MAURICE SAND
En lisant le Capitaine Fracassey au défilé de tous ces brillants personnages animés par le pinceau d'un maître, lorsque j*ai vu venir, avec son flot de linge bouillonnant, ses cheveux noirs calamistrés, ses façons de héros de CAstrée^ Léandre se pâmant d'amour, — lorsque j'ai vu la barrette rayée de Scapin, la barbe du Tyran et la maigreur hyperbolique de Tranche- Montagne, lorsque j'ai vu Sérafine et Isabelle, la soubrette et la duègne, tous ces vivants héros des mortes comédies, je les ai salués comme de vieilles connaissances, rencontrées déjà en feuilletant unlivrecurieux, joyeux, incomparable. Masques et Bouffons, i^slv M. MdiUrice Sand. Ce que le romancier nous a si étonnamment décrit avec sa plume, l'artiste nous l'avait présenté déjà avec sa plume et son crayon. Lui aussi de-
1. Sand (Maurice Dudevant, dit Maurice), fils de George Sand, né à Paris en 1825. Élève d'Eugène Delacroix, il a exposé aux Salons : Léandre et Isabelle, types de comédie, le Grand Bissextre, le Loup garou (1857) ; le Meneu'de loups, dessin (1859) ; Muletiers, «n Marché à Pompéï, aquarelle ; ta Campagne, paysage romain, aquarelle (1861). Il a illustré un de ses livres, Masques et louffons, types de la comédie Italienne.
Maurice Sand est chevalier de la Légion d'honneur depuis 1860.
vant nous avait fait défiler la longue troupe des baladins d'autrefois, et, à son tour, il avait écrit et dessiné le roman comique de la comédie italienne.
Et ce n'était pas seulement Scapin et le Matamore, Marphyse et Poiyphonte, et Léandre et Fracasse, comme dans Gautier, c*étaient encore Arlequin, Pierrot, Polichinelle, ce trio de coquins sémillants, fripons, gourmands, vicieux, charmants ; c'étaient Isabelle et Brighella, Colombine, Stenterello, Marco-Pepe, un tas de drôles plus drôles les uns que les autres, Mezzettin que Meo-Patacca, Pulcinello que Tartaglial Tous pourtraicturés d'un crayon fin, délicat, spirituel et hardi, avec le pittoresque de Callot et la grâce de Gavami.
Ce n'était pas la première œuvre de ce jeune artiste, Maurice Sand, qui est aussi un écrivain d'un rare talent. Aux divers salons, depuis quelques années, il nous donnait de poétiques paysages et nous contait, d'un pinceau original, les légendes mystérieuses de ce Berry, dont les grands bois cachaient tant de chefs-d'œuvre ignorés! C'est ainsi que nous avons vu tour à tour apparaître le Loup garou et le Follet cfEppnell — puis le Grand Bissêtre qui baigne ses maigres jambes dans un étang doré par le soleil couchant. Ces tableaux ont le charme particulier des traditions campagnardes, ils attirent, ils retiennent, ils étonnent, ils émeuvent. Tout y est fantastique et respire la poésie de cette contrée, qui compte ses superstitions par centaines, où les meneurs de loups traversent le pâturai pendant que les lavandières de nuit laveiît des linges ensanglantés au bord des ruisseaux. Vague et puissante poésie, celle-là, faite d'une terreur pleine de frissons et de charme. On se sent transporté tout à coup au milieu d'un monde étrange, et dans les champs, on voit errer les fadets malins, la cocadrille, celui qui se fait porter, et cet autre qui s'appelle le meneur de
nuées. D n'était pas facile de rendre par le pinceau ce qui parait si grand à l'imagination. Et pourtant M. Hau* rice Sand y a réussi. Ses paysages ont le sinistre accent des contes terribles, dits le soir aux veillées. Ici le follet bowdU les chevaux et les frappe de sa longue queue; le ciel est orageux, la lande s'étend comme une steppe aride ; là, la lune jette sur un chemin plein d'ornières sa couleur blafarde, et pendant que le loup garou étreint un pauvre paysan égaré, les ormes dépouillés de feuilles ébauchent dans Fombre leurs inquiétantes silhouettes semblables à des squelettes, et tendent leurs branches bossues comme des moignons menaçants.
M. Maurice Sand parait aimer le fantastique. Il a illustré quelques contes d'Hoffmann, et son crayon rappelle celui de Tony Johannot par la finesse. Il s'est aussi risqué à traduire les créations de Mme Sand, et il a voulu lutter de charme et de poésie avec l'auteur de h Puite FadettBj de passion et d'énergie avec l'auteur de UHa et de Mcmprat. Le résultat a prouvé qu'il faut laisser au livre ce qui appartient au livre. Eût-on avec l'auteur les plus ineffables affinités, traduire c'est toujours imiter^ le plus souvent déQgurer, trop rarement égaler.
Maurice Sand est né en 1823. Il a voyagé de bonne heure avec sa mère et manifesté dès ses premières années de grands instincts d'observation scientifique et humourîstique. Ses caricatures sont des chefs-d'œuvre, mêmes celles de son enfance. Mais on se tromperait si on le prenait pour un talent exclusivement fantaisiste. Le roman de CaUirhoé, publié dans la Revus des Deux-MondeSy est une forte et remarquable étude de l'antiquité présentée à travers une fiction des plus originales et une philosophie qui n'est pas sans profondeur. Maurice Sand est très-savant. A défaut des études classiques qu'une maladie de croissance l'a forcé
d*mterrompre de bonne heure, il s'est instruit luimême aussitôt que la force physique lui est revenue. Aussi ceux qui l'ont connu indolent et débKe dans son adolescence sont surpris en le retrouvant homme fait, d'une santé robuste, actif, enragé de courses, de veilles, s'assimilant avec une facilité et une volonté extraordinaires les notions des sciences qui le passionnent ; allant de l'entomologie à la géologie, et de l'archéologie aux études littéraires avec une ténacité qui lui fait faire des pas rapides. II travaille douze heures par jour. Aidé d'une grande mémoire et d'une forte tendance au synthétisme, il a la pajssion du détail. C'est une très-heureuse organisation poussée à la foi au progrès par l'expérience de remarquables progrès opérés sur lui-même. Il a épousé Mlle Galamatta, fille du graveur célèbre et d'une artiste éminente qui était elle-même petite-fille du grand sculpteur Houdon. Ce sont là des lettres de noblesse. A côté de ces qualités sérieuses, ajoutez tout ce qui fait Tartiste élégant, avenant, aimable, aimé. Bien souvent à Nohant, me dit-on, il a joué la comédie et bravement et de la meilleure façon du monde. Il est non-seulement acteur, mais directeur de théâtre, et ses marionnettes sont célèbres. Charles Nodier eût voulu aller s'asseoir devant ce théâtre où tout est gai et riant, où le mal est toujours puni et la vertu récompensée, où le diable à la fin emporte Polichinelle, sans faiblesse, ce qu'il ne fait pas toujours; et il eût souri à cette demeure du génie refuge de tant de gaieté.