‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 22 sur 151 · Écrit avant la mori de M. Picot · texte numérisé non relu

Écrit avant la mori de M. Picot

MËDAILLONS BT PORTRAITS. 39

en autant de piédestaux de Pasquin ou Marforio. Mais ces satiriques-là ne valent pas, à tout prendre, le bonhomme Boileau et pas du tout Barbier ou Barthélémy. Leur tâche est facile : pour fustiger un homme, il leur suffit d'une muraille blanche et d'un morceau de charbon. Le fouet de Juvénal n'a rien à voir ici. Donc, les murs ont non-seulement des oreilles, mais des langues et au besoin ils se mettent à parler. Ce sont eux qui ont fait le malheur et la gloire de Bouginier; ce sont eux qui ont raillé le mysticisme de Galimard, et qui, après s'en être pris à Lassagne, se sont jetés sur un critique acerbe mais convaincu, M. Barbey d'Aurevilly. Tout cela est passé, les murs aujourd'hui s'écrient et réclament contre M. Picot.

M. Picot est membre de l'Institut ; il a soixante-dixsept ans, il a beaucoup travaillé; à défaut -de génie — le génie est rare, vous le savez bien — il a fait maintes /ois preuve de talent; de plus, je crois qu'on ne lui contestera pas le titre d'homme aimable. Cependant, les murailles ne s'arrêtent pas; elles ont mordu, elles voudraient emporter le morceau. C'est que M. Picot (pourquoi se met-il ainsi en avant?) représente la tradition sévère, la discipline de l'école, l'inévitable règle ; c'est qu'avant d'être un peintre, avant d'être un membre de l'Institut, il est — la jeunesse n'aime pas ces figures dogmatiques — il est professeur. H. Picot enseigne, et dans ses tableaux mêmes, comme lorsque M. Samson jouait ses rôles à la Comédie-Française, il a toujours l'air d'enseigner. Hors de son école» hors de son atelier, point de salut. Voilà un homme qui recule effrayé devant les tendances coloristes d'un de ses élèves, et s'écrie, lorsqu'on s'éloigne de ces préceptes, qu'on se perd, qu'on se damne. On l'a entendu s'écrier devant un tableau de Zurbaran : Vade rétro, SatanasI

La jeunesse ne pardonne pas à ceux qui ne la comprennent point. Aussi le nom de M. Picot est-il devenu

Téquivalent de routine; prononcez -le devant un peintre, le peintre sourira et passera outre. On a jugé sévèrement V Amour et Psyché^ composition que le duc d'Orléans avait mise à la place d'honneur dans sa galerie ; on a dit : « C'est un maître d'école ! » C'était le perdre à jamais dans l'esprit de ce public français ennemi de tout frein et de toute pédanterie, léger, joyeux, gamin, prêt toujours à toute révolte contre les pédagogues. Et maintenant, nommez M, Picot devant le premier venu : on ne se contentera pas de sourire et l'on voudra prouver que, en fait de peinture, on connaît au moins l'esthétique des murailles parisiennes.

L'auteur des Deux Pigeons^ Benouville, a laissé un admirable portrait de M. Picot, son maître. Je le regardais l'autre jour et n'y retrouvais pas la tournure un peu vulgaire du personnage, mais cependant, dans cette belle tête un peu idéalisée on reconnaît M. Picot. Des yeux expressifs étincellent sous des sourcils accentués, la bouche est fine, une fossette accentue le menton, et ce visage, entouré d'une barbe en collier, rappelle l'expressive physionomie de M. Odilon Barrot. Ce portrait date de quinze années. Maintenant l'âge a vieilli quelque peu ce visage qui conserve cependant encore l'accent que lui a donné Benouville. M. Picot est encore plein de verdeur, et, dans son atelier, lorsqu'il va de place en place conseiller ses élèves, corriger leurs études, il passe d'un air dégagé, en petite veste, un bonnet grec sur l'oreille, tendant le jarret comme pour étaler sa jambe souple et ses pieds chaussés de souliers découverts. Il a le geste rapide et constamment arrondi. L'idéal du peintre, en tous ses tableaux, n'est-ce pas en effet certaine élégance ronde et classique qu'il prend pour la grâce anlique î

L'œuvre de M Picot décore nos églises. Il a signé des peintures à S-Séverin et décoré l'hémicycle de

Notre-Dame de Loretta. Ses plafonds du Louvre éclatent sur tous les tons et s'efforcent d'arriver à la couleur. Mais les chairs sont molles, les violences mêmes paraissaient pâles, et, sous cette peinture grise, Horace Vernet ouvrait son parapluie, prétendant qu'il allait pleuvoir. Qu'on raille pourtant à plaisir la Mort de Saphira ou le Yésuvey et certain tableau, Raphaël et la Fomarina, idéal des fabricants de pendules à la recherche d'un sujet de troubadour, l'abside de la coupole de Saint-Vincent-dc-Paul, peint par M. Picot, n'en demeure pas moins estimable. Ce gigantesque Dieu, ces sacrements, ces apôtres, sont des chefs-d'œuvre de régularité et de dessin, de patience, peul-êire ; mais je suis de ceux qui admirent la patience et l'ardeur chez un vieillard, qui s'inclinent devant toute conviction. Hier, un poète de quatre-vingts ans publiait un poème épique dont le sujet avait passé parles mains de Ronsard. — Lisez-le, disait-on, si vous voulez rire! J'ai ouve rie livre, j'ai lu — et je n'ai pas ri devant la Franciade^ œuvre de ce lutteur convaincu, M. Viennet. M. Picot est le Viennet de la peinture.

Page 1