‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 28 sur 151 · RIBOT · texte numérisé non relu

RIBOT

L'homme est petit, mince, nerveux, une tournure d'officier, un œil bleu, quelque chose de timide et de

1. RiBOT (Théodule), né à Breteuil (Eure). Élève de M. Glaîze. n a exposé entre autres toiles : Basse-cour j Cuisinier comptable. Cuisiniers à Vheure de diner. Intérieur de cuisiney le Joyeux cuisinier. Poules au repos (1861) ; le Chant du cantique, les Rêtaftieurs (1864) ; V Homme assassiné, le Uartyre de Saint-Sébastien; le Christ et les Docteurs (1866) ; «t un grand nombre de Marmitons, d'Intérieurs de cuisine^ de Portraits^ etc.

Médaillé en 1864 et en 1865.

résistant à la fois. Cinquante ans passés, la figure fatiguée, brûlée, bronzée. Le soleil d'Afrique a noirci ce visage intelligent. Ribot a été, je crois, arpenteur en Algérie. Tout son corps, ses mouvements, sa voix, trahissent une vie de lutle ardente, de ténacité, de volonté. Théodule Ribot a derrière lui une existence de labeur prodigieux. Il a eu quelque peine à sortir de l'ombre. Son nom a surgi tout à coup. Et cependant depuis combien d'années il travaillait !

Il sait le prix de la solitude (dans l'atelier. Il vit à Colombes, dans une petite maison, en famille. Quand il faut venir à Paris, c'est un voyage. Puis s'habiller, faire des visites I L'artiste s'enferme, avec ses couleurs, avec ses pinceaux, devant sa toile, et là, seul en lace de ridée, il cherche. J'ai dit l'Idée. Ribot est cependant un réaliste. Partout il te poursuit, Vérité, Vérité cruelle, saignante, superbe dans ton horreur. Mais où nous ne verrions rien, en passant dédaigneux, il saisit le tableau tout entier, la couleur lumineuse, la composition, Teffet, tout ce qui saisit, tout ce qui frappe.

— Regardez la cuisine, les fourneaux allumés, les marmitons en tabliers blancs qui vont et viennent, les légumes amoncelés, les casseroles fumantes, la suie dans les angles, la lumière au milieu, les éclairs rouges et les coins sombres.... Bast ! ce n'est rien. Et vous tournez le dos. Mettez devant cet intérieur graisseux Théophile Gautier avec sa plume ou Ribotavec son pinceau, et soudain la cuisine disparaît, Tœuvre d'art reste, tout s'éclaire, le vulgaire spectacle devient admirable, le détail dédaigné se change en chef-d'œuvre. Voilà l'Art. Voilà l'Idée. Les choses ont des voix et des poésies latentes, comme elles ont des larmes.

Ribot, — un élève de M, Glaize, quel étonnement !

— fut d'abord le peintre des cuisiniers, marmitons ei des laveurs de vaisselle. Ses eaux-fortes et ses tableaux en étaient remplis. Quelle furie de brosse et quelle en-

tente de la couleur dans ces surprenantes études que nous avons vues un peu partout aux Salons, aux étalageSy chez Gadart surtout, et nombreuses 1 Des contrastes de lumière, des chairs splendides, des morceaux de premier ordre. Ribeira ne sculpta pas d'une main plus robuste les muscles et les tendons de ses martyrs. Quelle science de la machine humaine ! Et voyez comme le hasard est étrange : ce nom de Ribeira, dont la racine est celle du nom de Ribot I Balzac en serait tout heureux, et Sterne ! Ribot ne pastiche point Ribeira. Cette couleur bitumineuse est sa couleur à lui, ses viandes sanglantes proviennent de son étal ; il a sa boucherie comme VEspagnolet avait la sienne. Je connais de Ribot une toile hors de pair, une étude de cadavre. Gela s'appelle VHomme assassiné. Il est étendu, nu, les jambes repliées, le corps tombé, roide, les mains crispées, le cou rouge et plein d'ecchymoses, comme si quelque corde Tavait étranglé ; la barbe noire se détache sur la poitrine nue, vivement éclairée. Sur le cadavre, un corbeau se perche allongeant son rostre avide. Au fond, l'ombre, la nuit. C'est terrible et grand. On n'oublie plus ces tableaux-là. Le musée espagnol n'a pas de plus farouches peintures.

 côté de ces splendeurs de Morgue, ajoutez dans l'œuvre de Ribot des têtes joufflues d'enfants blonds, de jolis sourires, des dents blanches, des pulpes de chair semblables à celles des fruits, de la peinture appétissante, ravissante, savoureuse. Vous avez tout l'homme. Ses bambins de cuisine ont l'air de Greuzes andalous qui se seraient fourrés le nez dans des fourneaux.

Quand une scène bien dramatiquement composée, ou quelque tableau de genre poétiquement agencé, vous a bien séduit, bien charmé, peu à peu, avec le temps, le philtre s'évente, le charme n'agit plus, on se fatigue de ce sujet si émouvant ou si caressant. La scène

d'amour fait b&iller, la scène de meurtre fait sourire. Pourquoi ? Parce que le compositeur est un homme de talent, le dramaturge un homme de mérite; mais le peintre.... Où est le peintre? Un tableau comme ceux que peint Ribot, au contraire, avec tous ses défauts, tous ses partis pris, toute sa fièvre noire, ne lassera jamais, durera, saisira toujours. Tel wiorc«aw, magnifiquement enlevé, vous arrêtera sans cesse, vous forcera à Tétude, ne se découvrira à vous que lentement, peu à peu, jour par jour. La veine d'une main, le contour d'un ongle, l'éclat d'une prunelle vous domineront, vous tiendront à jamais. Voilà la puissance du peintre.

Or, Ribot est un peintre. La couleur énergique, le dessin plein de sincérité, il a tout cela. Cet homme doux et bon a enlevé le succès d'assaut après un long siège. Il y a en lui des arsenaux de courage. Les épreuves ne l'ont jamais fait faiblir. Dur à la peine, il a marché. Son Saint Sébastien est le portrait de son fils, qui a po se, car les modèles coûtent cher. Et maintenant que le succès, — disons le triomphe, — est venu, maintenant que les commandes vont pleuvoir, maintenant que voici la fortune, Ribot ferme sa porte aux bruits du dehors, et se cloître, ei travaille, voulant tout ou re fusant tout, voulant la gloire, cette fois.

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