GAVARNI
Je relis et complète l'étude que j'écriTais, au courant de rémotion, sur Gavarni dont on venait d*annon« cer la mort. C'était un samedi et nous devions Fenterrer Je dimanche. On donnait, ce soir-là, à je ne sais quel théfttre, une pièce, un vaudeville, et la nouvelle entra dans la salle pendant un entr'acte. Éter^ jielle antithèse I On quittait le fauteuil où Ton venait de rire et Ton s'abordait dans les couloirs en se disant : Gavarni est mort. Gavarni est mort.
Lorsque quelqu'un de ceux-là qui dominent la foule, dépassant le vulgaire de toute la hauteur de leur talent, vient à disparaître ainsi, tout à coup on éprouve comme l'envie de se révolter, de protester, de crier à l'AfTamée qu'elle est injuste. Il semble que ces privilégiés de la vie devraient être aussi les privilégiés de la mort, qu'elle devrait s'éloigner d'eux, les respecter et nous les laisser.
Ils sel sont retirés parfois de la lutte, ils ont quitté le champ de bataille, gagné le fossé, l'abri, le coin de terre oublié, le pied de l'arbre éloigné des boulets et des croix. On dirait qu'ils n'appartiennent plus déjà au monde des vivants. On parle de leurs œuvres, de leur existence au passé, on se dit : Il était ainsi, il parlait de la sorte. Leur temps c'est le temps jadis. Mais on les sait auprès de nous, on connaît leur retraite et le chemin de leur solitude. On peut les revoir, les entendre évoquer Autrefois^ les voir sourire à flïer, encourager Demain.
Ah ! qui donc avait pu lui dire, à cette Mort : C'est là-bas qu*il s'est réfugié?
Gavarni est mort à soixante-cinq ans, il était Pari-
78 PEINTRBS ET SGULPTËUaS CONTEMPORAINS.
sien, né en 1801, et s'appelait Goillaume-Sulpice Chevalier. Son éducation avait été celle des enfants d'ouvriers : recelé mutuelle etTenseignementprofessionnel. Point d'études classiques (il s'en vantait plus tard, se donnait gaiement pour un ignorant). Son père en voulait faire un architecte on un mécanicien. De feit, les premierB desêins de Gavarni furent des dessins de macbineS) des épurée , de la géométrie. Vingt ans après, un jour que M. Charles Blanc regardait chez lui la série des o/cirieéSy où les décors et les accessoires sont si bien en place et en perspective : < Vous voyez, disait Gavami, que cela m'a servi à quelque chose de commencer par dessiner des engrenages. ^ Au véritable artiste, en effet, tout finit par servir. Mais il n'eu est pas moins bizarre de constater que cet élégant et ce mondain nous était venu du Conservatoire aiéme des arts et métiers. Il avait cherché le cowtpas avant de chercher ia femme^ manié le dur outil avant le crayon. On l'envoya bientôt à Tarbes ; il avait vingt ans. Ses meilleurs souvenirs dataient de là. Temps de jeunesse, de force et de vie, d'espérance sans rivages i les bonnes et longues excursions, les courses dans les Pyrénées, l'ascension des pics blancs de neige, les déjeuners improvisés dans les cabanes de Tramesnigues, les croquis pris un peu partout, dans la vallée de Gampan ou sur le Tourmalet où le vent souffle dur, il n'avait rien oublié, et volontiers, quand il s'égarait dans les sentiers d'autrefois, laissait trouer par une pointe de sentiment le scepticisme charmant dont il s'enveloppait d'habitude. J'ai cité dans le Figarv du l'' décembre 1866 cette lettre à Old-Nick, qui montre chet Gavarni à côté d'un paysagiste de premier ordre un philosophe attendri jusqu'en ses railleries*.
1 . Peut-être sera-t-on curieux de retrouver ici cette page, signalée par M. Sainte-Beuve t et que j'ai relevée dans le National de 1842. C'est
« Ofl me ia dépeint alors, dit M. Sainte-Beuve, dans ce portrait de Gavarni qni est un des nmileurs de sa meilleure galerie, un beau jeune homme à la cbetelure d'un blond hardi^ bouclée, élégante. » Q avait déjà conquis» par ce charme qui ne le quitte jamais, riogénteur en chef du cadastre è Tarbes« M* Leleu, et
MA tablettt certes dse plim «emplêtSi jefté d'une tttin tests wr m albam «n guise d'esquisse à lA mil» de plomb :
> Si tu vas à Tarbes l'année prochaine « aum eamande (ee sera sans doute «tens la bonne saison), ne manque jamais de Caire oe que javaistedife:
« Ta t'acbemineras un beau ssatin par les prairies, en remontant 1« oottis d^ttn de ces jolis ruisseaux qui ^ieiMDdent da la montagne. Bagnères est à trois lieues ; c'est une promenade. Tu d^eunecas à Baseras. Puis, apris avoir dit bonjour oi passant au bon H. Jalon, visité ses eoUeotioas de stalactites, de reptiles, de papillons des Pyrénées, et admiré ses paysages, tu te feras indiquer le cbemin de la Gapoeinière de Médous. A trois pas de là est Baudéan* Tu y verras la maison natale du hàfoa Larrey. Ensuite tu traverseras la village de Gampui. Ne va pas t'exUsier trop longtemps devant les merveilles de cette vallée' de Gampan, pour laquelle le poète Ramond craint tant leyoisinage du pio du Uidil Tu auras déploré au Diorama de X. Daguerre, à Paris, le malheur de la vallée de M. Goldeau ; pareil sort attend eelle-ci : « Il faut que le géant soit couché là» dit le ■poète, pour que la végétation puisse s'asseoir sur son cadavre. » C'est Ja (ataUté des montagnes I mais, tout ctmdemné qu'il est par la géologie, oe pie orgueilleux attend depuis le déluge pour faire un chaos de oe paradis ( il attendra bien que tu sois passé, fincore iaut-il que tu arrives de bonne heure & Grip, si tu veux, pour ton dtner, des truites saumonées pèohées dans l'Adour» c'est un mets ^% ik, n'attend jamais le voyageur.
« Apréb diner, chemin faisant» tu pourras cueillir des fraises 8008 les sapins^ en mettant aux cascades de Grip , et tu croiras rôver les sites que tu y verras. Regarde ; tu te souviendras longtemps de ces rochers moussus^ de ses arbres, de œa eaux» si tu aimes le pittoresque.
« Aimes-tu le pastoral ? monte encore, tu trouveras les cabanes <le Tramesnigues, au soleil couchant, des bergeries et des b»gers ; prends garde aux chiens I
« Si le fantastique te platt davantage, monte, monte toujours , et tu arriveras avec la nuit au sommet du Tourmalet.
< II, mon ami, sous les rayons blafiBurds de la lune, tu sentiras une plume d'aigle pousser à ton berret ; le cœur te battra aous ta I, car tu verras sans doute venir à toi, le long de ces rochers
s'en était fait une sorte de protecteur artistique. Ses types pyrénéens, ses costumes espagnols, ses aquarelies l'avaient mis en lumière dans ce cercle provin*dal. On lui conçeillait d'adresser de ces jolies choses qu'il enlevait si bien, avec tant de verve et d'esprit, aux journaux parisiens, de jeter l'équerre aux orties
bixams, la dame nuageuse et blanche de la ballade. Il faut oroiser ton plaid sur ta poitrine si ta crains le froid; il soufQe, la nuit, un terriUe vent au Tourmalet I
« Devant toi s'ouvre alors une immense vallée, au fond de laquelle un torrent serpente : c'est le Bastan. Quelques vagues lumières scintillent au loin : c'est Baréges. Descends, tu couchei|i8 à Baréges, ou, si tu n'es pas trop fatigué, à Liez, un peu plus loin. Tu coucheras le lendemain soir à Gavamie.
« Le matin du troisième jour (tu te seras pourvu d'un bâton ferré, d'une paire de crampons et d'un havresac chargé de vivres), tu iras attendre à l'entrée du cirque que les premiers rayons du soleil aient atteint les tours du Marboré, suspendu au-dessus de ta tête. Tu te dirigeras vers le pied de la troisième cascade à droite. En août, le lit de cette cascade est ordinairement à sec. C'est par là qull font monter, -^ monter.
« — Oui, monter à pic, au risque de te rompre vingt fois les os, et ^monter pendant des heures ; quand tu auras gravi le premier gradin, tu te seras élevé d'environ treize cents pieds. Patience 1 c'est la moitié du chemin.
• 11 7 a ensuite un pic noir à tourner, puis un grand bassin dans lequel il faut descendre par des crevasses, en s'aidant de quelques aspérités friables qui se brisent et roulent sous les pieds, n faut remonter de l'autre côté, redescendre et remonter encore. On se trouve alors comme accroché aux flancs d'un pic qu'on nomme la Penne de Saint-Bertrand. Ici commence un plateau uni qui a bien une petite lieue de longueur. Il domine, en surplombant, une vallée qui mène en Espagne. Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit. Seulement, s'il te prend fantaisie de regarder en bas, sur le tapis vert de la vallée, d'infiniment petites hôtes blanchâtres qui s'y remuent lentement, et qui sont des moutons, ne t'aventure pas trop près de la pente de cette roche polie. A ces hauteurs, le vertige vous prend. Admire plutôt, en face de toi, cette mer de montagnes et cet horizon bleu, formé de plusieurs provinces, qui sa foit entre les vagues des premiers plans. Quelle gigantesque nature ! et jpas un homme, pas un arbre, pas une plante ! Partout de la pierre calcinée par le soleil ou la neige, et quelques nuages en flocons, pris aux dents de ces grandes scies.
f Or, c'est pour te montrer cette neige de près et te parler d'une
et de tenter la grande aventure. Ses premiers dessins, jetés à la poste à l'adresse de M. de Mésangère, paru* rent dans lé Journal des Dames et des Modes, J'en ai vu quelques-uns. Cela est bien naïf^ d*un crayon timide et froid, pas beaucoup supérieur, s'il faut l'avouer, aux divines monstruosités qui courent les gazettes de tailleurs et de modistes. Mais le je ne sais quoi qui manque aux premiers essais, le diabh au corps^ ne se fait pas attendre, et dès la collaboration de Gavarni à la Mode, de MM. de Girardin et Lautour-Mézeray (qu'on appelait aussi Vautour Mézeray}*, en 1829, l'artiste se trouve et s'affirme.
Désormais ce nom de Gavarni ne fait plus que grandir. Un an auparavant, Chevalier, puisque c'était son
idée qui m^est yenue à ce propos, mon camarade, que je t'ai fait monter là. Bois quelques gouttes de rhum, un peu de courage encore et nous allons arriver à la hauteur où Ton grille au soleil, tandis qu'on gèle à l'ombre : nous y voici. Asseyons-nous et causons.
« Vois-tu, ces plaques de neige, ordinairement triangulaires, toujours à Tombre, sont toujours plus petites que Tombre. Où Tombre est maintenant le soleil sera tout à l'heure. Mais le soleil a beau tourner vite, la nuit ne manquera pas de venir avant qu'il ait tout réchauffé autour du pic. La neige est l'exact tracé de l'espace qu'il a dû laisser.
a — Eh bien 1 dis-tu.
« — Eh bien, en me demandant où l'on pourrait loger convenablement les critiques, gens assez gênants par ici (pardon, mon vieux Nick), et toujours jaloux d'affirmer quelque chose de triste, j'ai songé à ces baocs de neige en l'air qui leur conviendraient à ravir. N'auraient-ils pas là tout ce qu'ils demandent? Élévation de points de vue, profondeur pour les aperçus, de l'espace à souhait pour les généralités, et surtout éloignement raisonnable des frivoles préoccupations des arts d'ici-bas. Au moins là, ces sages, qui cherchent partout des raisons de grelotter au milieu de ces fous échauffés d'un rien qui sont les artistes, au moins les critiques pourraient-ils émettre en toute conscience une proposition incontestable et convenablement ennuyeuse : Il gèle pourtant qitelque part en plein midi dans le mois d'août, s
Gavarni.
1. C'est Lautour-Hézeray qui disait: « Un abonné est un ami donné par un prospectus, n
82 PEINTRES fiT fiCULPTEUHS GONTJBMPORÂINS.
nom, avait envoyé au Salon deux aquarelles datées, Tune et l'autre de Gavarnie. Au Salon, on se trompe, on laisse de c6té Chevalier, on catalogue M. Gavarnie. Les aquarelles ont du succès, le nom de Gavarm^ dont on supprime bientôt Ye muet, est imprimé et répété. Et Glievalier de rire. Ce nom lui resta, ou pour mieux dire, il resta à ce nom.
< Est-ce que vous êtes cousin de la cascade de Gavarnie? lui demandait un jour une dame qui faisait de l'esprit et qui croyait en avoir.
— Oui, madame, cousin issu de Gûrmain. »
Germain était le nom du brave homme qui avait catalogué les aquarelles.
Les amis de Paul Chevalier parfois l'appelaient aussi le chevaiier de Gavami.
En ce temp»^à, Gavami était surtout célèbre pour ses déguisements, ses costumes improvisés, créés d*un coup de pinceau ; ses travestissements, qui faisaient foreur, révdutionnaîent le carnaval, ajoutaient une note nouvelle à la gaieté, une grftce inconnue au plaisir, et pour ainsi dire, affinaient, aristocratisaient la cohoe. Gavami fut, en matière de costumes, un romantique. Il détrôna les mascarades niaises, exila les oripeaux, introduisit le goût au bal de TOpëra, découvrit le travestissement vraiment français, mieux que cela, p«ù*isien, le costume séduisant, inimitable et fait de rien, d'un bonnet, d'un chifTon, d'un pompon* Il babilla ai décolletant, toujours décent malgré tout, en ses costumes de pierrots, de pierrettes, de chicards, de débardeurs (le débardeur, qui dessine et caresse, souligne et corrigei le plus charmant en vérité de tous les costumes), et utilisa comme pas un cette chose toute parisienne, ailée^ indéfinissable, pénétrante comme un parfum , agaçante comme un acide, savoureuse, capiteuse, irrésistible, et qui s'appelle le chic.
IfÉDAILLONS BT PORTRAITS. 83
J'ai tmqonrs pensé que le CaniaTal, dont nous constatons tous les ans l'agonie, n'avait commencé à dépârir qu'à partir du jour où Gavarni avait abdiqué. B était le roi de cette folle Thuté, il menait, mieux qné Torcheslre, la ronde de ces agités, il lem* a fourni tout leur esprit et dicté tous leurs mots. Il leur enseignait l'art de porter le faux nez et de rouler au bas des escaliers, sur les tapis pleins de poussière; îl leur flsait que tout n'est pas rose dans les dominos et que k Mardi gras a ses maigreurs. Il élaU à la fois Hnspirateur et le spectre du festin, et de la même main qui, sur le papier du cabinet particulier, écrivait : M Fm atme, il traçait ces légendes amères en girise de Miiné! Thécel! Phares! <c U ma$q%$e tomber V homme reste et le pierrot s'émnauit! » Excitations de la nuit, énervements du matin, remords de l'estomac, déchirements de la méprise, certes les prédications de Oavaml Valent celles eu P. HyacinAÎe. U moralise par Texemple.
c Nom intriguons, At Margouty à Goquardeau, deux dominos que nous ne connaissons pas..,, et eux qui savent qui nous sommes....
— Et que nos femmes s*êmhHent, répond Coquardeau.
— Ça m^imrigue. »
Les malheureux I
« Moi^ dit un autre, /ai pas de chance^ je n*ai jamais fait qu*ime femme au bal masqué.... et c'iiait la mienne. >
Les maris le font tot^ours rire.
Voyezwvous ce monsieur en rupture de lit coi^gal et qui se promène, à visage découvert, dans un coihloîr. Un pierrot s'approche :
« Tu as bien tort^ va, de toujours porter ce nex4ày tu sais pourtant comme ça déplaît à madame. »
Et Gavarni est gai, en dépit de tout. Sans doute plus d'une fois Tamertune perce : ^^Y enaii des fèm^ mes^ dit un personnage penché sur la tourbe bigarrée, y en a tù... Et qv^nd on pense que tout ça mange tous
ks jours que Dieu fait / C'est ça qui donne une crâne idée de V homme! » Mais sa muse bientôt se jette elle-même au beau milieu du bal, frissoimante, l'œil allumé, avec un appétit de quadrille et de cancan. Elle saute sans façons, enivrée, pétillante, jetant son rire au lustre et son esprit aux loges. Hurrah 1 les mots vont vite! C'est le carnaval tout entier, le carnaval parisien, avec ses nerfs, ses éclats fébriles, ses saillies de vin de Champagne, sa verve endiablée, sa blague hystérique et ses foudroiements de gaieté.
Gavarni travaillait beaucoup. A YArtistej à la SUhouette^ il donnait des dessins, des lithographies, il illustrait des livres, des romances, c livré, voué, dit M. Sainte-Beuve, à une production incessante. » Bientôt il allait passer au Charivari^ à la Caricature^ fonder le Journal des Gens du Monde. Il habitait alors au n* l de la' rue Fontaine-Saint- Georges et donnait des soirées fort courues des artistes, où Théophile Gautier, qui riait de la politique, coudoyait Laviron qui devait se faire tuer pour la république romaine ; Laurent Jan, Lassailly, François, de Lemud, Jean Gigoux étaient ses hôtes. On causait là de tout un peu, des choses du jour, d'hier ou de demain. Edouard Ourliac y venait, entre deux vins, disant quelque colossale plaisanterie avec son sérieux imperturbable.
Jules Morère, un homme de talent et d*un grand cœur, jusqu'à la fin l'ami de Gavarni et qui, d'une intelligence supérieure à sa destinée, est mort il y a quelques années secrétaire de la rédaction de VIllustration^ écoutait ou souriait de son triste et bon sourire. On parlait quelquefois (Gavarni tout le premier) d'un camarade devenu tragiquement illustre, Tassassin Sébastien Benoit Pey tel, avec qui jadis Gavarni avait logé, et Balzac aussitôt devenait rouge, entrait en colère, protestait de l'innocence du condamné et songeait à Voltaire en citant Calas.
Le charmant et élégant Gayarni de ta lithographie fameuse date de ce temps-là. On ne saurait imaginer l'artiste français avec plus de désinvolture et à la fois plus de correction. Les cheveux abondants, blonds, étages par larges boucles, sont peignés soigneusement et pourtant sans apprêt, la barbe est régulière sans affectation. L'œil observe, la bouche sourit; la main,d'une finesse et d'une blancheur rares, roule ou tord le papelito. La taille est élancée, bien prise et mince, mélange de grâce robuste et de nerveuse agilité. Les vêtements sont des chefs-d'œuvre ; on les prendrait pour ceux d'un dandy, n'était je ne sais quel laisseraller qui corrige dans toute cette physionomie ce qu'elle peut avoir de trop fashionable. L'attitude est — comment dirai-je ? d'un gentleman qui fréquenterait non Hyde-Park, mais les Champs-Elysées ou le boulevard Italien.
Qui me dira pourquoi, revoyant cette figure calme, un peu mélancolique, cette barbe rousse, ce vêtement de velours, tout aussitôt et par un inévitable rapprochement je songe à ces vers de Musset, pâle et blond aussi, et courbé sous son rêve :
Du temps que j'étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre étude solitaire,
Quand auprès de moi vint s'asseoir
Un étranger vôtu de noir
Qui me ressexnblait comme un frère.
Je le reconnais, cet étranger, et, dans son pourpoint de velours, c'était Gavarni, maigre RoUa, l'homme qui te ressemblait comme un frère ^
En vérité Gavarni eût écrit des vers qu'il leur eût
i. Voyez, à ce propos, te beau portrait de Musset (un Musset de fantaisie, enveloppé d'un manteau, le Musset des Contes d'Espagne et d'Italie), par Gavarni.
se PEINTRES Sr SCULPTEURS CONTEMPORAINS.
donné comme un aecent de Mardoche et peat-ètredes Nuiu. Mais quoi I poète, M. Sainte-Beove, qui Fa dté, nous a appm que l'auteur de MiniUt dans ks (où— une élégie — l'était autaut que personne.
Cette nuit, dans le bois, une calèche errante. De sa double lanterne éveillant Técureuili A travers les rameaux revenait scintillante
De Bonlegnt an bassin d'Anteoil. <
De projets de bonheur la calèche était pleine; Nul ne sait qwls regards venaient s'y caresser; Ni de quelle main blanehe on ôtait la mitaine ,
Pour cueillir un premier baiser ;
Ni quelles voix ont ikit de ces aveax qu'inspire Vomhrage parfumé des arbres défendiis.
Poui-tant bien des échos^ au moins pour en médire, Voudraient les avoir entendus.
J'ai souligné deux adorables choses qui donnent bien la note de oette poésie : rbumour, une méhiKolie mélangée de raUlede, quelque chose eosune un siiwp (je dis en bonne part) où l'on ferait tonner les goût* tes d'un citron pressé. ïcrîvaia» Gavarnî mérite d'ailleurs de nous arrêter un moment.
II fonda, en décembre 1833, un journal, le Journal des Gens du Monde^ qui, imprimé sur papier de luxe, arrivait aux abonnés attaché par une laveur rose. II avait là tracé son prograimne. Le journal disait sur sa couverture : Aristide Fashianable. Cest là, si l'on ajoute penseur ei poète, Gavarni tout entier.
Il faudrait aller chercher dans ce journal les pensées, les nouvelles» les fragments ^e Gavarni y a prodigues. La préface est un chef-d'csuvre. PofiUon fMîr» dit le titre. G'estaussi, tant celaa degrftce et dediarme, un papiUon bleu.
« Mon bon ami, voici l'hiver. (C'est Gavarni qui parie.) La neige est déjà bien bas dans vos miUées de Tarbes, votre beau ciel est déjà gris. Déjà vos monta*
gnards oot apporté leor capuchon poiia, oar le brouillard des hauts sommets descend à la rille avec eux. Je vois le petit enfoui réchauffer ses mains rouges anar naseaux fumants des bœufs dociles ; j'entends tinter les docbettes, et Tessieu des chariots crier sous les fagots oblongs du sarment, sous les couches du sapin résineux. Yoici l'hiver, et ce n'est plus qu'à travers la vitre ternie que vous jetex un re^gard. Vous avez abandonné la terrasse et tiré les rideaux goudronnés sur les bouffées du vent d'ouest. La dernière feuille de vigne est tombées sous le poids du givre argenté, et la petite porte que vous savei ne s'ouvrirait plus sans qu'on y brisftt quelques glaçons. »
Que dites-vous du paysage? Or, c'est i cet ami» assis li-bas au pied des Pyrénées» que Gavami veut pré* senter Paris:
« Paris, la ville où l'on sait mardber» où l'on sait saluer, où l'on sait sourire, où l'on sait faillir, où l'on sait tout faire comme il faut. Voyez, gens de tous lieux, gens qui voulez apprendre à vous coiffer, à vous parfumer, à vous présenter; gens qui voulez bien dire» qui voulez bien rire» qui voulez bien voir, voici Paris! Les voix de Paris 1 Les yeux de Paris! La vie de ParisI Les airs de Paris ! Les bals de Paris 1 Les chapeaux de Paris! Les rubans de ParisI Les Odeurs de Paris i » Oui» les Odeurs de Paris l
Ce Journal des Gens du Monde^ de Gavarni, est à la Vie parisienne^ de Marcellin, ce que le gentleman est au gandin» la lorette à la cocoue, ce que resf»:it est à la cascade, le rire élégant au spaane nerveux, la tenue à la désinvolture, la violette au patchouly, la poudre d'iris des marquises à la poudre de riz des filles. Les temps ont changé.
Il s'y montre bien tel qu'il était» fashiouable» soit (puisqu'il tient à l'épithète)» mais — le mot l'eût fait rire — humanitaire aussi. On lui a reproché son dé-
dain pour la politique. Ce n'était pas du dédain. Il avait sa politique à lui, et je dirai presque son socialisme. Les attristés ne sont pas les dédaigneux» la misanthropie n'est point une abdication, je n'en veux pour preuve que ce fragment sur les Misères de la vie humainej d'une éloquence si sincèrement émue :
« •••• La vie humaine, vieux Nick! c'est une autre chanson — et je ne souffre pas aussi bonnement qu'on me désenchante la vie I
« Quelle misère d'avoir eu à chercher toutes ces mi^ sères ! quelle laborieuse patience à les grouper l Dismoi, Nick, tes crins rouges ont dû blanchir à la peine et tes ergots s'user sur ces tristes chemins? Gomment ne te seras-tu pas maintes fois, aux coins de ces malheurs, heurté sans le vouloir à quelque joyeux plaisir? Oii as-tu jeté les fleurs qui pendaient à toutes ces épines? Dans quel adorable livre nous as-tu caché les douces et consolantes pensées qui te seront venues , par mégarde, au milieu de ces lamentations, tandis que ta pleurais ainsi, pour rire, sur les destinées de l'homme? Vieux Nick, vous vous êtes encore fait plus vieux à parachever cette dure besogne ! Mais vous avez désillusionné bien des pauvres êtres, et vous voilà content I Le beau métier que vous faites làl Et comment nous y prendrons-nous maintenant pour faire croire à ces saintes choses qui se nomment la joie, le plaisir, le bonheur? Qui nous écoutera quand nous parlerons d'amitié, de confiance, de naïveté, de générosité, de pitié? Quand nous dirons qu'on s'aime, quand nous affirmerons qu'on rit encore parfois d'un bon rire , saurons -nous garder une croyance à laquelle votre livre infernal n'adresse pas une raillerie ! une croyance I une erreur, du démon, si vous voulez, mais au moins une erreur charmante? Gomment, rien de tout ce qui nous plaît ne saurait être vrai ! Rien I la vie ne serait que cela !
«Nicky entre nous, il estdes^bonheurs dans ce monde; et, tiens, il n'y a peut-être pas de plus suave plaisir que celui qu'on savoure , presque sans le savoir, à glisser quelque monnaie dans la main calleuse d'un pauvre bonhomme qui grelotte au coin d'un mur, le matin, lorsqu'on sort du bal ou d'ailleurs. Qu'Importe, ensuite, que le bon vieux aille acheter un pain, ou boire chopine à la barrière? Qu'il ait eu faim ou qu'on Tait aidé à étancher sa soif d'oubli? Boire est un vice qu'on pdsse au riche ennuyé ! Est-ce parce que le vin de barrière est bien mauvais qu'on blâmerait cette consolation aux tourments de la pauvreté? Non, sans doute. Eh bien ! n'attachez pas le mépris à votre sympathie, et Ton vous livrera, quoique à regret, un peu de toute l'admiration qu'on doit avoir pour l'austère charité des arrondissements.
« Nick, il y a de petites vanités auxquelles on tient plus qu'on ne devrait. Il y a mille circonstances aujourd'hui où l'on voit se mêler les conditions, je veux dire se coudoyer les habits. Il y a encore des hommes et des messieurs, mais souvent un monsieur et un homme auront voyagé de compagnie sur ce fleuve de la vie humaine, dont vous parlez, en bateau, par exemple, assez de jours pour se connaître et s'apprécier. En quittant, la main noire serre cordialement le gant jaune.
c D'un côté, cela veut dire : < François , il y a bien
< des jargons qui ne valent pas votre simple bon sens, « bien des conditions bien moins noblement portées t que la vôtre» et je me sens au fond du cœur honoré « de comprendre cela et de vous toucher la main ; et « vous êtes un homme que j'estime au-dessus de beau-
< coup d'autres. »
< Ce à quoi la main noire répond : « Ma foi, mon- « sieur, vous sentez bon , vous avez des petites bottes « luisantes qui me font rire, vous êtes ficelé dans votre
a casaqoin comme une demoiselle ; enfin vous êtes jo- « liment Parisien; c'est égal, vous êtes un homme. >
Ces sortes de confessions, échappées à la plume (oa au crayon) de Thomme» un jour de réflexions plus profondes, complètent, ce semble, le portrait de Gavarni. Il n'était donc pas systématiquement désespéré I II ne demandait donc qu'à Jeter au Tent son amertume i
Je trouve encore, dans ses écrits, cette pensée :
« Peut-être médit-on un peu trop des Crieusei iamour. Pourquoi tenir à l'authenticité du vin de Champagne, pourvu qu'il y ait quelque inoflfensive gaieté au fond du flacon ?»
Certes cela n'est ni d'un style ni d'un homme ordinaire.
Mais où Gavarni Yécrioain se surpassait, c'était dans ces billets, dans ces lettres, dans ces petits mots, dans ces bijoux en deux lignes que personne n'écrirait comme lui. On pourrait, on devrait publier sa correspondance, et je la placerais dans ma bibliothèque, tout à côté de cet autre inimitable Parisien, Henri Heine.
Laissez-moi, puisque aussi bien nul éditeur ue se présente, vous en donner un extrait. Voici ce qu'il date du Havre, ce qu'il envoie à une dame à Paris, et ce qu'il appelle uns fadaUe iur une falaise :
« Madame,
« .... Partir de Rouen avant le soleil, un beau matin, et prendre le paquebot qui mène au Havre, c'est le plus délicieux voyage qu'on puisse faire. Je songeais qu'on devrait le faire avec une femme. Je me demandais avec, quelle femme. Je cherchais. J'ai trouvé que c'était avec vous. Je vous demande bien pardon, mais c'est à vous que je montrais le délicieux rivage, à vous que je disais : « Gomme c'est beau! »
« Un soir, qu'un mien ami et moi nous faisions les
beaux dans une loge» au thé&tre du Havre, j'ai imaginé que nous étions de grands sots, j'ai planté là mon compagnon, j'ai mis mes gants blancs dans ma poche, j'aurais voulu pouvoir y meUre aussi mes bottes ver* nies, et je vous ai emmenée au sommet dlngouviile, pour voir la mer par une belle nuit, le Havre et sc« lanternes à nos pieds; il est vrai qu'il faisait un vent à déraciner des rochers, mais c'était bien beau! Seulement, en descendant, j'ai failli, madame, vous faire rompre le cou. Je vous en demande bira humblement pardon. »
Gavarni peut-être, en ces derniers temps, eût souri si on avait hasardé (ce qu'il n'aimait pas) un compliment sur la façon dont il tenait la plume. Mais il n'entendait pas qu'on lui parlât de la manière dont il tenait le crayon. Il y avait comme deux hommes en lui, le savant et l'artiste, et comme Mme du DefFant, parlant du temps où elle était femme ^ volontiers eût^il dit : « Du temps que fêtais peintre. »
On voyait là, encadrés, souvenirs toujours jeunes, monuments moraux d'une époque aujourd'hui disparue, ces types autrefois dessinés, lancés, inventés, créés par lui, le Débardeur^ le Pierrot, le Sauvage^ le Chicard. (Il y a le Ghicard de Gavarni, comme il y a le Ghicard de Ghicard. Et, d'ailleurs, le carnaval tout entier n'a-t-il pas été, un moment, le Carnaval de Gavarni?)
« Yoilà de l'histoire, lui* disai&je en lui montrant ces merveilleuses aquarelles.
— Ça ? » fit-il, avec quelle expression I et il n^ajoula plus rien.
Hais à qui lui parlait mathématiques , problèmes, trigonométrie, il répondait. Derrière les magnifiques dessins des mms qu'il envoyait à YlUustratiqn on retrouvait parfois des calculs , des figiu*es géométriques.
des équations ; La Rochefoucauld en vieillissant était devenu M. Lalande.
Gavarni, on le devine bien, avait étudié la vîe plutôt que les livres. Pourtant il savait beaucoup ; son jugement, son tact, son goût remplaçaient pour lui toutes choses. D'aiHeurSi il avait sa science personnelle.
Il disait d'un homme :
« Il ne connaît ni le peuple ni le monde. »
Gomme un pédant dirait :
« Il ne sait ni le latin ni le grec. »
Vantant un jour, devant M. Sainte-Beuve, les Contes drolatiques de Balzac, l'auteur des Causeries du lundi lui fit observer que le vieux français n'en est pas pur:
c Ahl dit Gavarni, moi, j'ai la bonne aubaine de n'être pas grammairien I
— Je n'aime pas la gravité, disait-il encore. Les gens graves me font penser inévitablement à ce monsieur qui, en diligence, entendant sonner, pendant la nuit, trois heures à la montre de son voisin, dit avec conviction : Ce doit être trois heures du matin ! »
Il habitait, avant d'aller mourir à Auteuil, cette petite maison d'extérieur modeste, qui donnait à la fois sur l'avenue Bugeaud et sur l'avenue de l'Impératrice. G*est là que pour la première fois je l'ai vu.
La demeure était froide, triste. Il appelait cela soa tombeau.
Vous entriez. Gavarni, dans son fauteuil, enveloppé d'une vaste houppelande en velours noir, l'air de quelque rabbin de Rembrandt, vous tendait la main en souriant. Jusqu'au dernier moment, cet homme a été l'aménité, la grâce. L'&ge était venu pourtant» la maladie minait ce corps, l'étreignait, l'étranglait. La souffrance venait contracter parfois ce visage maigre; la toux, une toux implacable et sourde, coupait le trait d'esprit, eflfaçait le sourire. Gavarni faisait un geste, surmontait l'accès, et l'on eût dit, à le voir se redresser
soudain, qu'il crayacbait la douleur de sa main de gentleman.
Ce n'était plus, il est vrai, le Gavarni brillant et séduisant de cette lithographie célèbre^ signée par lui voilà quelque trente ans. Ses cheveux avaient blanchi, la barbe grise ne gardait plus que"" quelques reflets blonds. Parfois le sourire même découvrait les dents longues et jaunes; mais sa physionomie conservait une finesse exquise, quelque chose de souverainement altier et de fièrement dédaigneux : les yeux avaient Téclaîr, les lèvres l'ironie, la voix une douceur sympathique, un charme qui savait devenir une cruauté.
Celui qui était là pourtant, comme abandonné, em« prisonné dans son* fauteuil, cloué à cette table qui n'était plus même une table de travail, celui-là avait été de toutes les voluptés et de toutes les fêtes, le plus fou des fous, le plus cavalier et le plus élégant ; — le charme et Tcntrain du Français avec je ne sais quoi du flegme britannique, une goutte de genièvre dans un ▼erre de Champagne. On se Tétait arraché, on l'avait fêté et adoré. Maintenant, le mondain s'était fait ermite ; on ne l'eût point reconnu dans celte façon d'alchimiste qui parfois crayonnait des problèmes de trigonométrie en marge de ses journaux. Et n'y avait-il pas là comme une gageure? N'accusait-il pas lui-même le contraste? Dnns son cabinet, sombre et froid, deux ou trois figures de Ribera, des livres qui étaient des bouquins, une tête de mort scellée à une plaque de marbre, le crâne d'un chien, des paperasses, un bâton de cire rouge sur un plat d'argent. Rien de plus. Cela était triste et muet. Il déjeunait là d'une bouchée de pâté et d*une larme de bordeaux. Mais, de son fauteuil, soulevant le long rideau de serge verte qui cachait sa fenêtre, Gavarni pouvait voir, ensoleillée, blanche et poudreuse, l'avenue de l'Impératrice, où se pressait, où défilait, caracolant, saluant, le long cortège des élé-
gances à la mode, celai qu'il avait mené, guidé, raillé, cinglé!
Vous ne vous doutiez pas, grandes et petites dames qui passiez, qu'un œil vous épiait, invisible, vous déchirait, énigmes maquillées, lisait clair dans vos regards, dans votre*silhouette, dans votre costume, bien plus, vous déshabillait de la tête aux pieds, et que cet homme était Gavarni? Quelles poses savantes -^si vous aviez su — vous auriez soudain choisies 1 Arec quel art vous auriez déguisé votre sourire, allangui votre corps, allumé votre regard? A quoi bon? celui-là vous connaissait, celui-là vous avait enlevé votre masque d'Opéra et votre £ard de promenade. Fourberies et peintures, les hypocrisies du dedans, celles du dehors, faux serments et faux cheveux, il savait tout-, et s'il dédaignait de rire encore, c'est qu'à présent la comédie est devenue cohue, et que sa muse, était hautaine.
L'antithèse cependant était poignante. Ce peintre de la vie élégante mourant, s'éteignant à deux pas de la Gourlille du luxe ! On raconte que M. Thiers, un jour d'émeute, se penchant au balcon d'un ami, dit en sou- Aant :
« Je regarde passer mon Histoire de la Rivolibtion. »
Et Gavarni aurait pu dire :
« Je regarde passer mes Masques et Visages, mes Lorettes vieillies et mes Parents Terribles ! Je les reconnais sous leurs noms nouveaux. Ils sont aussi laids, elles sont aussi sottes ! Pourtant aux heures d'autrefois elles étaient moins peintes peut-être, et Mogador valait mieux que Goral »
Quant aux étudiants, quant aux grisettes, il n'y pensait plus.
Personne plus que Gavarni n'a eu de l'esprit, de cet esprit ailé qui part lestement chargé d'un enseignement comme une abeille de son miel. Ceux qui ne comprenaient pas l'ironie accusaient le railleur de
MÉDAILLONS BT PORTRAITS. 95
n'être pas gai. Ajoutez que» toujours correct dans sa mise, grand et pâle, Gavarni^.en sa jeunesse, affectait une froideur altière.
« Il a l'air, disait-on, d'un croque-mort qui s'enterrerait lui-même. »
Mme de B. lui demandait un jour :
« Pourquoi donc ne riez^vous jamais ?
— Farce que mon métier, madame, est de faire rire les autres* »
Il les faisait souvent rire jaune. Pas un vice, pas un travers, pas une lâcheté, pas une hypocrisie ne lui échappait. Quand on voudra connaître le monde de 1830 à 1848, on ouvrira éiemellement Balzac et 6avaroi. Sans pitié pour les maladies morales, Gavami était volontiers indulgent pour les malades. Il frappait les choses et pardonnait aux hommes. On a remarqué lort justement qu'il n'y a point de personnalité dans sou œuvre, Gavarni laisse la charge k Daumier, les traits grossis ou déformés, la satire violente et implacable ; il s'occupe non d'un homme^ mais étth^mme; il n'est point caricaturiste, il est moraliste.
S'il eût voulu pourtant, pas un de ses contemporains ne lui eût échappé. Il fallait l'entendre d'un mot, d'un trait, dessiner verbalement, peindre, juger, jauger un homme.
«Edouard Ourliac! Un pitre croisé de sacristain. Bobèche qui aurait mis une soutane. »
Et tout est dit.
« Balzac? Je l'ai vu au bain un jour, nu. Figurezvous un as de pique coupé par moitié.
— Léon Gozlan? beau et commun à la fois, quelque chose de l'Indien et du gros bourgeois, un radjah marchand de chaînes de sûreté.
— Henri Monnier ? Un imitateur. Il a toujours besoin de passer son bras dans la mandie d'im autre pour être drôle. »
Entre parenthèses, Gavarni faisait un grand cas du talent d'Henri Monnier.
Un nom lui amenait aux lèvres un souvenir, mille souvenirs. Et parfois il s'attendrissait, le sceptique, il hochait la tête, songeait au beau temps» au bon temps, à Lassailly qui se disait bachelier es Gavarni. à Laurent Jan, déjà misanthrope, à Gautier, & Héry, à tant d'autres qu'il ,ne reverrait plus. Il riait du bout des lèvres, et je crois bien qu'il pleurait au coin des yeux^.
II y avait sous ce dessinateur "sans pitié, sous ce prosecteur à l'instrument froid^ et sûr, un poète attendri, un peu amer, saisissant et émouvant, il y avait un écrivain remarquable, et nous posséderions deux beaux livres de plus si Gavarni avait publié certain roman inachevé, et ses lettres sur TAngleterre, des chefsd'œuvre semés çà et là, perdus....
Cette Angleterre, comme il la connaissait, comme il la parlait après l'avoir dessinée ! Le peuple, les grands, les millionnaires, les misérables, Rcgent's Park et Saint-Gilles, les courses, les combats de coqs, les combats de rats, les combats d'hommes, il montrait tout cela, avec quelle verve, avec quels bonheurs d'expressions !
Cette expédition datait de 1847-1848. Gavarni s'était épris de Londres, par curiosité. D'abord installé à Vhùtel, il avait vécu de la vie de tout le monde. Un beau jour l'idée lui prit d'aller loger en plein White-Ghapel, parmi les mendiants et les pick-pockets.
1. Gavarni possédait (je le vois encore) le seul portrait au daguerréotype qui ait été fait de Balzac. En manches de chemise^ le cou nu, réchancrure de la chemise dessinant la poitrine proéminentSi le ventre gros, Balzac avait là-dessus l'apparence bizarre d'un marchand de vins condamné à mort. L'œil était superbe. Ce portrait, si curieux, avait été donné à H. Ch. Yriarte par le fils de Gavarni. Les Prussiens l'ont broyé sous leurs talons en pillant la. propriété de M. Triarte, à Montretout.
« Vous me louerez une chambre dans ce quarlierlà, > dit-il au garçon d'hôtel.
Le garçon eut un haut-le-corps.
a Impossible,' dit-il.
—Pourquoi impossible ?
—Parce que ma respectabiliti s'oppose à ce que je mette le pied dans ces repaires. »
Étudiez donc les mœurs avec cette humeur*là. Le cant est un lest qu*il faut jeter bien vite. Gavarni loua sa chambre lui-même^ et dès lors y passa des journées entières, des nuits.
On s*y assommait, les enfants couraient, nus comme des vers, dans les ruisseaux (des vers de vase), les femmes en haillons rongeaient des os sur le pas des portes, on entendait parfois contre une pierre le bruit mat et effrayant d'un ivrogne trop plein qui tombait, et dans ce fumier passaient, insolents, lustrés, brillants, étincelants, de ces petits coqs pattus de race anglaise, comme des grands seigneurs fourvoyés dans un cloaque.
Il fallait entendre Gavarni esquisser, achever le tableau.
G*est à Londres surtout, en étudiant les dessous atroces de la vie anglaise, que Gavarni développe en lui cette fibre secrète qui le poussait déjà six ans auparavant à écrire la page sur les misères humaines. Il se sentit à la fois plein de pitié et plein de colère, colère plutôt ironique que menaçante, allant pourtant droit au but. Son arme est ciselée, d'acier brillant, maniée d'une main élégante, mais elle perce et troue aussi profondément que le couteau de l'homme qui se venge. Les sceptiques sont terribles quand ils s'émeuvent. Telle lithographie de Gavarni montrant, aux portes d'une prison, hâves, décharnées, accroupies, les joues creuses de faim, les yeux rongés de larmes, des femmes d'insurgés attendant la sortie de leurs ma-
rift, restera, je n*en doute pas, comme le plus afllreux tableau de nos guerres civiles : cela vaut la rue TroMnonain. Gavarni a laissé dans la coulisse rhorrible que Daumier traînait sur la scène, mais le saisissement est le même. Et quel drame, ce dessin représentant, appuyée contre le parapet d'un pont, entre la rivière et la honte, une l'emme, une mère avec son enfant dans les bras, tendant fièrement la main, demandant l'aumône d'un œil sec! Au-dessous Gavarni a écrit : la fin iun roman ! On regarde et Ton rêve.
Je n*ai pas dit tout ce qu'il a fait : les Pariageuses^ la Vie déjeune hommes les Enfants et les Parents terrihkSy les Invalides du sentimetu, la Folle du loffis, Histoire de politiquerj Balivemeries parisiennes^ les Toquades^ sans compter les belles illustrations du Juif-Errant, d'Eugène Sue, du Oomte dé Monte-Cristo^ des Contes. d^Boffmanny du Diable à Paris : l'œuvre est vraiment considérable. Il a laissé peu de choses inachevées et Vlttustrù' lion les a toutes. Gavarni dessinait de mémoire, non immédiatement d'après nature , mais pour ainsi dire d'après sa vision. Son crayon allait, luttant avec son souvenir. Le personnage achevé, Tartiste demandait ce que cet être pouvait penser, ce qu'il po»vall dire. II Fétudiail physiquement, physiologiquement, comme s'il l'eût rencontré dans la rue, et mettait ensuite an bas du dessin la légende résultante de ses observations. « Cet homme, disait-il, doit dire ceci^ cette foRHne répond évidemment cela! » Il dessine un joœ* une femme, une de ces Parisiennes blondes, minces, le pied menu, provoquantes, espèce de grandes dams grisettes qu'il excellait à rendre ^ mettant une pièce de monnaie dans la main d'un petit ramoneur endormi contre une borne, et tout souriant, il écrit auHiessous le vers de Béranger :
Le plaisir rend Tâme si bonne!
Oa lui i^nvoie de rimprimerie uae épreuve avec cette observation: Nous ne comprenons pas la légende'^ Gavarni hai)6sa les épaules et la renvoya simplement. Le prote la retourne : Noits ne comprenons pas. — Vous n^avez pas besoin de comprendre^ répond, au crayon, Gavarm. Imprimez.
La légende et le dessin sont célèbres.
Pour juger Gavarni artiste, il faudrait m'appesantir plus longuement sur les phases diverses de son talent, le suivre, par exemple, depuis ses productions premières, un peu grêles, jusqu'aux larges inspirations de ces derniers temps. La chose a été faite et bien faite, en particulier par M. Charles Blanc et aussi par M. Sainte*Beuve, qui encore une fois a peint Gavarni de pied en cap. On peut dire que Gavarni progressa jusqu'à la fin. Ses productions les plus complètes datent certainement des dernières années de sa vie. Les Enfants terribles avaient fait sourire, Yireloque a fai' songer. Quelles pages toutes vivantes pour l'historien futur de nos mœurs, de nos vices I Quels documents pour les moralistes I Supposez Gavarni au lieu de Debucourt au milieu de la Révolution française et nous n'aurimis pas seulement un coin charmant du Palais* Rbyal^ mais Paris, Paris tout entier, muscadins et ja* cobins, le Paris d'en haut et le Paris d'en bas, et Mercier serait oublié. C'est que Gavarni a su tout peindre : on trouverait dans son œuvre à des lorettes maquillées et des bourgeois ventrus jusqu'à la cour d'assises et jusqu'aux haillons; c'est qu'elle restera, cette autre comédie humaine qu'on ne peut regarder sans sourire, sans soupirer, sans frissonner aussi, ce monde grouillant, bizarre, parfumé, charmant, hideux, qui attire et qui repousse et qui fait venir aux lèvres à la fois le baiser et le mépris. Cette société est là tout entière, la grande dame et la courtisane, réunies par les mêmes fourberies, le banquier et le bohème, jetés au même
I)anier. Tout cela se démène, se heurte, se tend les bras et s'insulte, se déteste et s*adore, se déchire et se caresse. Gomme dans la vie et à travers cet amalgame étrange et cette foule bariolée circule, sordide, effrayante, drapée dans ses baillons et dans sa majesté sinistre Thomas Yireloque^ la plus superbe incarnation du Mépris qui soit sortie du cerveau d'un contemporain.
Thomas Yireloque ! je comparais involontairement, la dernière fois que je vis Gavarni, sa tète fatiguée, plissée, au visage sinueux de son héros. Parfois, un rictus amer venait après un franc éclat de rire aux lèvres de l'artiste, et je trouvais dans cette physionomie belle encore je ne sais quoi justement du fauve sourire de Yireloque. Qui sait? Gavarni avait pris plaisir peut-être à s'incarner dans cette ironie suprême comme ces poètes qui prenaient, aux temps antiques, un masque de théâtre pour jeter à la foule leur anathème ou leur défi.
Je faisais à Gavarni cette dernière visite la veille ou l'avant-veille de son déménagement. Il quittait Paris, tout était emballé chez lui, empaqueté. Plus de livres. Il déjeunait un p&té froid et une bouteille de Bordeaux. Après quelques bouchées, il repoussa son assiette.
« Je ne peux pas manger devant le monde, dit-il en souriant.
— Allons donc l »
Je m'étais levé.
« Restez, restez, fit-il avec un accent de tristesse. Ce n'est pas vous qui me gênez, allez, c'est ce diable d'estomac. »
Il toussait beaucoup. Huit ou dix jours après, le S3 novembre, il était mort.
c J'arrive du cimetière, écrivais-je le 25, de ce petit cimetière d'Auteuil où l'on a enterré Gavarni. Nous
n'étions pas nombreux, et cette pensée nous venait învînciblemenl que cette pluie battante, cette boue tristement délayée, ce vent d'hiver qui chassait les dernières feuilles jaunes, n'auraient pas dû être faits pour cet élégant et ce charmant. Mais les choses s'inquiètent bien des hommes !
« A côté du fils, en tête du cortège, Lorentz, que Gavarni aimait beaucoup, un des vieux camarades, Lorentz, Vhomme au grand manteau bleu. Peu d'amis, cependant, étaient venus ; les plus chers se trouvaient absents. Point de femme derrière le cercueil de cet inquisiteur qui, lui aussi, l'ai-je dit? avait cherché la femme. Pas même une lorette vieillie.
« Nous l'avons mis flans le trou profond, sous la pluie. On lui a jeté, en s'abritant d'un parapluie, quelques gouttes d'eau bénite. Tout est dit. » .
11 faudra du temps pour que la nature réunisse dans un seul homme tant de qualités et de si diverses, des dons aussi étonnants et aussi rares. Quoi ! on quitte un jour sur une poignée de main, sur un mot d'esprit, Sm* un sourire, un homme éminent et charmant, on lui dit : Au revoir , on s'éloigne, on reviendra bientôt, demain, dans deux jours, dans huit jours.... Et les jours passent, et cette poignée de main sera la dernière, et ce sourire sera le dernier, et on ne l'entendra plus cette voix qui disait tant de choses et les disait si bien! C'est fini. Par hasard, en passant, un ami vous jette une nouvelle dans l'oreille :
— Gavarni est mort !
Tout est fini. On rentre chez soi, étonné, se demandant si vraiment cette toux était mortelle, s'il n'y avait pas une force encore, et très-grande, dans ce corps qui résistait, si des soins, si ce grand air de la campagne qu'il était allé chercher depuis trois semaines à Auteuil, — son cher Auteuil, — son jardin, ses fleurs, — ne pouvaient le sauver!
lOS PEINTRES ET SCULPTEURS CONT£B£PORAINS.
Oa V€ut se souvenir, on jette sur le papier des mots, des lignes. Biais, en écrivant, c'est lui qu'on revoit; c'est avec lui que l'on cause, et c'est alors seulement qu'on sent ce que valait celui qu'on a perdu.
— Qu'on mette sur sa tombe, disait-on dernièrement ilcif/ltla Bruyère!
La Bruyère ? A quoi bon 1 Celui-là n*avait pas d'aïeux. Il date de lui. On écrira : Ici repose Gavarni\
1 . Les frèm do Goncourt yont publier sur Gayami un livre qui donnera tout entière la physionomie de Tillustre artiste et philosophe. C*e8t le dernier ouvra^ tombé de la plume fraternelle des deux remarquables écrivains.
DE !l865
La monnaie de M. de Turenne — ceci est une redite, —il y a longtemps que nous n'avons plus que cela en matière d*art. De talent, personne ne manque ou presque personne, et il est bien entendu que tout le inonde sait tenir la plume ou le pinceau. Mais faire un livre ou faire un tableau, voilà le difficile. II faut avouer que les nouveaux venus sont beaucoup plus inhabiles sur ce point-là que leurs aînés. Voulez-vous avoir une idée exacte de la peinture à Theure qu'il est ? Songez qu'il fut un temps où, lorsque les Delacroix, les Ingres, les Decamps, les Delaroche exposaient, M. Meissonier n'était guère considéré que comme un maître de second ordre, tandis qu'aujourd'hui ses tableaux sont bien souvent les rois du Salon. Il absorbe l'attention, il préoccupe la critique, il est, semble-t-il, le mattre entre les maîtres. J'aime autant que personne la peinture de M. Meissonier, mais je dois avouer que nous avons baissé de quelques crans le niveau de notre admiration.
L'heure est finie de ces expositions, semblables à des champs de bataille, où certaines œuvres remuaient la foule et la divisaient profondément; plus de luttes ardentes; les Guelfes et les Gibelins ont signé un traité
de paix, plus de factions de Noirs et plas de Blancs. Si j'étais méchant, je dirais que les Gris forment la généralité. Hais je ne voudrais pas être trop sévère et je crois, tout bien réfléchi, que si le Salon de 1865 laisse une impression générale, c'est celleM^i : que le talent est devenu une monnaie courante et qu'il est bien des œuvres dont on ne parlera même pas, et qui méritent cependant l'attention ! L'art français, l'art contemporain ne ressemble plus, comme en 1830, par exemple, à une chaîne de montagnes, avec pics superbes, rocs farouches et menaçants, torrents impétueux, chênes robustes, mais bien plutôt à une vallée sans grands accidents de terrain, mais fertile, mais riante, avec de frais bouquets d'arbres disséminés çà et là, quelques monticules couverts de gazon et de bien des côtés de clairs ruisseaux.
C'est justice, au surplus, d'aller chercher des points de comparaison dans le paysage ; les peintres de la nature — j'entends les paysagistes — sont encore de tous nos artistes ceux qui semblent les plus dignes d'attention. Corot est toujours cet enchanteur qui voit la nature dans les brumes matinales comme tel poëte cherche avant tout dans la femme ses grâces enfantines. Jules Dupré travaille en pleine forêt, dédaigneux des expositions publiques, faisant un Salon de son atelier. Daubigny lutte, vaillamment, comme s'il n'était pas un mattre. Paul Huet, Rousseau, Aligny lui-même, sont toujours sur la brèche. Et parmi les nouveaux venus, que de tempéraments d'élite qui s'accusent de plus en plus!
Quelle poésie, quelle entente de l'effet et de la couleur, dans le Coin de parc de M. Hanoteau! C'est la nature surprise dans ses recoins intimes, ce sont ses séductions pénétrantes transportées sur la toile. Qu'il ferait bon sous ces arbres verts! comme elle coule avec un doux murmure l'eau fraîche de ce ruisseau 1 L'im*-
pression de calme si bien saisie Tan dernier par M. Hanoteau dans son Paradis des Oies, est telle encore, — et ce tableau, non médaillé, est un des bons paysages du Salon de 1865.
Les deux toiles de M. Francis Blin ont été plus, heureuses. Elles ont obtenu du jury une médaille, et, certes, elles la méritaient. Je préfère de beaucoup lé Soir d'été en Sologne au Vieux moulin de GuildOs Ce Soir d^étéy peint dans une gamme douce, paisible, singulier rement harmonieuse, repose la vue et la retient. Lé peintre a choisi le paysage le plus simple au monde, un pays plat et marécageux. Un ciel un peu gris se reflète dans un étang sans rides, au milieu d'une prairie aqueuse. A perte de vue de l'herbe, du ciel. Pas un personnage. G*est la vérité dans toute sa poésie.
Que ces simples motifs valent mieux que les effets recherchés, cette année, par M. NazonI De ce dernier, je ne me souviens que d'un tableau, exposé l'an passé, les Bords du Tarn au sokil levant. la rive joyeuse et claire, les rayons dans les arbres, les paillettes sur le fleuve, le mouvement, la lumière, l'air, la vie !... L'an prochain, M. Nazon prendra sa revanche.
M. Ferdinand Chaigneau est mon ami. J'ai vu ébaucher les deux toiles qu'il expose, mais ce n'est point pour cela que je les aime. Il leur manque bien peu de chose pour être deux paysages de premier ordre, — un peu de tons gris, pour faire valoir, par exemple, Teffet du soleil couchant dans le Carrefour de rÉpirie m décembre. L'arbre dénudé de feuilles, aux branches tordues, un des géants de la forêt de Fontainebleau, est un morceau achevé. Il y a bien [des qualités dans les Vaches sur les hauteurs d'Apremont. Que de fois je les ai vues groupées ainsi, paissant çà et là les touffes d'herbes, faisant tinter à travers la forêt leurs grêles sonnettes, ces vaches rousses ou tachetées ! Ces hauteurs d'Apremont sont un des coins superbes de la
merveilleuse forêt. M. Ghaigneau les a rendaes avec bonheur, et Ton reconnaît dans ces études de vaches et de moutons un des bons ^ëves de Brascassat.
Après le paysage, le grand souci — et l'honneur— des peintres contemporains, c'est le portrait. De l'œuvre de Flandrin peut-être ne restera-t-il que les portraits merveilleux exposés dans les dernières années de sa vie, la J^wm fille à FœiUet^ surtout — cette création après Dieu — et aussi telle petite étude d'enfant, dite par le peintre d'une main mourante» admirable ébauche» œuvre d'un voyant autant que d'un peintre, un panneau grand comme les deux mains, où Flandrin a mis tout un monde d'inspirations, de prière, de pensée dans un regard. Cette année, à quel tableau M. Cabanel, le peintre du PoêU florentin^ doit-il sa médaille d'honneur T Â des portraits. Je ne parle pas de son portrait de l'Empereur^ bien au-dessous, à mon avis, de celui de Flandrin, je veux désigner ce magnifique portrait de Mme la vicomtesse de Ganey, — une œuvre vivante, parlante , quelque chose de gracieux, d'intelligent, de réellement animé. Le sourire, le front, la courbe des bras, les maias sont des merveilles. Et quelle harmonie dans ces chairs, dans le velours de la robe ! comme la figure se détache sur le fond du tableau 1 Flandrin cette fois est égalé.
Autre portrait de premier ordre^Ie portrait de femme de M. Giacomotti. Et M. Bouguereau, a-t-il fait jamais œuvre meilleure que ce portrait de Mme^*! On a beaucoup raillé — et moi tout le premier, si je ne me trompe — M. Bouguereau sur ses prétentions à la recherche de la couleur. La couleur? c'était, disionsnous, pour M. Bouguereau quelque chose comnie le fruit défendu, — une toison d'or impossible à conque* rir, un fruit pourpré qui ne mûrit pas dans lesjardins académiques. Et brusquement, oubliant ses théâtrales Euménideif voilà que M. Bouguereau devient un pein-
tre presque chaud, mouvementé, coloré; oui, coloré. Regardez son Portrait et sa FamiUê indigente.
C'est aussi un peintre de portrait, M. G. Courbet, — et je crois même qu'il nous avait annoncé son Proudhon et sa famille en 1856 comme un cfaef-d'oenvre, ni plus ni moins. « Mon tableau, disait-il simplement dans ane lettre rendue publique, fera beaucoup, mais beau* coup d'effet. » M. Courbet ne se trompait pas. Hélas I cette année 1865 sera pour le mattre peintre d'Omans une date mauvaise. Voilà tanlét trois ou quatre ans, M. Courbet avait fait un grand pas dans Topinion en exposant son Combat de cerfs. On commençait à ne plus rire. Le Franc-Gomtots avait saisi la foule. Il avait réduit ses adversaires à compter désormais avec lui. Grande victoire 1 Un bomme discuté qui devient on homme accepté. Mais le temps passe et, comme par gageure, Courbet expose, en 1864, un portrait de femme copié sur quelque cadavre de la Morgue, on chasseur à cheval sorti d'une botte de jouets de Nuremberg, et, cette année, le paysage le plus bouffon et le tableau d'intérieur le plus bizarre que eervelie réaliste puisse imaginer.
Et d*abord le paysage. Des vacbes en bois peint, conduites par une de ces bonnes femmes en jupon rond que les pfttres sculpteurs de la Forét-Noire taillent à coups de couteau dans le sapin, se prùmènent et broutent une prairie artificielle d'un vert cru et choquant. Le terrain d'ailleurs semble se dérober sous leurs pas, il aurait grand besoin d'être étayé. Peu importe. Le ciel est dur, sans harmonie. Aucune gradation de Ions; des placages de crudités et de couleurs criardes.
Puis le portrait. Je n'ai jamais eu la bienheureuse occasion de voir P. J. Proudbon* Mais cette physiono^ mie robuste et fière était de celles qui nous sont à tous familières. Ce front solide, large, vaste, ce visage fait de volonté, de force et de bonté, cette laideur magni*^
fique, ce regard net el franc derrière de larges lonettes, cette m&le physionomie, étaient bien faits pour tenter le pinceau d'un grand peintre. M. Gustave Courbet, qui n'a pas pu peindre Victor Hugo, a voulu se rattraper sur Proudhon. J'allais dire se venger sur Proudhon, et le mot eût été juste. Ce n'est pas un portrait^ c'est une caricature. Cela est laid et odieux. Point de dessin, point de couleur, — quelque chose de gris et de terne ; le philosophe en blouse blanche, assis sur les marches — ou plutôt dans le ruisseau — de sa maison, au soleil, et regardant sans voir, avec des yeux sans pensée. A ses côtés, des enfants disloqués. Au fond, Mme Proudhon causant, — et le peintre n'a pas été pour elle plus galant que pour son mari. La politesse eût exigé de ne pas représenter Mme Proudhon bossue. Être forcé d'endosser les gibbosités du pinceau de M. Courbet est chose dure pour un modèle I N'importe. Tout cela gris, flasque (il n'y a pas de torse dans la blouse de Proudhon), tout cela mal dessiné, et, ce qui est plus triste, mal peint* Et voilà pourtant ce que fait de son rare (aient, de sa violence de couleur, de sa verve endiablée, ce peintre qui aurait pu être, qui allait être un maître ! Est-ce faiblesse, est-ce système? M. Courbet se croit-il réellement infaillible, comme quelques-uns le prétendent et comme certains voudraient le lui faire entendre ? Je l'ignore. Mais je déplore, moi public, tant d'espérances évanouies, de superbe audace devenue inutile, tant de talent dédaigneusement jeté aux quatre vents du ciel I
J'aime l'audace et je crois, comme Danton, qu'il en faut beaucoup, mais pas trop cependant. Il était une fois un jeune homme qu'on appelait Manet, et qui, un beau jour, exposa bravement, parmi les tableaux refusés, une femme nue déjeunant avec des jeunes gens vêtus de paletots-sacs et coiffés de sombreros à
Tespagnole. Beaucoup crièrent au scandale, quelquesuns sourirent» d'autres applaudirent, tous prirent note du nom de Taudacieux qui tenait un peu et qui promettait beaucoup. Nous le retrouvons cette année, avec deux terribles toiles, défis jetés à la foule, railleries ou parodies, que sais-je ? Oui, railleries. Qu'est-ce que cette odalisque au ventre jaune, ignoble modèle ramassé je ne sais où, et qui représente Olympia? Olympia? Quelle Olympia? Une courtisane sans doute. Ce n'est pas à M. Manet qu'on reprochera d'idéaliser les vierges folles, lui qui en fait des vierges sales. Je m'étais promis de n'en point parler, — pas plus que de cette Princesse du pays de la porcelaine^ pastiche chinois qu'expose M. Whistler, l'auteur de la Femme en blanc '. L'excentricité n'est charmante qu'à petites doses et comme par globules homœopathiques^ Elle ne plaît d'ailleurs que si elle parait naturelle. Votre démarche est-elle étrange, et penchez-vous la tète de quelque façon singulière, on peut vous remarquer et trouver même quelque charme à cette originalité. On lui en trouvera d'autant plus que l'uniformité dans la vie devient fatigante. Mais essayez-vous de vous déhancher pour attirer les regards et voulez-vous vous contourner , on rira de vous et l'on vous sifflera impitoyablement dès que vous aurez à ce jeu attrapé quelque torticolis^
La foule fait justice de ces transports du pinceau; mais le malheur est qu'elle paraît confondre dans sa
1. Je laisse subsister ici cette appréciation ; depuis, j'ai revu» à Londres, cette Femme en Manc et elle m'a beaucoup moins déplu; il y a là de la sève quelque étrange qu'elle soit. — Quant à M. Manet, en dépit de tout, c'est un peintre et un véritable peintre. On retrouvera plus loin son nom
2. n y avait en 1863, parmi les refusés, un superbe tableau, les Basques jouant à la paume , par M. Gustave CoUin. Qu'est devenu ce peintre^ et pourquoi n'expose- t-il plus?
réprobation les tableaux de M. Ribot et ceux de ses parodistes. Il y a bien sur les cadres de M. Rlbot cet avis au lecteur qui arrête les critiques : médcùlk; n'importe, le public résiste à ces chairs sanglantes, à cette peinture crue, violente et saignante. Ga Saint Sébastien n'en est pas moins, à mon avis, le tableau «ans contredit le plus remarquable du Salon» «^ et je ne me souviens pas avoir vu depuis longtemps pareil morceau.
On a déjà crié au pastiche. M. Ribot , s'il fallait en croire quelques-uns, aurait malement dérobé la pa* lette de Ribera. Je suis persuadé que l'auteur du Saint Sébastien et de la Répétition a pris depuis longtemps lés Espagnols pour maîtres, et qu'il leur a, non pas volé leur manière mais demandé leur secret. Seulement, à l'heure qu'il est, ce secr^ lui appartient, cette couleur bitumeuse est la sienne; elle est bien h lui cette façon de voir la nature et de la rendre telle qu*il la voit. Avec M. Ribot nous sommes loin des chairs roses de M. Schlesinger et des vignettes peinturlurées de M. Gompte^CaUx ; la lumière qui frappe sur ces chairs meurtries est une âpre lumière, édai'rant brutalement les rouges plaies et les angles noirs. Gela est hideux et superbe, et dans le tableau de M. Ribot, la Répétition, tel visage d'enfant mal peigné, mal débarbouillé, jaune et crasseux, est plus vrai cent fois que les petits masques — si jolis, si charmants pourtant — de M. Ghiplin,
C'est dire que je n'atmepas sensiblement le beau pommadé et marmoréen, le beau convenu et académique. Les gueux en haillons de M. Ribot me semblent plus ^daiirables que bien des œuvres admirées. Mais quelle que soit la latitude donnée à l'artiste, interdite lui de dépasser telle limite: et j'ai voulu critiquer dans M- Whjstler (j'aurais dû placer à côté M. Pantio-Latour, et son toast à la Vérité) l'étrange manie qu'ont
DEUX HEURES AU SÂIiON. Ul
certains artistes de tirer des coups de pistolet à Yo^ reille des gens. On joue du revolver, messieurs^ quand on ne connaît ni le violon, ni la harpe, ni le piano» et l'on fait du bruit quand on ne sait pas la musique ,
Il est, à chaque Salon, un certain nombre de sujets que Ton peut appeler fatals. **- Les Judith tuant Ho^ lopheme^ les Marie^Antoinetle au Temple^ les Faust el Marguerite, les illustrations de Métastase :
prîmavera, giuventà dell' anno; giuventà, primavera délia vita.
Ces sujets-'là ne manquent pas au Salon de 1865. Il en est d'autres qui naissent de l'actualité. Après la publication du livre de Mme Beecher Stowe, les Oncles Toms montraient çà et là leur tête crépue. La guerre d'Orient et la guerre d'Italie ont fourni leur contin-* gent de zouaves et de chasseurs de Yincennes. La Bataille de Waterloo de Victor Hugo est cause, cette année, que de pauvres soldats anglais sont massacrés dans deux ou trois salles différentes par les cuirassiers de Milhaud. Un des auteurs de ce carnage doit être un fier patriote, car il a donné des faces atroces aux grenadiers de Wellington. M. H. Bellangé a été plus clément dans ses Cuirassiers à Waterloo^ passage du che^ mifb creux. — Les cuirassiers courent au triple galop, se heurtant, se culbutant, s'écrasant dans l'ornière, puis enlevant leur cheval et escaladant ce plateau du Mont Saint-Jean, où là-haut, à droite, les cavaliers aux cuirasses énormes disparaissent dans la fournaise. C'est un bon tableau de bataille, qui rappelle les charges de cavalerie de Raffet. Et cette année, les tableaux militaires sont assez rares. Je ne sais si c'est
un symptôme et si le congrès de la paix doit y voir un acheminement vers le désarmement universel, mais c'est un fait et je le constate*.
En revanche, les sujets révolutionnaires 'ne font point défaut. Ce genre de peinture platt infiniment à la foule. Il est dramatique et l'on est bien aise de retrouver au Salon les émotions que donnent les' drames de M. d'Ennery. J*ai de grandes félicitations à adresser à M. de la Gbarlerie qui n'a pas prêté à tous les républicains dans sa Marie-Antoinette au tribunal ré-* volutionnaire Texpression de tigres flairant leur proie. En revanche, M. Firmin Girard s'en est donné à cœur joie. Il avait affaire, il est vrai , aux assassins de Mme de Lamballe. Je regrette d'ailleurs qu'il ait peint la princesse avec le visage d'une jeune fille de seize ans ; j'ai cru un instant qu'il s'agissait de Mlle de Sombreuil. En septembre 92, lorsque d'un coup de bûche Chariot étendit la princesse à ses pieds, Mme de Lamballe, née en 1 749, avait quarante-trois ans. Je ne veux pas dire que ce soit pour les meurtriers une circonstance atténuante, mais à coup sûr, c'est une erreur profonde que le peintre a commise. Petite chicane, je le veux bien ^. La faute en est à ce temps-ci. Nous avons la manie de l'exactitude, de Térudition, des détails, de la mouche qui complète une physionomie, de la fibrille qui la transforme. L'amour de la couleur locale nous conduira droit à l'archaïsme, comme l'amour de la rime riche nous a conduits à la poésie de mots. M. Tissot après M. Leys en est dé^à à cette pieinture archaïque et M. Âlma-Tadéma nesecon-