‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 20 sur 151 · MILLET · texte numérisé non relu

MILLET

Barbison est un petit village — ou plutAl une longue rue — sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. Vous faites quelques pas hors de la bourgade, et vous entrez

1. Le nom de M. Doré reTiendra dans ces pages avec des épithètes moins agréables qu^ici. Pour lui comme pour Heissonier, nous avons Jugé l'artiste après a?oir applaudi Thomme.

2. UiLLBT (Jean-François), peintre de paysage et de genre, né i 6ré?ille (Manche), en 1S15. Ëiëve de Paul Delaroche. Il a débuté au Salon de 1844 par : la Laitière, la Leçon d'équitaîion, pastel. Il a exposé depuis: Œdipe détaché de Varbre, lesJuif^ à BàbyUme (1845- 1848); Paysanne assise. Semeurs, Botteleurs (1849-1850); Moisson' neur s, Berger, Tondeurs de moutons (1852); Paysan greffant un arbre (1855); Glaneurs (1857); Femme faisant paître sa vache (1859) ; Femme faisant manger son enfant, l'Attente, une Tor^deuse de moutons (1861); Berger ramenant ses troupeaux, Femme cardant de la laine, Paysan se reposant sur sa houe (1863); Bergère avec son troupeau. Paysans rapportant à leur habitation un veau né dans les champs (1864); 2e Bout du viUage de Gréville (1866); la Mort et le Bûcheron, Parc à moutons au clair de lune, Récolte des

mSdaillons et portraits. 29

de plain-pied dans cette menreilleuse forêt où, parmi les chênes, au fond des allées sombres, derrière ces entassements de rochers, errent tant d'ombres tristes ou suaves, depuis la séduisante Diane jusqu'au mélancolique Obermann. C'est un bon endroit pour songer, pour travailler de ce sévère et saint travail qui décuple les forces, et qui, au lieu d'accabler, régénère. Dans ce calme profond, l'artiste est bien loin cette fois des fièvres étrangères à l'art. Il se trouve face à face avec lui-même, avec son œuvre, avec Dieu.

Aussi bien, se sont'ils réfugiés en ce coin de terre plusieurs de ces laborieux artistes qui luttent, qui cherchent, qui espèrent. Nous les retrouvons les uns après les autres. Il y a là des maîtres qui accumulent leurs souvenirs, il y a là des jeunes gens qui thésaurisent leurs e^érances. Le soir, en suivant la rue du village, on aperçoit çà et là quelques fenêtres éclairées. Elles trahissent le peintre assidu qui n'abandonne pas son œuvre quoique le soleil soit couché. A droite, en allant vers la forêt, on peut voir, autour d'une table éclairée par la lampe, une famille patriarcalement groupée. La mère et le père sont là ; les enfants travaillent, les jeunes filles cousent. Tout se tait; quelquefois le père, qui lit tout bas, achève sa lecture à haute voix. On écoute sans lever la tète. Le père est un homme grand et robuste, encore jeune, l'air doux, calme et sévère à la fois, la barbe noire — quelque chose du paysan et du quaker. Il est silencieux d'ordinaire, rêveur. G'est un artiste, et beaucoup ajoutent un grand artiste. II s'appelle Jean-François Millet.

J'imagine que M. Millet qui a débuté tout comme

pommes de terre^ Planteurs de pommes de terre, VAngelus du soir (1867) ; la Leçon de Tricot (1869)|; etc. -

Millet a obtenu une médaille de 2* classe en 1853, une médaille en 1864, une médaille de 1"* plassç à TExpositioa universelle de )867, et la croix en 1868. ^

qn aqtrs par son sujet, ^(^adéaûque» Œdipe détaché de f arbre — a toujours l)^ucpup aii^é les paysans et du'jl s*est io^bn de bonne heure de la savoureuse poé-> sie des champs. A coup sAr> son talent n*a rieii d*apprèté et de voulu dans sa robqste originalité, fit pour-^ tant je crois que les lectures du peintre n'auropt pas peu contribué h Iç pousser dans ja voie qu'il suit de jour ep jour avec une volonté plus ferme. Sans doqte, il (iqr^ lu La Bruyère, sans doute il auri^ frissoppê (levant le portrait du laba^reur^ buripé par ce grand peintre : f L'on voit certains animaux farouches, des ipâles et des femelles, répandus par la campagpei noirs^ livides et tout brûlés du soleil, attachés ^ la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec upe opini4trelé invincible; ils ont comme une voix articuléei et quand m se lèvent sur leurs pieds, ils p^optrept upe face bu*maine..M » Profondément remué alors, H. Millet aura Voulu saqs doute traduira par te pinceau l'&preté ma-r gistrale de La Bruyère,

La plupart des tableaux de Millet me font songer à ce quatrain que Mme Sand a lu sous une gravure d'Holbein. Le poëte parle h l'homme des champs ;

A la suéur de ton visaige Tu gagnerois ta pauvre vie, Après long travail et usaige, Voicy la mort qui te oonvie.

Qu'en dirait le bon Delilleî

M. Millet, lui aussi, a fait convier par la mort le pauvre qui gagnait sa vie à la sueur de son visaige — et son tableau de la Mort et le Bûcheron respirait toute la sinistre poésie qu'avait imaginée le peintre. Mais Vart ne ponsiste-t-il pas plutôt dans la représentation des sujets qui élèvent Vâme que dans ceux qui la torturent et l'émeuvent par la terreur? M. Millet répondra quMI peint les choses comme il les sent, compie il le3

MÉDAILLONS ÇT PORTRAITS. 31.

voit» qu'il aime avant tout la vérité et qu'il p'^st pas 1q seul de son bord! Mais justement ne lui a-t-pn pas reproché certain iour — non pas d'aimer cette véritô» mais de la violer? On avouera que. plus d'une fpis Ig peintre de la Cardeme de lainç ^ mérité cette accusa^liopS

Après tout, M. Millet a ses admirateurs, il a ses modèles qu'il pourrait aller chercher jusque chez )^$ inaftres les plus vénérés. Rembrandt aussi fit maintes fois de Yart brutal. Millet sait d'ailleurs demeurer sim-? pie et saisissant dans sa rusticité même. Ses p^ys^ns, avec leurs vêtements sans plis, leurs gestes sobreS| leurs attitudes austères, ont parfois la grandeur de personnages de bas-relief. Le livre que préfère Juillet, c'est la Bible, et il a la prétention de donner à ses pî^ysans des allures bibliques. Il peut à 1^ vérité appuyer cette prétention par des lettres patentes. J'ai lu que Decamps, qui avait, après Millet, peint up t^tble^u

[illet a répliqué par cette admirable page, digne de sa palette :

BarbizoD, 30 mai 1863.

n en est qui me disent que j.e nie les charmes de la campagne; j'y trouve bien plus que des charges : d'infinies splendeurs. J'y vois tout comme eux les petites fleurs dont le Christ disait : « Je vous assure que Salomon même dans toute sa gloire n'a jamais été vêtu comme Tune d'elles. » Je vois très-bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui ôt^le là bas^^ })ien Ipin par del4 les pays , s^ gjoire dans les nuages. Je n'en vois pas moins dans la plaine, tout fumants, les chevaux qui labourent, puis dans un endroit rocheux un homme tput errçné dont on a entendu les han depuis le matin, qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeurs. Cela n'est pas de mon invention et il y a longtemps que cette expression « le Cri de la terre » est trouvée. Mes critiques sont des gens d'esprit et de goût, j'imagine, paais je ne peux pae mettre dans leur peau et comme je n'ai jamais vu de ma vie autre chose que les champs, je tâche de dire comme je peux ce (jue j'ai vu et éprouvé quand j'y travaillais. Ceux qui voudront faire milieux ont pertes la part b^He.

. ' J.-F Millet. . .

représentant un berger regardant couler FeaUi dit un jour : c Nous avons traité le même sujet. Mais j'ai fait un paysan au bord d'un ruisseau; Millet a fait un homme au bord d'un fleuve. ^

On peut ne pas aimer Millet^ nier sa constante recherche du style dans des sujets souvent grossièrement traités, mais on ne lui refusera point une singulière puissance de pinceau et surtout une conviction profonde. Les hommes sont rares qui font de leur art une étude sincère, qui cherchent, travaillent sams cesse, s'exilent pour s'isoler mieux, ne recueillent des privilèges du talent que les peines arides, préfèrent aux faciles fumées du succès l'approbation de leur propre conscience, demeurent infatigables dans la lutte, et (on peut bien leur pardonner cet orgueil) demandent seulement à la foule le droit de porter haut la tète. Le peintre du Semeur et des Glaneuses^ François Millet est de ceux-là*

Il y avait une fois — à Paris — voilà déjà longtemps — un atelier de peinture sur porcelaine singulièrement composé. On y travaillait tout comme ail-

1. DiAZ DE LA Pena (Narcisse-Virgile), né à Bordeaux en août 1809, débuta au Salon de 1831 par des esquisses de paysages. Il a donné depuis : les Environt de Saragoae (1834); la BataiUe de Médina-' Cœli (1835); l* Adoration des Bergers (1836); le Vieux Ben-Smeek, (1838); les Nymphes de Calypso (1840); le Béve (1841); Vue du BaS'Bréau, V Orientale, le Maléfice, Us Bohémiens se rendant à une fête (1844); Baiffneuse, V Amour désarmé (1851 j; Us PrésenU d*amourj la Biviu, la Fin d*un beau jour, kymphe er^dormi^,

leurs, mais on y causait plus qu'ailleurs de choses indifférentes à la peinture sur porcelaine. En ce tempslà commençait la lutte des romantiques contre les classiques, et nos décorateurs d*assiettes — des jeunes gens — y prenaient part, en se plaignant de la néces* site qui les attachait à la banquette. Ils acclamaient Delacroix, tout en décorant des potiches et déchiraient à belles dents M. Ingres ; ils soupiraient après des temps meilleurs, espérant bien, les uns et les autres, entrer un jour aussi dans la lice et prendre part aux tournois du Salon! Ils étaient là, pleins d'ardeur et d'ambition, réunis par l'intelligente main du hasard, Jules Dupré, Gabat, Raffet ; — et dans un autre coin, à côté de Beauvallet, qui récitait tout bas à Tisserant des tirades d'Athalie, — se tenait ou plutôt s'agitait, pétulant, riant, bruyant, le jeune Narcisse Ruy de la Pefia, qui devait signer tant de chefs-d'œuvre du nom de Diaz.

On l'a vu une fois, on le connaît : Diaz est une de CCS natures prime-sautières, ardentes, généreuses, qui se livrent, sans plus de façons, à la première entrevue, avec toutes leurs qualités et tous leurs défauts en saillies. Leur parole, leur regard, leur geste, tout les trahit, et comme ces fanfarons de générosité qui jettent sans compter leur or par la fenêtre, il semble que ces hommes éprouvent le besoin de confier au voisin le trop plein d'enthousiasme, d'amour ou de colère qui bouillonne en eux. Diaz n'est pas grand, mais robuste, basané comme un Gitano, brusque comme un Castillan, éloquent comme un Italien. L'âge com-

Nymphe tourmentée par V amour, les Dernières larmes (1845-55) ; Galathée, V Education de V Amour, Vénus et Adonis, V Amour puni, N'erUrex pat, la Fée aux joujoux, la Mare aux vipères (1859), etc. H. Diaz a obtenu une troisième médaille en 1844, une deuxième en 1846, une première en 1848 et il a été nommé cbevalier de la Légion d'honneur eu 1851.

mence à jeter sa poudre blanche sur ce^ cheveux, ces sourcils épais, ces mâles moustaches, qui donnaient à la physionomie du peintre - étrangement noire, avec deux grands yeux embrasés — quelque chose de fantastique. Mais, sous ses cheveux grisonnants, Diaz n'a rien perdu de son énergie et de sa vivacité espagnoles. Il marche avec ardeur, malgré sa jambe de bois qu'il appelle en riant : Mon pilon! Il cause sans cesse , discute , s'emporte , ennemi des concessions, fanatique de la couleur, adversaire acharné delà ligne, de la peinture léchée, de TAcadémiei du costume moderne et des romans ennuyeux.

' Diaz est certainement un de nos plus grands paysagistes. Qui mieux que lui sait dérober au soleil un de ses rayons pour le promener gaiement par les forêts profondes, sur les sentiers couverts de mousse, à travers les troncs argentés des bouleaux, sur les luxuriantes frondaisons des chênes? C'est une féerie, pet art charmant avec lequel il répapd For en fusion parmi les bois rayonnant^ ; à sa volonté, tout étincelle et la lumière aussitôt répand sous les grands arbres ses merveilles étincelantes. Comme il a su peupler de lumineux atomes les vastes chênaies du Bas-Bréau ! Sous son pinceau magique, les roches mousseuses des àorges d'Apremont se constellent de purs dianiants et la Gorge-aux-Loups^ poudreuse de lumière, s'ensoleille, éclatante comme les jungles spus le ciel indécis.

Mais soudain, Diaz jette un cri d'appel et voilà^que, ruisselant de velours et de soie, accourt tout un monde d^ muguets et de merveilleuses, échappés des toiles de Watteau et qiii, sans façon, souriant, sans crainte de tacher leurs hauts-de-chausses ou de friper leurs jupes, se jettent sur la mousse et causent comme dans un nouveau Décaméron. Puis, & un autre signal, se montre la troupe nombreuse des Gupidons, des Vénus, des ianes, des Baigneuses au sein lacté, cIQ9 Nymphes

argetitées, des Faunesses nacrées. Tenues de Tateliei de Boucher et de celui de Prud'hon, — monde fantastique, parfois charmant, parfois vague etinsaisissable, qui fait songer aux féeries de Shakspeare et trop souyent aux pantomimes de Gozzi.

La faute n'en est pas à Diaz, mais au succès, mais au public qui demande et demande encore des Dianes, des Vénus et des Baigneuses, fussent*eltes exsangues, à peine dessinées et semblables, au milieu des paysages splendides qui les entourent, à des statues inanimées dans une foriât enchantée. Diaz travaille si vite; il a bien le temps de s'occuper du dessin I Que lui importe, si tout est rendu de ce qu'il voulait rendre! M; Arsène Houssaye a placé justement, dans sa galerie, un portrait de femme peint par Diaz à côté d'une madone de Raphaël, comme pour mieux faire sentir la différence des deux manières. Ici, tout est indiqué, le trait accusé, la ligne exacte et parfaitOi le dessin irréprochable; là, le profil est fuyant, fondant; le frout se cotivre d'une ombre portée qui vient on ne sait d'où, et cependant tout est là de ce qu'on trouve dans le portrait voisin, l'expression, le charme, la poésie, le style.

C'est qu'an artiste doué est un artiste toujours, même lorsqu'il oublie ces deux suprêmes lois de l'art t la ligne et l'étude.

MM

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