ROSA BONHEURS
Les femmes peuvent-elles être de grands peintres! On serait tenté de répondre oui lorsqu'on regarde les bœufs de Rosa Bonheur, et de dire peut-être ou même non lorsqu'on étudie ses figures humaines.
Mme de Staël disait cependant un jour à Napoléon P' : « Le génie n'a pas de sexe, » ce qui lui attira de la part de l'empereur une verte réponse.
1. Bonheur (Mlle Rosalie^ dite Rosa), née à Bordeaux, le 22 mars 1822. Elève de son père^ Raymond Bonheur. Elle débuta au Salon de 1841 par deux petites toiles : Deux lapins et Chèvres et moutOTis. £Ue a donné depuis (1842-1851) : Animaux dans un pâturage; Cheval à vendre; Chevaux sortant de Vabreuvoir; Chevaux dans une prairie ; Vaches au pâturage; la Rencontre ; un Ane ; les Trois moiLsquetaires ; le Labourage; un Troupeau chemiTumt; le Repos; Étude d^ étalons; Nature morte; Étude de chien courarU; Meunier cheminant; Labourage nivernads. Sa grande toile du Marché aux
74 PEINTRES W^ SCULPTEURS OONTEMPORAINS.
Mme de Staél a^tt-elle raison? Je aato, parmi nos contemporains illustres, deux femmes qui sont de grands hommes, — Tune un grand écrivain^ Taotre un peintre remarquable : c'est Mme Sand et Rosa Bonheur.
Par un rapprodiement étrange, il se trouve qae Tune et l'autre ont une certaine confiratemité de talent qui ne se peut nier, toutes deux profondément pénétrées du sentiment de la nature et l'exprimant avec une majesté m&le qui possède cependant une grâce exquise.
Toutes deux aiment la nature, et de la même façon peut-être. J'ai' toujours rêvé de voir la Petite FadeUe ou la Mare au Diable illustrées par Rosa Bonheur. A coup sûr, Rosa Bonheur ne peint pas comme George Sand écrit, et les descriptions du romancier dépassent de beaucoup les tableaux du peintre. Cependant il y a là certaines affinités.
C'est ainsi que Mme Sand demeure^ la plupart du temps, à Nohant, au milieu de ce Berri qu'elle aime et qu'elle fait aimer. Elle y vit retirée, en famille, et ne reçoit que ses amis. Elle a fait bâtir, pour charmer ses loisirs, un théâtre où se jouent de petite» pièces qu'elle écrit eUe-^méme pour un public de choix : là se forment de TéritaMes artistes, et, nous dit-on, Mme Sand elle-même serait une artiste dramatique d'une valeur réelle.
Pour Rosa Bonheur, elle a su faire de son atelier
chevawt fut le miccès du Salon de 1S53. Elle exposa en 1855 (Exp. un.) la Fenaison en Auvergne, et en 1867 (Exp. un.) : Baufteê ««• ches; Berger béarnais; une Barque; Bourri^tiaires aragomii»; Cerfs traversant un espace découvert; Basvfia (Ëcowe); Chevreuils au repos; Poneys; Berger écossais^
Mlle Rosa Bonheur a obtenu une médaille de S* classa ea 1845, deux 1'** médailles en 1848 et en 1855, et une médaille d» 2* elasse k l'Exposition universelle de 18d7. £Ue a été décorés ds la d'honneur, le 10 juin 1865.
une véritable ménagerie. Elle a réuni là des animaux chonns pour hii servir de modèles : des iMeufe, des moolonft, des chevaux. Cet atelier de Rosa Bonheur est bizarre. L'artiste est là, vêtue de son costume masculin, en velours noir, les cheveux coupés courts, une tète intelligente et fière illuminée par un regard profond.
Bile étudie sans cesse, jette, par jour, sur son album, vingt croquis de chevaux qui piaffent et se cabrent, ou de bœufs pensifs, lentement couchés dans les herbes. Ges chevaux ont l'énergie des « coursiers > de Géricault.
Rosa Bonheur, qoA manie si magnifiquement le pinceau, se risque parfois à pétrir la glaise. Elle y a rtosti d'une singulière façon.
M. Peyral, beau-frère de l'artiste, a exposé jadis à Londres un véritable chef-d'œuvre, où la main de Rosa Bonheur a passé.
C'est le portrait, en tiers de grandeur naturelle, du fhmeux étalon-coureur le Rambow dont le squelette est conservé comme modèle parfait dans le cabinet ostéologique de l'école d'Alfort Le Raimbow est un bronze modelé sur cire. L'original a été commencé par un artiste homme du monde, retouché par Rosa Bonheur elle-même et achevé par M. Isidore Bonheur, 9on frère. La statuette est admirable.
On trouverait bien encore, dans un cabinet d'amateur, certain ^proupe de chasseurs, auquel Rosa Bonheur a travaillé sans doute. Ce groupe, en bronze, est ua chef-d'oeuvre de finesse et représente, avec une artistique vérité, une halte de chasse^ où les hom* mes, les chevaux et les lévriers sont enlevés A main de moflrtf.
Nos voisins d'outre-Manche ont pour le talent de Rosa Bonheur une admiration profonde. La reine Victoria faisait de l'auteur du Marché aux chevaux son
peintre de prédilection. Il y a, en effets je ne sais quoi de britannique dans le talent de Rosa Bonheur, et ce n'est point par là que ce talent s'impose. Rosa Bonheur a fait, plusieurs fois déjà, le voyage d'Angleterre. On la recevait avec cet hyperbolique enthousiasme qui éclate parfois chez nos voisins. Le peintre a rapporté d'Ecosse les plus éclatants costumes qu'on puisse voir et les plus pittoresques qu'ait produits jamais la terre des Highlands. Ce n'est pas, à coup sûr, une des moindres curiosités de son atelier.
Mais n'y entre pas qui veut. Les artistes sont généralement assiégés par une armée d'amateurs et d'admirateurs qui méritent quelquefois de s'appeler des indiscrets.
Ceux-là ne songent pas que tout atelier est une sorte de sanctuaire dont le mattre et les initiés seuls peuvent franchir le seuil.
Les amateurs en question ont d'ailleurs l'habitude de demander, avant de s'éloigner, un souvenir, un croquis, une petite esquisse, un rien. Ce rien vaut quelquefois son pesant d'or et davantage.
« Monsieur Aaffet, disait un jour l'un d'eux au peintre de la Revue nocturne^ je voudrais bien tenir de vous une œuvre de vous, signée de votre nom ! >
Il regardait, du coin de l'œil, certaine étude au crayon, représentant un vieux grenadier fièrement planté sur son fusil.
« Monsieur, dit Raffet, chacun de vo^désirs est un ordre. »
Il va à ses cartons, y prend une de ces lithographies qui se vendaient alors cinq sous, je crois, et s'avançant gracieusement vers le visiteur :
« Monsieur, dit-il, voici une œuvre de moi, offerte par moi et signée de mon nom. Conservez- la précieusement. »