Écrit après la mort du peintre de la Source
soir venu, le jeune homme mettait, sa boîte à violon sous son bras et allait jouer de son instrument chez Doyen, rue des Francs-Bourgeois, où Ton donnait la comédie. C'est là, raconte M. de Mirecourt, que M. Ingres vit arriver timidement, portant sous son bras une partition copiée et recopiée avec amour, un jeune homme tout enivré d'art, lui aussi, tout gonflé d'espérances et dont on représenta, sur celte petite scène — non sans quelque succès — la première œuvre, le premier opéra, Julie. Le hasard, peut-être aussi 1q besoin de causer qu'ont les jeunes gens, rapprochèrent le compositeur et le premier violon. Ils échangèrent leur adresse, dès le premier soir. Ingres regarda le npmdu maestro de vingt ans : — Auber.
Depuis ce temps, l'auteur de la Muette de Portici et Fauteur de la Chapelle Sixtine sont demeurés amis ; une amitié qui avait hier plus de soixante ans I
Tout jeune, Ingres s'était affirmé déjà. Il avait obtenu au concours de peinture le second, puis le premier grand prix. Il avait touF à tour exposé son Œdipe, Ra7 phaèl et la Fornarinùy Françoise de Rimini, Virgile de/o^nt Auguste^ VQdalisquej lorsque saisi de colère devant les critiques terribles dont op Taccablait, cruellement blessé, relisant en criant — ceci est de l'histoire — les articles où l'on répétait que son Odalisque était une baudruche et rien de plus, il partit brusquement pour l'Italie.
Il y resta quinze ans, et pendant onze ans il habita Rome, seul, ignoré, cherchant, étudiant dansl'ombre, pris quelquefois de désespoirs bilieux, puis se roidissant contre lui-même et poursuivant tout droit son idéal, sans se soucier qu'on le critiquât là-bas, en France, ou — chose plus douloureuse — qu'on Toubhât.
En 1823, Etienne Delécluze, un autre élève de David, qui mourut critique d'art au Journal des Débats^ passe
MËDÂTLLONS ET PORTRAITS. 19
par Florence. On Ini dit qu'un peintre frapcais s'y est établi. Son nom ? Ingres. Un ancien camarade t Delécluze court chez son ami et justement le trouve ache* vaut la pren^ière fîgune (la Vierge] d'un tableau qui devait être le Vœu fie Louis XIIL Bile était merveilleuse, cette vierge. Ingres pourtant? découragé, attristé, incertain, parlait de laisser là sa toile. Quelle était sa vie en effet î
Il gagnait son logis, le prix de se^ couleprs, son pain, h fairp de& portraits à la mine de plomb, d(ss tableautins, des croquis, du commerce. Et pourtant il avait quelque chose là ! et il portait dans sa tête V4poîhéose d'Homère !
Etienne Delécluze le pressa de terminçrson tableau. Il jela au solitaire de ces paroles d'encouragement qui sont si douces aux exilés de toutes choses, exilés dq la patrie, exilés de la gloire. Ingres se re^^it ai; travail. Un an après, le Yosu de (xiuis XIII était exposé au Louvre» apprécié ^t loué compte il le méritait, et l'artiste ne quittait pour ainsi dire Florence que pour entrer à Paris, à l'Institut.
L'heure des épreuves était finie. M. Ingres allait rencontrer dans la seconde partie de sa vie tout ce qui avait manqué à sa jeunesse : la renommée, la louange, et jusqu'à la fortune qu'il ne souhaitait pas. Mais, toujours fidèle à son idéal, toujours au travail « toujours sur la brèche jusqu'au dernier moment, le vieil athlète a tenu haut et ferme le drapeau de ses convictions artistiques. Ténacité, entêtement, diront les uns. Dévouement à l'idée, foi vivace, répondront les autres.
M. Ingres ^on ne le- dirait pas à voir ses œuvres) a été plus que personne un homme de lutte. Son portrait par lui-même, exposé aux Uffizzi de Florence, nous le montre bien tel qu'il est, le sourcil froncé, le regard dur- Tout l'homme est là. On lit : volonté sur chacun de ses traits. De plus, M. Ingres a signé, non
Ingres pinxit, mais pingebat. Non pas : Ingres pdgnUy mais Ingres peignait. A la volonté joignez Forgudl. Cette tète de maître d'étude en colère fait d'ailleurs, je l'avouerai sans peine, un singulier et piètre effet au milieu des portraits de tous les peintres qui Tentourentet qui l'écrasent de leur caractère ou de leur beauté.
Mais prenons les gens comme ils sont»
Combien de fois ce caractère entier, cette tête de roc, — point méridionale malgi*é sa naissance, mais breto'nne, — dut-elle se heurter contre d'autres! C'était un pot de fer; il eût, pour un peu, brisé ses adversaires.
Un jour M. de Pommereux, mort il y a quatre ans, se trouvait chez M. de Pastoret. Il avise un portrait du maître du logis, le^ lorgne et dit simplement en haussant les épaules :
« Quelle croûte !
— Croyez-vous ? répliqua alors un petit gros homme qui se trouvait là. C'est une question d'esthétique.
— C'est une question de bon goût, dit M. de Pommereux.
— En ce cas, permettez-moi de n'être point de votre avis. Je suis l'auteur de la présente croûte.
— Comment! vous êtes donc?...
— M. Ingres, pour vous servir 1 »
M. de Pommereux demeura un peu confus.
Un mois après, Alphonse Karr racontait l'anecdote dans ses Guêpes, en donnant à M. de Pommereux un rôle plus accentué. Furieux, M. de Pommereux court à PInstitut, où demeurait alors M. Ingres, et trouve le peintre armé de son fameux violon.
« Monsieur, dit-il, je viens vous apprendre que M. Alphonse Karr fait le récit de notre aventure de l'autre jour. Port bien. Mais pourquoi a-t-il cru devoir acco- '1er à mon nom des épithètes que je trouve malsonna n tes ?-•.
— Les appréciations de M. Alphonse Karr sont UbreS) dit M. Ingres froidement.
— Soit ! mais savez-vous que je vous en rends responsable, monsieur 7
— Pardieu, monsieur, à YOtre aise! »
La discussion s'échauffait. M. Ingres n'a jamais été patient.
« Cest donc une provocation? dit-il. Eh bienl parfaitement, nous nous battrons 1 Vous entèndezi mon* sieur, nous nous battrons I >
L'auteur de iStrarontc^ n'avait, je crois, jamais touché une épée de sa vie. H. de Pommereux parti, il va trou* ▼er Mme Ingres, et se drapant dans l'ample redingote demeurée légendaire : ^ Jeme bats demain^ » dit-il«
Mme Ingres le regarde stupéfaite.
c Je me bats demain. »
Et le voilà tirant au mur pour la première fois, se démenant, pestant, furieux, — une poule altérée de carnage. Mme Ingres essayait bien de le calmer. Impossible. Que faire? Elle courut aussitôt chez M. Mole qui se rendit chez Louis-Philippe. « A tout prix, dit le roi, il faut empêcher ce duel. « Certes. Mais comment faire tomber cette soupe au lait nommée M. Ingres? M. Mole prit un parti décisif. Il expédia un piquet de gardes municipaux avec la consigne de garder l'Institut. Lorsque M. Ingres voulut sortir, ses fleurets sous le bras, on lui barra le chemin. Ordre du roi. Il était prisonnier.
Pendant ce temps, les témoins qu'il avait choisis, M. de Nieuwerkerke et M. Amaury-Duval arrangeaient l'affaire, et tout était terminé quand l'auteur de VOdalisque put sortir. En ces dernières années, lorsque M. Ingres parlait de cette algarade, il disait encore, se hérissant avec un gros reste de colère :
« Concevez-vous ! une telle provocatiop « à moi , artiste paisible I Ah! voyez-vous, je l'aurais tué! »
Autant que personne, j'admire le talent de M. Iqgres. Il a signé des pages qui dureront. Son seul défaut (il est énorme) est d'avoir dédaigné la Vie. Ses tableaux sont des imitations du passé, des résurrections si l'on veut. Mais rien ne nous passionne, rien ne nous mord le cœur. Son génie — car il poussa le vouloir Jusqu'au génie - plane avec une majesté superbe dans des régipns glacées. Pour tout dire — je parle pour moi — on l'admire, mais on ne Yaiine pas. Telle de ses calmes et sereines compositions, comme Y Apothéose d'Homère, est pourtant admirable. Mais cette peinture sculpturale est d'un Grec plutôt que d'un contemporain. Il a imité Rapha6l, on le voit 4e reste. Dans cette Italie où fourmillent tant de maîtres individualistes et saisissants, Ghirlandajo, Bolticelli, Masaccio, Lippi, il est allé droit au chef d'école^ et, dans son amour de la règle et de la disciplina, il a choisi pour modèles dans l'œuvre du maître y les choses mortes plutôt que les choses vivantes, la Transfiguration plutôt que les fresques du Vatican.
C'était son originalité à lui de dédaigner la Vie. Son idéal était comme un monde de statues.... Et pourtant, lorsqu'il voulut sacrifîer à la vérité ou à la couleur dans ses portraits, dans sa merveilleuse Chapelle Six^ tine, il fit des chefs-d'œuvre, ses chefs-d'œuvre. Quelle fut donc la puissance de cet homme puisque, représentant parmi nous la tradition et le culte du passé, il réussit pourtant à s'imposer et à enthousiasmer des gens par des peintures qui sont la négation de l'enthousiasme?...
Préault, qui sait sculpter un homme d'un mot, a dit de Ingres , raillant sa patience et sa froideur : Cest un Chinois qui se prend pour un Athénien.
Soit, mais il ne faut pourtant pas gratter longtemps la Chine de M. Ingres pour retrouver la Grèce.
PrëapU définissait ainsi d'une façon vulgaire, mais
pittoresque, les deux grands rivaux : M. Ingres est la constipation de la couleur, Delacroix est la diarrhée. Pour être vulgaire ou rabelaisienne la définition n'en est pas moins juste.