‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 21 sur 151 · PRÉAULT · texte numérisé non relu

PRÉAULT

Savez-Vous bien ce que c'est qu'un sculpteur? Un bomme qui se met face à face avec un bloc de marbre

l. Préadlt (Antoine- Augustin), sculpteur, nô à Paris, le 8 octo-

et, de toutes ses forces, de tous ses muscles, le travaille, le taille , le cisèle, lutte coptre cette masse rebelle et fait jaillir de la matière inerte une œuvre éclatante. Savez-vous quelle force et quel courage, quelle ardeur et quelle patience, quel savoir et quelle volonté il faut

. pour dégager de cette chose informe l'image qu'elle contient, pour faire vivre cette masse, pour animer cette pierre, pour faire de ce roc ce qu'il y a de. plus

. immatériel au monde — une p^m^? Dans la lutte de

. l'artiste contre le public — la lutte du génie et du vulgaire épais, dit Hamlet — le sculpteur me paraît, avec

. son œuvre lourde et sa tâche ardue, semblable à ces sentinelles perdues qui, la nuit, solitaires, vont audevant de la mort; tandis que les autres, au grand jour, marchent au-devant de la gloire.

bre 1809. Élève de Dayid, il a débuté, au Salon de 1833 par deux bas-reliefs : la Famine et Gilbert mourant et un groupe, la Misère. . Exclu des Salons suivants (1833-1848), il produisit pendant ce temps la Tume, les Parias, deux médaillons énormes d*Empereurs romains, Tête de Juif arménien (1834) ; VOndine; deux grands basreliefs, la Rivière des Amazones et la Reine de Saha; Hécube, ,statue couchée (1835); une statue colossale, Charlemagne (1836); Carihage, statue (1838) ; l'Adoration des Mages, bas-relief; un Christ pour l'église Saint-Gervais (\%Z^y,J'abhé de VÉpée, pour la façade de l'Hôtel de Ville (1844) ; la Douleur, au cimetière des juif^.

Depuis 1849, époque à laquelle il lui fut permis de prendre part aux expositions annuelles, Préault a donné : Clémence Isaure^ au Luxembourg; saint Gervais et saint Protais, avec Antonin Moine, à réglise Saint-Gervais (1848); Ophélie, bas-relief (1849) ; Va^bé Itautard, buste, dans Téglise des Carmes ; Tombeau de Vahbé de l'Épée, à Saint-Roch (1849); Marceau^ à Chartres (1850) ; la Comédie Aumatne, statuette ; Dante et Virgile, médaillons; Cavalier gaulois^ sur le pont d'Iéna ; sainte Valêre, à l'église Sainte^CIotilde (1853); Aristide Olivier; la Mort cueillant une fleur (1855) ; Mansard et Le Nôtre, pour Versailles (1856) ; iindr^ Chénier, la Paix, la Guerre, Génies ailés, pour le Louvre (1858); Hèeube; le Meurtre d'Ibycus\ la Parque et sainte Catherine pour leglise Saint-Paul (1863); Espérance, buste, Adam Mickietnicx (1868), etc. Préault a obtenu une deuxième médaille en 1849 et il a été décoré en 1870.

Que la sculpture soit un art païen et comme naturel à Fântiquité ; qu'-elle ait été éclipsée chez les modernes par la peinture^ qui recherche avant tout l'expression, ce sont là des questions pour le moment étrangères — d*ailleurs primordiales et qu'il faut abandonner aux maîtres, aux Winckelmann, aux Victor Cousin. Laissons la sculpture et voyons le sculpteur.

Celui-ci se montre de face et tout entier, enfiévré, bouillonnant — une de ces têtes fumeuses dont parle Diderot, qui s'y connaissait. Préault est partout, il sait tout, lit tout et connaît tout le monde. En toutes choses il est expert et en bien d'autres encore. Litté* rature, beaux-arts, politique, théâtre, poésie, il a tout étudié, il traite en causant ces sujets divers avec une incroyable, une intarissable verve. Gros, petit, le cou robuste, entouré d'une cravate mise au hasard, son col de chemise largement rabattu pour laisser à sa tête ses libertés de mouvements, il s'agite, il cause, il pérore, il lance ses traits et ses boutades avec violence ; ses yeux, qui semblent ronds et gros, roulent et pétillent, ses cheveux s'ébouriffent sur un front large et ridé. De petites fibrilles rouges courent sur ce visage un peu fatigué, mais singulièrement expressif.

Préault estun des derniers causeurs, mais ses propos ont tout le pittoresque, le sel et la substance vou*. lus. Il parle pour dire quelque chose. Ses mots^ qu'il ne prépare guère, ont une singulière âpreté. C'est lui qui a dit de Pradier : « Il partait tous les matins pour la Grèce et tous les soirs arrivait rue de Bréda. » Nature puissante, vivace, ardente, il a le temps de perdre son temps, de courir la ville et les théâtres, les cabinets de lecture et les salons, et de travailler à ces grandes œuvres qui ont une si étonnante force, une vigueur, un élan si saisissants.

La sculpture de Préault, c'est la fougue, l'éclat, la lièvre. Il se trompe quelquefois, mais le plus souvent

ses œuvres sont des chefs-d'œuvre. Tandis que son ami Antonin Moine a cherché la spiritualité, la douceur, la grâce, Préault s'attachait à rendre les tortures de la chair, les déchirements de la passion, les grandes et vigoureuses douleurs. C'est lui qui a dit : « Moine est la femelle ; je suis le m&le. » Il a exposé un jour une étrange et grandiose figure : celle de cette mère de la Bible qui ne voulait pas être consolée. Jamais la douleur n'a atteint cet affaissement, ce déchirement lugubres. Au sens de Préault, la sculpture doit rendre l'expression par la contraction. M. Michelet a salué en lui l'homme d'un art nouveau. «Un art nouveau viendra, a-t-il dit (de Michd-Ange et de la sculpture a venir) — que personne n'ose hasarder, la sculpture des colosses au grand jour^ à ciel découvert, bravant la lumière, les climats et le temps. — ...Un essai unique en ce genre, le Gaulois^ de Préault, durera des siècles lorsque ses voisins du pont d'Iéna auront disparu-

depuis longtemps »

Ce vaillant Préault est bien un artiste passionné pour toutes les choses belles et nobles, dédaigneux du vulgaire et plein de foi. Ona cité ce mot qui peint tout entier l'auteur de la Tuerie, de Marceau, de la Douleur : « Ce qu'il me faut à moi, c'est, dans le pot- au-feu, quelques feuilles de laurier. »

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