc., d'une érudition achevée.

M. Blanchard envoie deux tableaux, une copie et une composition. En copiant la Légende de sainte Orsala de Garpaccio, M. Blanchard a fort bien rendu le chaud coloris et l'expression déUcatede ce Vénitien de la première heure. J'aime beaucoup aussi la Fuite de Néron de M. Blanchard. Gela est d'une dimension moindre que V Invasion, mais la couleur est meilleure et la valeur au moins égale. Néron fuit. L'histrion couronné a derrière ses talons son public irrité qui ne veut pas seulement siffler, mais frapper. Altéré de soif, il 's'est baissé vers une mare, tandis que ses compagnons, inquiets, écoutent si le vent n'apporte pas le bruit de quelque galop de chevaux. La scène est saisissante, le paysage d'un vert sombre, le eiel gris, la flaque d'eau reflète bien le pâle crépuscule ; l'escorte de l'empereur a l'air eflaré et éperdu. Tous ces personnages vivent, palpitent. C'est une excellente page d'histoire courante et, à mon avis, le meilleur envoi de 1872. Mais n*ai-je pas vu déjà, dans un tableau de M. Brion, je crois, ce cavaUer romain dont le vent déplie et agite le grand manteau rouge î

M. Luc-Olivier Merson veut décidément se faire une spécialité de la peinture de sainteté traitée archaîquement. Sa 7mon semble une peinture agrandie demissel. Je ne connais point et M. Merson ne nous dit pas de

quel livre saint est tirée la légende du quatorzième siècle que le peintre met ea scène; mais le prodige est, contrairement aux prodiges ordinaires, assez clair pour s'expliquer de lui-même. Une sainte femme, agenouillée devant un cruoiQx, prie, son livre d'heures à la main, lorsque le Christ, s'animant soudain, étend vers la religieuse sa main droite stigmatisée, la bénit du haut de sa croix. Éperdue, la femme est tombée, en proie à des convulsions effroyables, tandis qu'un trio d'anges aux ailes violettes et bleues et aux blanches toges apparaît dans un nuage. Il n'y a point d'ensemble dans ce tableau d'un talent rare ; les anges ont le tort de paraître descendre d'une frise dans une gloire de théâtre. Le Christ, avec ses fonds d'or byzantins, est bien dessiné et bien planté, mais la sainte extatique, les lèvres bleues, ressemble plutôt à une morte qu'à une vivante. Les crispations de sa main gauche indiquent une sorte d%névrose qui va tout à Pheure confiner à la catalepsie. Un paysage dans le goût des primitifs sert de décor à cette scène miraculeuse; mais il manque vraiment un peu trop de perspective. Que de détails charmants et peints d'un pinceau délicat 1 les pieds de la sainte entre autres et la carnation des anges. Mais ces féeries catholiques, séduisantes chez Murillo, risquent malheureusement fort de paraître faire anachroi;iisijie aujourd'hui, en dépit même des prodiges contemporains et des miracles de Lourdes. M. Merson a bien assez de qualités solides, viriles, vivantes, sans s'attarder à ces mysticismes et à ces extases à la fois médicales et religieuses.

M. Lematte, élève de première année, est représenté dans les envois de 1872 par deux figures nues : une figure d'homme, très-vigoureuse et très-bien traitée, et une figure d'enfant qui s'arrache une épine du pied. Ce sont là deux bons morceaux et tout à fait dignes d'estime.

On a exposé, avec les envois de Rome, les œuvres qui ont obtenu les premiers prix au dernier concours. J'ai bien envie de dire que je préfère le premier second grand prix, la scène du Déluge de M. Médard, au tableau qui a obtenu le premier grand prix, celui de M. Ferrier. Il y a évidemment, dans la peinture des nus, chez M. Ferrier, une science et une habileté qui me plaisent; mais je trouve dans la composition de M. Médard, dans ces groupes d'hommes se hissant au sommet de constructions cyclopéennes, une originalité, une vigueur singulières. Bref, c'est tant mieux si l'on peut hésiter et choisir ainsi entre deux concurrents de mérite.

Les çnvois de la sculpture sont, je l'ai dit, privés de leur œuvre di primo cartello. Mais il y a là des choses remarquables, à coup sûr. H. Allar expose un Enfatii des Abruzzes^ maigre comme un saint Jean de Donatello, et portant sa jarre avec peinis; qui est une étude tout à fait élégante. C'est bel et bien un Italien que cet éphèbe élancé et qui ne sent point le rôdeur d'atelier, le modèle de ruisseau. M. Soldi a envoyé un médaillon qu'il appelle Gallia. C'est une tète de femme) menaçante, fière, les cheveux, épars, l'œil ardent et la narine palpitante. M. Soldi «s'est, comme l'avait fait aussi le sculpteur Marcello^ souvenu des coiffures étranges qu'on voit dans les dessins du musée Pitti, de la main de Michel- Ange» et il a posé sur la crinière de la Gauloise un casque semi-fantastique, dont une tête de coq est le cimier. Ce coq gaulois souligne ou couronne trop l'intention de l'artiste. Ce n'est pasU le seul envoi de M. Soldi, et ses autres médaillons, soo Actéonj pierre gravée, complètent une exposition trèsremarquable et très-appréciée.

M. Lefrance adresse à Paris une copie, assez insignifiante, de la Vénus du Vatican et un bas-relief, l^ Sainte Famille, qui rappelle, ce me semble, une corn-

position d'André del Sarto et qui est loin d'être sans valeur.

A côté sont placés aussi les prix de sculpture de l'année. L'Aiaxde M. Goutunestun vigoureux morceau plein de hardiesse, de fougue et de force.

J'ai peu de chose à dire des gravures et des des* sinSy et je me récuse sur le chapitre de l'architecture. Les architectes sont, me dit-on, fort en progrès, et leurs dessins, devant lesquels passe la foule, arrêtent avec une très-sincère admiration les connaisseurs. M. Yalther, dans la gravure, envoie une Madone d'après un maître de l'école lombarde, et H. Jacques expose des copies de Raphaël qui commandent Tattention.

Ainsi donc, on travaille à la villa Médids; on tnaintient à un niveau plus qu'honorable le renom artistique de notre pays ; et l'Exposition des envois de Rome de 1872, comme le Salon qui porte cette date de reconstruction, de pacification et de labeur, méritent qu'on leur fasse et qu'on leur garde une place dans le souvenir de tous ceux qui goûtent et comprennent TArt, ce champ de bataille sur lequel la grande nation^ comme diraient nos ennemis, n'a pas été vaincue.

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