‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 29 sur 151 · HORACE VERNET · texte numérisé non relu

HORACE VERNET

Horace Vernet fut un peu le Béranger de la palette. <c Trois générations, écrivait, il y a déjà longtemps, un proche parent de M. Horace Vernet, M. Théophile

Silvesire, trois générations de la famille Vernet ont fendu ce nom célèbre dans les annales de TÉcole française. Celte famille est originaire d'Avignon, où naquit Joseph Verni^t, le grand-père d'Horace. Le père de Joseph Vernet était peintre de paysages. Joseph Vernet surpassa, dans la peinture de marine, tous les artistes de son temps. Son (ils, Carie Vernet, se fit une réputation très étendue par ses tableaux d'histoire et de batailles. Ce dernier est le père du Vernet de noire époque, plus fameux encore que ses devanciers. » Jcan-Emile-Horace Vernet était né à Paris, le 30 juin 1789, au Louvre, où son père occupait des appartements. De bonne heure, il se prit à dessiner et à peindre. A l'âge de onze ans, il fil pour Mme de Périgord un dessin de tulipe qui lui fut payé vingt-quatre sols. Depuis ce temps, que d'oeuvres de toutes sortes exécutées par l'artiste 1 Plus de douze cents dessins, cent portraits au moins, et près de trois cents tableaux composent TOEuvre d'Horace Vernet ! Toutes ses lithographies, toutes ses peintures sont populaires, depuis la Barrière de Clichy^ qu'on peut voir au Luxembourg, jusqu'à ses dernières études de Zoxiaves, Horace V^ernet, un peu brusque, franc et jovial comme un militaire, était essentiellement doux et bon. On a conté et on contera de lui mille traits qui peignent le cœur le meilleur. — Un jour, Horace Vernet qui s'était arrêté dans une église de village, s'aperçoit, au moment de donner à la quête, qu'il a oublié sa bourse. — « Je vous demande pardon, M. le curé, dit-il, mais mes poches sont vides. Je n'ai là que mon bagage d'artiste. » Cela lui suffit pour obliger, il prit ses pinceaux et ses couleurs et peignit de verve le patron de ka paroisse ; puis, en faisant don à l'église : M. le curé, dit-il, voici mon obole 1 » On pourrait citer plus d'un trait ( ^^eii de celui qu'on a surnommé le peintre national.

En 1831, Henri Heine écrivait, à propos d'Horace Vernet : « Vernet, artiste multiple, qui peint iout, tableaux religieux, batailles, vie bourgeoise, animaux, paysages, portraits, et tout cela en courant, presque à la manière d'un faiseur de pamphlets. »

Ne voilà-t-il pas, en quelques lignes, Horace Vernet tout entier? Je veux parler seulement de l'artiste ; l'homme était plus facile encore à caractériser. H eût suffi à Henri Heine de dire : « C'est un honnête homme. »

Le peintre de la Prise de Constdntine était un de ces artistes que Ton aime autant qu'on les admire ; une nature franche, loyale, un peu rude, avec certaines allures et les qualités du militaire. Malgré son âge avancé, Horace Vernet était doué d'une remarquable vigueur. Sa constitution nerveuse en avait fait un robuste vieillard, agile et fort comme un jeune homme. Lors de son voyage en Russie, Horace Vernet avait accompagné le czar dans je ne sais quel périlleux et dangereux voyage. C'était l'hiver. H faisait un froid de Sibérie. La suite de l'empereur tout entière souffrait et se plaignait. Seuls, deux hommes souriaient au milieu de ce malaise général, narguant la dureté delà saison, se moquant de l'âpre fatigue : Horace Vernet et le czar.

A cause môme de cette confraternité de forces, l'empereur Nicolas avait pris l'artiste en affection. Il aimait fort à converser avec lui, et discutait volontiers des affaires les plus sérieuses. On connatt la fine réponse du peintre à l'empereur qui lui demandait de représenter le partage de la Pologne.

— Sire, je n'ai jamais peint le Christ en croix.

Le czar eût écrasé sous sa colère tout autre que Vernet. H se contenta de sourire et ne parla plus de ce tableau.

Carie Vernet, le père de notre Vernet, disait parfois avec un certain regret, en songeant aux humbles des-

sins qu*il avait signés, et aux tableaux de son père et de son fils :

^ Mon sort est étrange. Le voici : Fils de roi, père de roi, jamais roi.

Carie se trompait. Il était un roi aussi; son sceptre était seulement un crayon au lieu d'un pinceau.

Mais revenons à Horace Yernet : pour le faire connaître, il faut le peindre comme il peignait, anecdotiguement.

Il travaillait à son immense tableau de la Smala. La plupart de ses personnages étant des portraits, il prenait pour modèles les héros mêmes de ce brillant combat. Parmi ceux-ci, l'artiste se plaisait surtout à étudier la figure caractéristique de certain sergent, qu*il a placé, à droite, sur le premier plan de son tableau. Le grognard était bon à peindre et fort intéressant à entendre, quand il faisait dans son langage pittoresque, le récit de ses campagnes.

Horace Vernet conversait volontiers avec lui. La sergent était gai la plupart du temps, et triste seulement lorsqu'on venait à faire, devant lui, une allusion quelconque au ruban rouge. Il avait, toute sa vie, ambitionné la croix et fait, pour l'obtenir, maintes et maintes prouesses. Dans je ne sais quel conte d'Ëdgard Poé, il est un personnage à demi fantastique qui porte le surnom de Pas de chance. Le sergent ressemblait à ce héros de roman. On n'avait remarqué ni son zèle, ni son courage, et la croix d'honneur vers laquelle il tendait ses mains avides, s'était toujours envolée pour lui dans la fumée du canon.

— Eh bien, lui dit un jour Yernet, si je vous faisais donner cette croix, que diriez-vous ?

Le sergent devint pftle, ne répondit pas et se mordit la moustache. Son regard suppliant semblait dire :

— Ne vous moquez pas de moi.

Le roi vint justement, quelques jours après, re*

garder le tableau, qui était achevé. Il complimenta l'artiste et admira profondément cette peinture nette, claire et cette vaste étendue de toile remplie d'épisodes si réussis.

— C'est parfait, en vérité, disait parfois Louis-Philippe. Monsieur Vernet, vous avez fait un chef-d'œuvre.

Et comme Yernet demeurait pensif :

— Qu'avez-vous donc ? dit-il, n'êtes-vous pas satisfait de vous-même?

— Ah I sire, vous me voyez désolé, dit l'artiste. Il faut que j'efface toute la tunique de ce sergent. Je lui ai peint sur la poitrine une croix d'honneur, et le brave homme ne la porte pas. Il l'a méritée sans la gagner.

— En ce cas, lit le roi en souriant, n'effacez rien, monsieur Vernet, cette croix vatrop bien à l'air martial de ce soldat. Vous me donnerez son nom, s'il vous plaît, — et nous verrons. Monsieur Vernet, n'effacez rien.

Trois jours après, le sergent venait se jeter, en pleurant au cou de l'artiste et l'embrassait. Cette fois, il portait véritablement la croix d'honneur sur sa poitrine.

Autre histoire, puisque notre plume a la bride sur le cou. Il y a trente-cinq ans de cela, deux artistes d'un talent incontesté qui débutaient alors comme on débute toujours, par les efforts et le travail, avaient reçu du gouvernement une commande pour le musée de Versailles.

Jules Dupré, le peintre de paysage, et Eugène Lami, travaillaient ensemble à cette bataille de Honschoote qu*on voit au musée de Lille, avec son ciel orageux et sa magnifique charge de cuirassiers républicains enfonçant les lignes anglaises. Le paysagiste s'était chargé des arbres et du ciel. Eugène Lami faisait son affaire des hommes et du terrain.

Ils étaient à rœuvre, le premierjuché sur une échelle haute, l'autre accroupi sur un escabeau, lorsqu'un jour entre dans Totelier un visiteur à l'extérieur [ilus que modesfe, velu d'une vareuse de drap gris, les pieds dans des chaussons de lisière et la tête couverte d'une casquette de loutre.

Il salue légèrement, s'avance en grommelant vers le tableau presque achevé, et le regardant les yeux mi^ clos :

c Oh! oh! dit-il à Lami, voilà un grenadier qui n'est pas d'aplomb sur ses jarrets. Je parie qu*il est blessé. Comme il chancelle !

— Mais pas du tout, répond le peintre; seulement...

— En ce cas, dit l'autre, cet homme est ivre et va tomber dès le premier pas. Il est mal planté. »

Jules Dupré, sur son échelle, écoulait, non sansétonnement, les propos du nouveau venu. Les ateliers sont ainsi remplis d'aimables experts qui rappellent, par leurs jugements le conte de Voltaire : Les Aveugles juges des couleurs.

« Ah 1 ah l dit-il , il est mal planté ! vous trouvez, mon bVave homme?

— Je trouve, répond le visiteur en casquette de loutre, pendant qu'Eugène Lami s'évertue à faire au paysagiste signe de ne plus parler.

— Alors, continue celui-ci, vous connaissez donc, comme cela, quelque chose à la peinture?

— Un peu.

— Rien qu'un peu ?

— Peut-être aussi beaucoup.

— Ah bah 1 »

Le regard du jeune Lami implorait éloquemment le silence de son collaboraleur, mais Jules Dupré ne voyait rien.

« C'est étonnant, disait-il, comme on rencontre des connaisseurs en fait de peinture.

— Je ne suis pas de votre avis, moi. Je n'en rencontre pas souvent.

— Seriez-vous de la partie, par liasard ?

— Non point par hasard^ mais par vocation et peulêtie aussi par esprit de famille.

— Et comment vous appelez-vous ?

— Horace Vernet.

Le malheureux paysagiste devint à la fois pâle et rouge; il descendit précipitamment de son éctieUe, et, se découvrant» s'excusa de son mieux pendant qn*Horace Vernet riait de l'aventure.

L'auteur de la Prise de Constantine (parler de lui sera longtemps encore d'actualité) racontait volontiers de pareilles historiettes; il le faisait, du reste, avec art, à la façon franchement joviale d'un troupier. « Que voulez-vousî disait-il, quand on est jeune, on ne doute de rien, et les hommes que Ton coudoie ne vous semblent pas dignes de retirer vos pantoufles. Mauvaise méthode, d'ailleurs, que celle de juger les gens sur la mine. J'y ai été pris comme les autres. »

Il rappelait, à ce propos, que lors de l'occupation de Paris par les alliés, se trouvant au jardin des Tuileries en compagnie de quelques jeunes gens et de jeunes femmes, il s'était mis à se moquer d'une sorte de ridicule major anglais qui se promenait obstinément, les yeux baissés, devant le château comme si on lui eût imposé une consigne.

« Quel type excellent ! disait Vernet. Dès demain il figurera dans mon album de kaiserlicksy à'émigrès^ i'incroyables et de merveilleuses ! »

Et le voilà, tout d'un coup, qui croque au lever du crayon la silhouette de l'Anglais, La tournure paterne de l'inconnu devient sur le papier laide et sotte, l'ampleur se change en obésité, le chapeau à claque prend une forme démesurée. Et la galerie de rire.

L'Anglais cependant avait aperçu le manège. Bien-

tôt il s*approche de Yernet, et, sans le moindre accent britannique :

« Monsieur, lui dit-il doucement, est-ce ma caricature que vous avez dessinée là? En ce cas, mettez mon nom au bas : sir Huniphry Davy.

— Vous 1 s*écrie Yernet décontenancé. >

Il connaissait bien Fillustre chimiste qui consacrait sa vie tout entière à la science, à l'humanité, et avait découvert déjà le protoxyde d'azote ou gaz hilarant, et cette chose inappréciable, la lampe de sûreté contre le feu grisou des mines. Il jura dès lors qu'on ne l'y prendrait plus.

Horace Yernet, dont les critiques ont apprécié et apprécieront le talent de diverses façons, était le meilleur des hommes. Brusque et fantasque, aimant à parler, et souvent à parler de lui, mais plein de franchise et d'une sympathique et cordiale brusquerie, le cœur sur la main, comme dit si bien l'expression populaire. D'une physionomie un peu rude, le nez long et busqué se recourbant sur d'épaisses moustaches toujours cirées et retroussées, il avait dans le regard je ne sais quelle expression avenante qui le faisait si bien juger, dès qu'on le voyait, par ces simples mots : C'est un bon enfant I Un bon enfant, en vérité, oui, le cœur d'un enfant dans la nature la plus mftie et la plus énergique, tel était en effet Horace Yernet.

II se plaisait au milieu des soldats, de la vie des camps, et les a peints avec un réel amour. Toutes ses allures avaient d'ailleurs quelque chose de militaire; on le flattait beaucoup en lui disant qu'il avait Tair d'un ofûcier. Ses élèves l'appelaient parfois en riant colonel. Qui n'a pas vu le tableau représentant Y Intérieur de F Atelier du peintre ? Ici un cheval vivant, qui servira tout à l'heure de modèle, là des boxeurs s'exercantau pugilat; plus loin des amateurs, fleurets

en main, donnant un assaut ; un* tumulte, une foule, au milieu de laquelle travaille Yernet, le pouce dans sa palette, et sans èlre gêné. C'est Tancien atelier celui-là I

En ses dernières années, Horace Yernet vivait retiré dans le pavillon de Tlnstitut qui fait face à la bibliothèque Mazarjne, au milieu de ses tableaux de famille, montrant avec un juste orgueil les cadeaux qu'il avait reçus, et ses croix, et la tunique trouée par les balles iiu'il portait durant les journées de juin, où il fit preuve de courage. C'est là qu'il est mort, dans les bras de ses petits-enfants, au milieu de ses doux souvenirs.

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