EUGÈNE FROMENTIN
En 1847, M. Eugène Fromentin, qui venait de passer quatre ans en Algérie, en sortant de l'atelier de Ca-
1. Fromertin (Eugène), né à la Rochelle en décembre 1820. £lève de Cabat. 11 a exposé entr'autres sites algériens et épisodes de la vie algérienne : les Gorges de la Chi{fa{{%k1) ; la Place de la Brèchcy à Constantine (1849); Enterrement maure (1853) ; des Smala,
bat, exposait ks Gorges de la Chiffa. Deux ans plus tard , il obtenait, avec la Place de la Brèche à C(mstantine,une médaille de deuxième classe. Le public ne le connaissait pas encore, mais ceux qui savent regarder avaient deviné déjà dans ce débutant un artiste original, un peintre véritable, un maître. Les individualités vraiment remarquables ne demeurent pas longtemps dans Tombre. Eugène Fromentin fut bientôt connu; on peut dire aujourd'hui qu'il est célèbre. — Célèbre à plus d*un titre, puisque sa plume a écrit des livres dignes des tableaux que son pinceau a signés, puisqne dans cet artiste il y a plusieurs hommes : un peintre, un romancier, un poëte.
Le premier succès de M. Eugène Fromentin au Salon — ^ j'entends le succès incontestable qui classe l'artiste à son rang — date de son premier livre. L'auteur d'Un été dans le Sahara n'a pas peu contribué à la renommée du peintre de PEnUrrement maure et de la Chasse à la gazelle dans leHodne. C'était un bon livre, plein de couleur, d'observation, d'esprit et de pittoresque — des impressions de voyages écrites avec un charme singulier, — des impressions d'un artiste épris ce du ciel sans nuage au-dessus du désert sans ombre». Mme Sand salua la première, je crois, l'apparition de ces Lettres, où olle trouvait « le juste et le vrai mariés
des Mosquées, des Douars; Chasse à la gazelle dans leHodne^ Bateleurs nègres j Lisière d^Oasis pendant le sirocco, Audience ctiex un Khalifat (1859); Cavaliers revenant d*une fantasia, Courriers, Pays des Ouled Naylo, Berger (1861) ; Bivouac arabe au lever du jour, Fauconnier arabe, Chasse au faucon en Algérie, la Curée (1863) ; Coup de vent dans les plaines d^Alfa (1864) ; Chasse au héron, Voleurs de nuit (1865); Tribu en marche dans les pâturages du Tell, Étang dans les Oasis (1866) ; Arabes attaqués par une lionne. Centaures (1868) ; Fantasia, Halte de Muletiers (1869); etc.
M. Fromentin a obtenu une deuxième médaille en 1849, un rappel en 1857, une première médaille en 1859 et une médaille de première classe à l'Exposition universelle de 1867. Nommé cheyalter de la Légion d'honneur en 1859, il est officier depuis 1869*
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avec le grand et le fort ». Elle les trouvait même supérieures à ces iDComparables causeries que nous a laissées le pauvre Victor Jacquemont.
Un tel suffrage ne dut pas peu encourager M.Eugène Fromentin. Presque au môme moment, la foule sa^ luait en lui un de nos grands peintres.
Eugène Fromentin est, avec Marilbat, avec Décampa, avec Delacroix, un de nos grands orientalistes (n'en déplaise à M. Berger de Xivrey). Marilhat avait rapporté d'Orient des paysages empreints d'une mélancolie profonde, Decamps des scènes étincelantes, Delar croix de grandioses spectacles. A son tour, Fromentin a trouvé sur cette terre lumineuse non-seulement les glanes de la moisson, mais une note personnelle que ses prédécesseurs y eussent vainement cherchée, puisqu'il la portait en lui. C'est la note poétique et tendre que n'avaient ni Marilhat, plus sombre, parfois sinistre, ni Decamps épris d'un rayon de soleil, ni Delacroii qui cherchait dans le Sahara la couleur de Yéronèse. Fromentin est coloriste, mais la gamme de sa couleur est douce ; ses tons favoris sont les demi-teintes. Ses toiles ont une harmonieuse et claire limpidité, et parfois leur indécision même leur donne un charme de plus. Quel éblouissant paysage fera naître l'impression causée par ce Bivouac au lever du jour^ qu'il exposait il y a quelques années ? Souvenez-vous du ciel transparent où pâlissaient doucement les étoiles, de ces chevaux hennissant à l'aurore, de ces Arabes étendus sur le sable, plies dans leur burnous, pendant que les feux éteints à demi jetaient leur dernière fumée. Quelle poésie calme et douce — tout à fait digne de ce Delacroix attendri.
M. Eugène Fromentin connaît son art, il l'aime et le respecte. Il lutte parla parole et par les œuvres pour le conserver grand et pur. « Ce qui nous a perdus, a-t-il écrit, c'est la curiosité et le goût des anecdotes. Au-
trefois rhorame était tout. Une figure humaine valait
un poëme Le genre a détruit la grande peinture
et dénaturé le paysage même. » Aussi bien, il s'attache k réagh: contre le sentiment public, et — chose incroyable — avec un Berger kabyle, à cheval, un agneau dans les bras, — avec un fauconnier dressé sur sa selle, avec un personnage, il appelle à lui la foule qui se presse devant les anecdotes de M. Hillemacher ou les tableautins anti-ultramontains de M. Heilbuth. C'est que le talent évident s'impose et que — fort heureusement — après la sottise parvenue, rien n'est plus honoré que le mérite reconnu.
Fromentin est à la fois ami de la couleur et du style. En ses fantasias, ii entasse les armes étineelantes, les draperies, les étoffes, les richesses et toutes les féeries. Sa palette est prodigue des feux du prisme; mais lorsque l'artiste s'impose de rendre une figure, comme le berger kabyle, sa fougue fait place à de la sévérité, et le lumineux auteur de P Audience chez le khalifat devient le dessinateur infatigable de ces personnages dignes d'un bas-relief.
Ceux qui connaissent M. Eugène Fromentin le peignent comme un homme exquis k tous égards. Il est petit et délicatement constitué. Sa figure est saisissante d'expression, avec des yeux magnifiques. Sa conversation est comme sa peinture et comme ses écrits, brillante et forte, solide, colorée, pleine. — « On l'écouterait toute la vie. » — Il a su se faire des amis sérieux, dévoués, qui viennent s'asseoir aux côtés de sa famille charmante. Regardez les œuvres, vous connaîtrez l'homme, vous saurez sa vie — qui, semblable à son esprit, est un modèle de délicatesse, de goût, de persévérance et de distinction.
On met bien des choses de son propre cœur dans son premier livre. Une mélancolie souriante perce à chaque pas dans Un été dans leSahara et dans le doux
et calme roman appelé Dominique. M. Fromentin me paraît un rêveur, un peu froissé des chocs de la vie, bien vite consolé par les beaux spectacles, un homme erranty dit-il, qui aime passionnément le bleu ; un artiste, disons-nous, qui aime passionnément l'idéjal.