‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 19 sur 151 · GUSTAVE DORÉ · texte numérisé non relu

GUSTAVE DORÉ

Il est né à Strasbourg. Je l'aurais cru Parisien. Il a la fougue, la verve, l'audace, le brio de l'enfant de

1. Oa trouvera plus loin une étude sur Tœuvre de Meissonier et non plus seulement le MédaiUon du peintre.

2. Do&tt (Paul-Gustave)^ peintre et dessinateur, né à Strasbourg,

Paris, n peint, il dessine, il cause, il va, vient, s'arrête, court d'un tableau à l'autre, rit et gamine, puis discute, et d'un bond passs du lazzi à l'esthétique, — tout à l'heure Gavroche, maintenant Camille Desmoiilins. Gustave Doré est bien jeune, et cependant voilà tantôt quinze ans qu'il a conquis électriquement la réputation. Il possédait d'ailleurs tout ce quHl faut pour réussir : la gaieté, Tentrain, le feu sacré, puis aussi — faut-il le dire? — le visage avenant; car il est des figures heureuses. Vous pouvez bien creuser* votre sillon, suer et haleter, mon pauvre homme, si vous ne portez pas au front certain signe que déchiffre en souriant la Fortune, hélas! vous pousserez la charme toute votre vie, et ces joyeux élus que vous voyez làbas moissonneront le blé — en riant.

Doré est petit, mince, vif, élégant. Comptez, si c'est possible, ses dessins, ses tableaux, ses esquisses, additionnez le tout^ et, en vérité, devant ce total prodigieux ne croyez-vous pas que l'auteur de tant de pochades, de fantaisies, de paysages, de batailles, est un colosse fhit tout exprès pour travailler Jour et nwitî Pas du tout. Regardez, il est délicat, presque fluet. Mais il y a tant d'activité dans son œil pétillant, tant d'humour dans ses lèvres, dûflt l'inférieure qui avance un peu, semble narguer; cette chevelure est si riche et soyeuse, qu'on devine aussitôt un tempérament hardi, plein de sève et de verve, prime-sautier, facile

en janvier 1832. lia exposé depuis 1848 un grand nombre de dessins et plusieurs toiles. On lui doit l'illustration des Œuvres de Rabelais (1854, et reprise en 1872); de la Légende du Juif Errant; des Contes drôlatiq%tes de Balzac {l%bQ) ; des Contes de PerrauU (1861); des Essais de Montaigne (1857) ; du Voyage aux Pyrénées de M, Taine (1859); de la Divine comédie de Dante (1861); de Don Quichotte (1863) ; de la Bible (1865-1866) ; des Fables de La Fontaine (1867) ; des Poèmes de Tennyson : ElainCy Viviane (1866-1868)^ ete.

M. Gustave Doré a été nommé ohevalier de la Légion d'donneur le 1& août 1861.

dans rimprovisation, et — car si l'œil brille, il se recueille aussi — composé à la fois de la pétulance ipéridionale et de la rêveuse mélancolie du Nord*

A beaucoup d'esprit — d'esprit de saillie — Doré allie une certaine grâce allemande qu'il a puisée sans doute dans ses souvenirs d'enfance, à l'ombre de cette immense cathédrale de Strasbourg qui lance au ciel sa flèche chargée de guivres et de gnomes. Ce côté rêveur et un peu mystérieux me séduit surtout dans les dessins de Doré. La légende du Juif errant^ le Dante, contiennent en ce sens des chefs-d'œuvre véritables. Doré a illustré Don Quichotte^ la Bible, Il songe à illustrer Shakspeare, Ossian — puis encore? — les Mille et une Nuits^ les Niebelungen, Son ardeur est effrénée; il embrasse tout, ne doute de. rien; le sang de ce jeune homme à coup sûr bouillonne et fume, sa tête travaille, prête à éclater. Entrez dans son vaste atelier. Quoi! tant de toiles à la fois, tant de dessins! Ici, une bataille immense, furieuse Je ne sais quelle débauche de carnage; là, des scènes espagnoles, plus loin un paysage; à droite, des études encore, à gauche — des fantaisies au crayon ou à la brosse dignes des caprin chos de Goya — un fouillis de travaux esquissés, interrompus, puis aussi des œuvres terminées, œuvres de patience ou d'inspiration. Cependant vous cherchez le peintre.

Le peintre, le voici. Il s'assied h vos côtés, cause et du vaudeville de la veille et du bon mot de la matinée, des bruits de Paris, de tout et d'autre chose encore. Il parle peu de ses dessins — beaucoup plus de ses tableaux — mais surtout de ses voyages, et trousse le paradoxe avec plaisir. Mais comment travaille-t-ilî — — Qui le sait? Sa facilité est prodigieuse, sa main court fiévreusement sur le bois ou la toile. Puis il n'étudie guère, il crée. Son œil sans doute a la faculté d'évoquer les images du passé, le^ s^vaqes inconnues, les

fantastiques régions. Alors les rêves de Tartiste prennent corps et deviennent des réalités saisissantes. En ces dessins, la lumière se loue, ardente, et la couleur y éclate comme dans une eau-forte de Rembrandt. Doré a des amis qui affirment que, depuis Gallot, nul ne s'est affirmé avec un aussi riche tempérament de dessinateur. Je voudrais — pour lui faire plaisir — louer ses tableaux sans restriction. Mais si le dessinateur a trouvé, le peintre cherche encore, et peut-être cherchera-t-il longtemps ^ I

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