JADIN
On pourrait croire que M. Jadin est l'élève de Charlet. Tout au plus en est-il le disciple. Sa devise est en-
1. Jadin (Louis-Godefroy), né à Paris en 1805. Élève d'Hersent et d'Abel de Pujoï. Il a exposé : les Plaines de Hontfort-VAmaury ; la Fabrique dite du Poussin, près de Rome ; la Villa d'Esté; le Château Saint Ange; des Paysages diaprés nature^ayec des animaux
core, sans doute, celle-ci : « Ce qu'il a de meilleur « dans rhomme, c'est le chien. » — C'est possible. Mais Champfleury plaiderait peut-être la cause du chat, et Toussenel réclamerait au besoin pour les oiseaux. Ceci est affaire de goût, M. Jadin penche pour la race canine.
A contempler ses tableaux où le dessin, l'éclat, le style s'allient à une énergie de touche si singulière, croiriez-vous, dites-moi, que le peintre a fréquenté l'atelier de feu Abel de Pujol? Il a même étudié sous Hersent, mais tout d'abord son horreur des lavis et des grisailles s'est manifestée par de superbes natures mortes qui faisaient songer à Oudry et à Desportes. J'imagine que depuis Desportes est bien dépassé.
Jadin fait partie, lui aussi, de la grande pléiade artistique. Il date de 1830 et il avait vingt-cinq ans aux journées de juillet. Son voyage en Italie, d'oii il a rapporté, en 1835 ou 1836, divers paysages imités du Poussin, ne vaut pas son voyage au chenil où il a découvert une mine d'or. Il l'a exploitée vaillamment, en vrai pionnier, et il a bien fait. Jadin a élevé la peinture de la vénerie jusqu'à l'art le plus grand. Paul Véronèse n'avait-il pas étudié les chiens pour ses
et des groupes de gibier^ de nombreux tableaux représentant tous les préparatifs de la chasse et ses épisodes ; des Meutes, figurant à peu près tous les types de diverses races; l Assemblée de la véneriej la Retraite prise, VÉbat des chiens f Rigolette, Tippoo à seize ans, Six têtes de chiens. Relais des chiens à la coulée de Mailly, la Meute travaillant un terrier de blaireau (1855); les Sept péchés capitaux, représentés par sept variétés canines (1857); la Vision de sairU Hubert^ Merveillau et Rocador (1859); une Victime de Varbitraire en 1 861 ; Luida ; la Petite meute de la princesse Mathilde, Poissons ( 1 86 1) ; Douze chiens. Major (1864); Femmes de file de Sein brûlant le varech (1868) ; etc. On lui doit également le Plafbnd de V Aurore, au palais du Sénat.
M. Jadin a obtenu deux S"*" médailles, en 1834 et 1835, une 2* en 1840, une l*" en 1848, et la croix de la Légion d'honneur en 1854. n était peintre de la Vénerie impériale, sous le second Empire.
î^oces de Cana ? Quelquefois Jadin marche même dans les sentiers de la philosophie. Souvenez-vous des Sept Péchés capitaux. Ces physionomies de chiens ne ressemblaient-elles pas un peu beaucoup aux physionomies de nos voisins? Lavater ne s'y serait pas trompé? Jadin a de Tesprit ; il anime humainement une physionomie animale et Grandville lui donnerait la main de tout cœur ; mais il a mieux que de l'esprit, il a la science, il a ce qui ne s'acquiert pas, ce qui vient de là-haut, rinfluence secrète dont parlait Boileau comme je parlerais de rinde sans la connaître, le quid divinumy ce qui fait l'artiste, en un mot, la couleur.
Et vraiment je ne puis passer devant un ta bleau de Jadin sans songer aussitôt à ces verselets de Joséphin Soulary que je tiens à citer.
Portraits de chiens I — J'en fais l'aveu, Je les aime; cela repose Des sourires en laque rose Et des regards en émail bleu.
Pour la beauté qui les adore, Fardant leurs museaux bien léchés, Ils n'ont pas pris des airs penchés, Ni des façons de matamore ; Us n'ont posé ni pour la main, Ni pour le front, ni pour le buste, Ni pour la rosette carmin, Ni pour l'habit qui colle juste.
Leurs grâces n'ont pas minaudé, £t pour se faire payer d'elles Le peintre en cour n'a pajs fardé L'âge ou le teint de ses modèles.
Peignez-vous des chiens? c'est charmanti On gagne tout à les ccrnaître.
Ils n'ont qu'un type : dévouement!
Ils n'ont qu'un seul déiaut : leur maître!
BRASGASSAT^
Elle est capricieuse, la Renommée. Que la mythologie lui accorde cent bouches, je le veux bien, mais il serait convenable qu'elle lui donnât par-dessus le marché des ailes de papillon. Elle voltige de ci, de là, s'arrétant à peine, reprenant son vol et fort insoucieuse le lendemain de celui qu'elle a aimé la veille. La Renommée a beaucoup aimé Jacques-Raymond Brascassat, le successeur de Bidault à l'Académie des Beaux-Ârts, mais je crois que depuis dix ou douze ans elle Ta un peu oublié. Je pourrais citer jusqu'à vingt amants de cette changeante déesse qui sont dans le même cas. Mais la faute en est à ces amants eux-mêmes bien souvent. Brascassat n'a jamais beaucoup adoré la Renommée, il était bien juste qu'un jour elle laissât de côté cet amoureux du silen«*.e et de l'ombre.
A la vente Demidoff, une des aquarelles de Brascas-
1. Brasgâssat (Jacques-Raymond), né à Bordeaux, le 30 août 1805; mort à Paris, le 27 février 1867. Ëlève de Richard et de Hersent. Il débuta au Salon de 1827. Ses toiles les plus connues sont : Mercure et Àrgtis (1827) ; Vue de Cassano, en Calahre ; la Cha$se de Méléagre; le Temple de Vénus à Baies; Étude de chiens (1831); Sortie de forêt; Campagne de Rome (1833); Taureau se frappant contre un arbre; Repos d'animaux; Sorcière (1834); Lutte de tau» reaux; Étude de renard, le Pâturage (1834) ; Nature morte, Loup (1838); Parc de brebis, Pâtre (1840); Paysages de la Loaère (1842); Vache attaquée par des loups, défendue par un taureau; le Golfe de Naples (1845); Repos d'animaux, un Portrait (1845); etc., etc.
Brascassat avait été élu membre de l'Académie des Beaux- Axts en 1846. U avait obtenu une 2" médaille en 1827, une l**' en 1831, et la croix le 9 août 1837.
2. Ces lignes ont été écrites deux ans avant la mort de Brascassat.
sat atteignit un prix très-élevé. On vînt en féliciter le peintre. — Que voulez-vous î dit-il alors; c'est absurde. Il rougit d'un succès comme d'autres rougissent d'une faute. Il recherche l'oubli avec autant de précautions que d'autres courent après le bruit. Hélas I en bonne foi, que devient-on avec de pareils principes ?
On devient un grand artiste. En dépit des caprices de la mode et des partis pris d'école, la réputation de Brascassat, cet honnête et consciencieux travailleur, est désormais solidement assise. Il n'a pas, comme beaucoup d'autres, une armée de thuriféraires derrière lui, mais il a ses clients, ses admirateurs, ses fervents et ses dévoués. Ne le jugez pas surtout par son tableau du Luxembourg — cependant admirable. Ceux qui n'ont vu ni ses dessins ni ses études ne le connaissent nullement. Sa constante préoccupation de produire ce qu'il nomme de la peinture propre^ lui fait perdre, en ses tableaux, le charme, la vérité, la couleur qu'il sait trouver dans ses études d'après nature. Alors sa fougue, volontairement contenue, se déploie et la main du maître se fait d'autant plus profondément sentir qu'il est libre et travaille pour lui-même.
L'excessive timidité de Brascassat le paralyse bien souvent. « Mettez-le dans un salon, en face de sa peinture, me disait un de ses bons élèves, il a l'air d'une souris qui cherche son trou. » Sa petite taille se courbe, l'expression de sa physionomie, si intelligente et si fine, devient hésitante et troublée. Sa faciUté d'élocution toute bordelaise disparaît; on n'a plus qu'un malheureux fort embarrassé, que la moindre critique annihile et renverse. Aussi bien le trouve-t-on parfois maussade et attristé. Mais il s'échappe bien vite, et, rentré dans son atelier, il respire, il renaît. Le voilà redevenu lui-même, c'est-à-dire simple, doux et charmant.'
On l'a appelé le poète des animaux, et devant ses parcSy ses bergeries et ses pâturagesy on s'est écrié :
Paul Potter est devenu Français!.. .Un autre avait salué en lui, à ses débuts, lors de l'exposition de la Chasst de Mèlèagre, de Mercure et Argus et des Vues d'Italie^ un émule du Poussin 1 On a vanté sa science sans recherche, sa couleur chaude et transparente, sa variélé dans l'étude de la nature, puis lentement on s'est détourné de lui, le laissant dans sa laborieuse et triomphante solitude. Le talent de Brascassat était trop sincère pour passionner longtemps la foule ; il est assez pur et élevé pour se faire aimer toujours,
— Qu'on raille à plaisir, disait^ un jour Charles Jacque devant les toiles de David, Ëpaminondas ou Romulus, tout le monde ne fait pas Romulus ou Ëpaminondas !
Pour moi, je suis fort heureux que Brascassat ait peint sa Lutte de taureaux^ ses Vaches attaquées par des loups, son Parc de brebis et son Pâturage, Tout le monde ne les peindrait pas.