DAUMIER
Ne dites pas : Ce n'est rien, c'est un caricaluriste I
La caricature est encore une des facultés maîtresses
de notre nation rieuse, gouailleuse, mordante, au fond
bonne fille, et toujours gauloise, en dépit de tout. Les
Anglais sont fiers à juste titre de W. Hogarth, de
1. On verra plus loin si M. Bouguereau a répondu aux espérances que nous exprimions ainsi il y a quelques années.
2. Dauhier (Henri), dessinateur, né à Marseille en 1810. II a collaboré activement au Charivari et à la Caricature, C'est dans ces deux journaux qu'il publia successivement les Robert Macaire, les Divorceuses, les Femmes socialistes^ les Philanthropes du jour, les Grecs j les Gens de justice, les Bons Bourgeois, Pastorales, Locataires et Propriétaires, les Papas, les Beaux jours de la vie, Idylles parle^ mentaires, les Représentants représentés, etc.
Gruikshank et de ce spirituel anonyme qui signe des initiales H. B. — comme Henri Beyie. Les Allemands ont Kaulbach, et les Italiens peuvent affirmer qu'ils ont inventé la caricature il y a déjà plusieurs siècles. Annibal Garrache était un caricaturiste, et vous avez vu de grotesques figures, des duègnes difTormes, d'impossibles fantoches signés du grand nom de Vinci. Mais qui peut se vanter d'avoir, sous le soleil, inventé quelque chose?
Quant à nous, nous avons Gharlet, nous avons Grandville, nous avons Gham et Gavarni, nous avons Daumier. C'est un artiste, et un de nos grands artistes, plein de vigueur, d'imprévu, de profondeur, et de fantaisie 1 II a fait mouvoir tout un monde, comme Balzac; il a écrit au crayon toute la chronique d'une époque^ comme Saint-Simon. Réunissez les dessins, les croquis et les charges de Daumier, et vous avez l'histoire d'un règne. Tous les acteurs, tous les pantins de la grande comédie viennent jouer et danser sur son théâtre, mais agrandis ou rapetisses, façonnés par la main de l'artiste, habillés par lui, défigurés ou transfigurés et un peu semblables à ces grandes ombres, un peu fantastiques, que tout homme — excepté Pierre Schlemiel —projette derrière lui. Quand la comédie se change en drame, l'imprésario change de ton : ses ombres chinoises deviennent des spectres, et il ébauche dans un dessin à la Rembrandt les pâles victimes de la rue Transnonain. Daumier, l'impitoyable, n'y allait pas de main morte, et j'ai frissonné l'autre jour en parcourant la Caricature^ un journal qui faisait rage sous les ordres de cet autre caricaturiste, Gharles Philippon. Quelles sanglantes attaques, et quelles prodigieuses volées de bois vert! Ils mordent tous en emportant le morceau, ces Ju venais lithographes, et pendant que Grandville allonge le nez de M. d'Argout, pendant que Traviès cingle M. Mayeux, que Gavarni flagelle les dan-
scuses, Daumier arrondit les muscles de tous ces bourgeoijs ventripotents, Vitellius en paletots qu'il marque au front avec une trivialité de génie. Même, rimprudent, il va trop loin en ses audaces, et pour le plaisir de frapper, il frappe sur ceux qu'on devrait respecter toujours. La victime de prédilection —je dirais d'élection, si je ne craignais les jeux de mots — ce bouc émissaire que vous rencontrez à chaque feuillet, un parapluie sous le bras, sur la tête un feutre gris orné d'une cocarde, ce malheureux sur qui on crie haro, et sans cesse et toujours, c'est cet honnête homme qu'on appelait Louis-Philippe. Ahl Daumier, Daumier, vous ne prévoyiez pas celui qui lui succéderait!
Ces dessins-là, on les regarde, mais sans rire. Mais où l'on se sent pris de cette vaste gaieté, privilège des dieux homériques, c'est devant ces colosses de sottise et de vanité que Daumier a fustigés comme il faut. Les satires de Lucien ne valent pas mieux que ces dessins Les vices et les ridicules, les petitesses et les bassesses, les grossièretés et les sottises de tout un temps, ses scandales et ses hontes, tout est là. Plus cruel que la photographie, Daumier laisse déborder sa verve capricieuse, ou sa robuste colère. Soudain, les crânes se dépriment, les yeux s'abêtissent, les lèvres tombent, les ventres se gonflent, les pieds s'épaississent, tout se déforme, et comme en ces miroirs qui grossissent nos verrues et nos rides, chacun se voit avec ses difformités mises à nu, ses bosses multipliées, et son moral même exprimé dans ses gibbosités physiques.
Car Daumier — et c'est là son mérite — est un portraitiste en même temps qu'un caricaturiste — un historien en même temps qu'un satirique. Il pétrit à sa guise son modèle, mais jusqu'en ses plus grands caprices, il respecte la vérité. C'est là surtout qu'il est artiste. Regardez ses charges les plus bouffonnes, f^^Vs
sont vivantes, elles sont humaines. M. Thiers ricane et sautille dans sa cravate blanche, M. Guizot s'enfonce immobile dans ses méditations de doctrinaire, le front de Victor Hugo éclate sous le poids de Notre-Dame, le visage de M. Viennet aflfecte la forme de la lyre de Corinne et le profil du maréchal Lobau.... Mais le soldat et le poète, mais le ministre et l'orateur gardent jusqu'en ces métamorphoses leurs personnalités, et leurs caricatures sont encore des portraits de maître.
Les dessins de Daumier se passeraient au besoin de légendes. Ils parlent par eux-mêmes. Chez Gavarni, le dessin n'est bien souvent que la mise en scène de quelque piquante pensée à la Chamfort ; chez Daumier, il se présente avec ses traits accusés, ses hardiesses de tournure et sa saisissante expression. Gela est assez : il a tout dit.
Daumier est Marseillais. Il a toute la verve du méridional; à soixante ans passés, il est encore sur la brèche, toujours vigoureux et hardi; il est grand, solide; sa tête puissante s'appuie sur un col robuste. Deux yeux songeurs, chercheurs, sondeurs, malins, illuminent un front large et, rejetée en arrière, sa longue chevelure grise, fine et bien fournie, dégage les tempes d'où part un collier qui encadre ce visage rempli à la fois de malice et de bonhomie. Il faut le voir, fumant sa pipe, le regard vague, abîmé dans un far niente méditatif, pour comprendre que décidément la terre est à ceux-là qui sont des contemplateurs. Mais il sortira bientôt de sa contemplation, et vite à l'ouvrage, avec la fougue qu'ils ont tous, ces fils des pays du soleil 1 Ce critique, ce satirique, ce polémiste acerbe a été surnommé jadis par Jacques Arago le Paul- Louis Courier de la lithographie. Son nom surnagera comme celui du canonnier à cheval, c'est-à-dire longtemps — ou plutôt comifie celui de ce colossal Ro-
bert-Macaire^ qu'il a eraprunté à Frédéric poury ajouter un dernier trait, le trait suprême — c^est-à-dire toujours.
B ARYE '
On exposait une peinturo Où l'artisan avait tracé Un lion d'immense stature Par un seul homme terrassé....
Vous connaissez la fable. Survient un lion; il passe, regarde dédaigneusement le tableau et gronde entre ses mâchoires deux vers devenus proverbes :
Avec plus de raison nous aurions le dessus, Si mes confrères savaient peindre.
Le Jion de La Fontaine peut être content; que monseigneur se rassure ; il a trouvé parmi les peintres un de ses confrères, et ce confrère s'appelle Louis-Antoine Barye.
Il y a plus de soixante-dix ans de cela, une intimité
1. BàRTE (Antoine-Louis), né à Paris, le 24 septembre 1795. Élève de Bosio et du baron Gros. îl débuta par quelques bustes au Salon de 1827 et exposa aux Salons suivants jusqu'en 1836. Lô jury de cette année ayant refusé plusieurs de ses œuvres, il n'exposa plus qu'en 1850. On lui doit : un Jeune homme et une Jeune femme, bustes (1827); le Martyre de saint Sébastien {1S31) ;. Charles VI dans la forêt du Mans y un Cavalier du quin%ième siècle , le Buste du duc d'Orléans (1833); un Centaure et un Lapithe, groupe en plâtre (1850); et parmi ses études d'animaux : Tigre dévorant un crocodile, un Ours (1831) ; Lion étouffant un boa, Cerf terrassé par deux lévriers, Cheval renversé par un Uon, Combat d'ours, GaxeUe morte^
très-grande s'était établie à Paris entre un vieux gardien d'animaux du jardin des Plantes et un gamin da voisinage qui passait son temps à contempler les grands lions rêvant, dans leurs étroites cages de tortures, du désert immense, et les ours accroupis tristement au fond de leur fosse. Le vieillard parlait, disait les mœurs des animaux et de quels pays ils venaient et comment ils savaient dévorer et rugir. L'enfant écoutait. Depuis longtemps, le gardien est mort, l'enfant est devenu un vieillard à son tour, un vieillard et un grand artiste, et maintenant à la place où jadis il écoutait les leçons de son premier ami, de son premier maître, Barye, la parole douce, le geste sympathique, l'œil superbe cl songeant au vieux gardien des lions, enseigne à ses disciples fervents l'étude de la nature, qu'il a apprise à coups de chefs-d'œuvre.
Il en est de beaucoup d'œuvres de Barye comme de son cours au Jardin des Plantes, où il dit d'excellentissimes choses qui ne sont pas assez entendues. La France n'aime que les phrases et les faiseurs de phrases.
II y a du Michel-Ânge dans le ciseau de Barye; il
Éléphant d^Àsie (1833); Ours dans son auge, Jeune lion terrassant un cheval, Panthère etgaxelle, Cerf et lynx (1834) ; Tigre en bronze (1835); Lion en bronze, Groupe d'animaux en pierre (1836); Jaguar dévorant un lièvre (1850).
Eq dehors des Salons, M. Barye a exécuté : les Trois grâces, Angélique et Roger, Thésée combattant le Minotaure, Sainte Clotilde (pour l'église de la Madeleine); Charles VII, Gaston de Foix, le Gé néral Bonaparte, le Lion de la colonne de juillet, le Lion vainqueur (1838); 2e Lion au repos (1847); Jeunes ours jouant ensemble, Tigre dévorant une chèvre, etc. Il a exécuté pour les pavillons du nouveau Louvre quatre groupes en ronde-bosse : la Paix» la Guerre, la Force protégeant le travail et VOrdre comprimant les per^ vers,
Barye a obtenu une 2" médaille en 1831 et la grande médaille d'honneur dans la classe des bronzes d'art à l'Exposition universello de 1855. Décoré en 1833, il est officier de la Légion d'honneur depuis 1855. Il a été élu membre de l'Institut en 1868 et professe le dessin d'histoire naturelle au Muséum depuis 1854.
manie la fonte comme d'autres la glaise ; ses rudes mains tordent dans des combats farouches les muscles des tigres et la carapace des crocodiles, les lions incultes, et les jaguars affamés. Entendez-vous craquer les os, haleter ces gueules fétides, râler ces sinistres lutteurs? Il y a dans ces groupes effrayants une force surhumaine qui étonne. Les aquarelles de Barye ont toute la fougue de ses bronzes; les monstres s'y étreignent furieux ; les boas étranglent de leurs anneaux glacés les taureaux mugissants. Les fauves magnificences des jungles n'ont pas de secrets pour l'artiste. Il a deviné l'horrible beauté des animaux qu'a chantés Leconte de Liste. Quelquefois sa rude main se fait délicate et sculpte encore des chefs-d'œuvre, comme ce surtout de table que Ghenavard dessina pour le duc d'Orléans, ou des statues, Saint Sébastien^ Charles 7/, Gaston de Foix^ mais il revient bientôt à ses tigres, à ses ours qu'il connaît, qu'il domine et qu'il aime. — Mais dites-moi, à voir ses travaux devineriez-vous que Barye est le plus simple, le plus doux et le plus silencieux des hommes? Le style n'est pas l'homme toujours.