Hélas I
% Je ferai un reproche semblable à M. Souplet, qui nous montre Sébastien Mercier, dans la rue Dauphine, rôdant et regardant^ et prenant des notes pour son Tableau de Paris. Mercier en tricorne. Mercier coiffé comme un clerc de procureur, lui qui, bien ayant les chapeliers, avait inventé les chapeaux rondsl
tente pas de peindre les manches à crevés, les pourpoints tailladés, les toques empennées, les toits moussus, les puits enguirlandés de fer tordu du xv« siècle, il remonterait au besoin jusqu'au déluge ; mais pour ne nous désobliger point, il s'arrèle à Frédégonde. Une merveille, son Saint Prétextât mourant! Quelle implacable cruauté, quelle froide perfidie dans le regard de Frédégonde I Le saint, étendu sur son lit, est aussi singulièrement réussi. Quant aux accessoires, ce sont des merveilles. M. Alma-Tadéma, qui est Belge, a dû faire ses études au Musée des Armures de la Porte de Hall, à Bruxelles. C'est évidemment là qu'il a étudié ces costumes de guerriers franks, ces vases, ces lances, ces casques, ces chaussures, ce lit de pierre, et ces bijoux des Femmes gallo-romaines. Mais où a-t-il pris les types de ses personnages, des résurrections en vérité ? — Ce ne sont là ni des Parisiens, ni des Français, ni des Belges de notre temps. Ils datent vraiment de Brunehaut. Les tableaux de M. Alma-Tadéma valent les récits d'Augustin Thierry ou les chroniques de Grégoire de Tours.
Vive donc la science, mais encore ne faut-il pas trop chercher, trop creuser, trop alambiquer. Pour vouloir trop prouver, M. Gustave Moreau ne prouve plus rien. Je suis demeuré assez longtemps devant les deux grandes toiles qui succèdent au Sphinx de l'an passé» L'une s'appelle Jason, l'autre le Jeune homme et Ja Mort. Elles se ressemblent vaguement. Ici et là, les corps sont maigres, émaciés, non vivants : — des statues d'ivoire, amaigries aux cuisses, creusées aux aines. La couleur est fausse, étrange et bizarre comme Tan passé, mais celte fois choquante. On s'arrête, on cherche et l'on ne comprend pas. On a tant répété à M. Moreau qu'il était un peintre philosophique, que, ma foi, il s'est pris au mot. Il a donc accumulé — et M. Baudry a fait comme lui— les emblèmes, les cippes
funéraires, les stèles^ les papillons mortuaires, les oiseaux, les plantes sacrées. Le Jeune homme et la Mortf dédié à la mémoire do Théodore Gbassériau, ressemble à un pastiche de Mantegna fait par un étu« diant allemand qui se reposerait de la peinture en lisant Schopenhauër. C'est un lutteur, M» Gustave M oreau, qui, dix ans, s'est enfermé ave€ les modèles, comme dans une cellule|interrogeant| pensant, demandante Léonard, à ses disciples, à ses maîtres^ le mot de Fart, le mot suprême.
Mais la peinture exige encore plus la vivacité et la sincérité de l'impression que la ténacité dans l'étude. La cellule a fait du tort à M. Moreau. L'incompréhensible est venu. Il est temps que Tarliste donne à son talent un peu d'air, de soleil, d'élan^ de liberté, dé bride sur le cou I
Un autre peintre à idéeSy M. Yan Dargent a voulu aussi beaucoup prouver dans le Dernier Barde breton ; mais, . du moins, il a tout franchement fait du fantastique. De cette façon il étonné, et c'est ce qu'il voulait. Étrange toile en vérité 1 II fait nuit, une nuit d'hiver, et les chemins sont couverts de neige. Le vieux joueur de cornemuse, le pauvre aveugle qui faisait danser naguère les jeunes gens dans les granges, est couché de tout son long en travers de la route, le nez dans la neige, les mains étendues et crispées, et son chien hurle en tirant la corde que le cadavre retient encore. Il est mort, le dernier barde! C'est lui qui chantait les chansons joyeuses aux fiançailles des pennérez^ c'est lui qui psalmodiait les sones plaintifs aux funérailles des vieillards. Il est mort, cette fois; on ne l'entendra plus ! On n'entendra plus sa voix lente et triste. Et les vieux arbres de la route, subitement métamorphosés, les arbres redevenus ce qu'ils étaient jadis, des magiciens et des fées, et des châtelains, et des châtelaines, et des pages, les arbres dé-
chaînés pleurent et se désolent^ et lèvent vers le ciel implacable leurs branches semblables à des mains suppliantes.. «.
L'esprit nouveau s'abat et court dans la Gornouailles, Nos Pardons vénérés un jour seront déserts, Et vous, bardes, Toubli s'étendra sur vos vers. AUX fils des anciens Franks la Bretagne est rouverte* Bardes et chevaliers, saints des vieux temps, alerte I Arches des ponts, croulez! Poussez, bois défenseurs, Et fermez tout chemin à ces envahisseurs !
Ainsi disait Brizeux *- et Brizeux est mort, et bien mort.
Le talent de M. YanDargent a plus d*un rapport avec celui de M. Gustave Doré. Un livre d'étrennes qui se respecte ne peut d'ailleurs se présenter au public sans un de ces deux noms sur la couverture. M. Gustave Doré ne se contente pas de préparer une édition de là Bible et de Shakspearef il continue par le pinceau ses études sur l'Espagne» commencées par le crayon» M. Dehodencq et lui nous présentent des types espagnols chauds, vivants» colorés, brûlés» bronzés. Ces figures de cuivre et ces vêtements d'amadou étonneront ceux qui n'ont jamais ressenti les atteintes du soleil castillan, et jamais contemplé les jaunes effets de cette lumière ardente.
M. Meissonier, cette année» n'a pas été beureux. Le portrait de M. Charles Meissonier est certes délicat et fin ; mais, dans les Suites d'une querelle de j'eui les personnages minuscules deviennent invisibles. Les infiniment petits eri peinture n*ont pas le môme intérêt qu'en matière scientifique» et j'aime médiocrement les Pouchet et les Pasteur du pinceau.
Que nous sommes loin de cette Riœe^ superbe de mouvement et de furie, où les adversaires semblent avoir soif de sang, où les regards, les nerfs» les
muscles tendus menacent et veulent étreindre? Uatelier de M. Meissonier père par M. Charles Meissonier fils — un nouveau-venu — me semble un mor* ceau inférieur aux tableautins de M. Fichel. On criera au paradoxe. Je garantis que c'est une vérité.
Au reste, prenez ces jugements pour ce qu'ils valent r- jugements à la vapeur» comme tout ce qu'on fait aujourd'hui. A-t-on le temps de tout voir et de tout lire? On sait tout cependant. Pourquoi? Parce qu'on atout parcouru. On feuillette un livre en le coupant, et voilà un livre jugé ; on jette un coup d'œil à quelque toile en passant, et voilà une œuvre condamnée. Le suprême dédain du public pour les œuvres d'art, ou du moins sa façon électrique de porter un jugement, en une seconde, sur un travail de quelques mois^ finirait par nous donner sur les nerfs, si nous n'étions pas tous les jours, à toute heure, aussi injustes que le public. Et est-ce bien notre faute ? N'estce pas plutôt la faute de notre vie active ou hâtive, fiévreuse, pressée, envahie de tous côtés ? Le Salon en deux heures ! En vérité, le mot suprême de l'époque actuelle est celui-ci : simplifier. L'heure sonnera où le métier de salonnier deviendra une superfétation. On ne publiera plus de comptes rendus du Salon. Un compte rendu I A-t-on le temps de le lire ? Vite, remplaçons cela par les gravures des toiles les plus remarquables. Le jour où la mode sera venue de correspondre par dépêches électriques, l'aimable idiome des « bons nègres » remplacera le style de madame de Sévigné.
Et voyez comme je perds mon temps! — J'ai pourtant à signaler, çà et là, de bonnes toiles vues en passant : les Bouquinistes^ de M. Hillemacher; le Fruit défendu et la Première visite^ de M. Toulmouche; les deux tableaux de M. Jundl, Retour du concours régional et la ToUette de lamarUe (Tyrol).
Cette mariée est chose charmante et prise sur la réalité, quoi qu'on puisse croire. Ces braves gens tout primitifs sont ainsi, taillés en plein bois, tout d'une pièce. Voyez les romans d'Erckmann-Ghatrian. Ne croyez pas que M. Jundt a fait de la caricature : non, certes ; la réalité est plus curieuse encore que cela. Henri Heine se réjouirait à voir ces tableaux, et y trouverait encore une nouvelle ironie contre les poêles souabes.
Passons aux dessins et à! la gravure. M. Bida a exposé quelques-uns des dessins qui doivent orner l'édition définitive et monumentale d* Alfred de Musset. Elle sera merveilleuse, cette édition, peut-être inutile, car Musset a-t-il besoin de notes et de commentaires? Je regrette que M. Bida Tait illustré. M. Bida est un artiste de premier ordre, et ses peintures de la vie orientale me semblent entièrement admirables. Mais a-t-il bien compris le caprice, la mélancolie, la vie de Musset? Tel dessin qui serait parfait dans un volume de Casimir Delavigne heurtera le regard en face des Nuits. M. Eugène Lami avait exposé, voilà tantôt trois ou quatre ans, une série d'aquarelles destinées justement à (iette édition d'Alfred de Musset. Ils étaient sans doute trop enrubannés, trop échevelés, ces dessins; mais encore rendaient-ils bien mieux l'impression du poète sur son lecteur que les calmes et précis petits chefs-d'œuvre de M. Bida.
Il y aurait un article à écrire, De la peinture considérée comme moyen de critique littéraire. -M. Juncker s'en est chargé. M. Juncker est ce peintre de pastels qui avait exposé, en 1864, une page des Misérablesy expurgée, — œuvre refusée, s'il m'en souvient bien. Cette année M. Juncker envoie au Salon une œuvre du même genre, le Coin de la Borne. Une lanterne de chiffonnier, posée sur le bord du ruisseau, éclaire uii mélange de débris de homards et de
bouteilles de Champagne, de crevette! et de livres anonymesi d'ailes de volailles et de confessions interlopes où brillent comme une comète les Mémoires d'une Femme de chambre. Gela est certainement spirituel, fort amusant, peut-être courageut; mais est-ce vraiment là de l'art î
. Les meilleurs dessins du Salon sont encore ceux de M. Giraud. Le peintre des élégances castillanes ti*a pas été cette fois, chercher ses sujets sous le ciel d'Espagne. Il les a trouvés à Paris, derrière un portant dans les coulisses. Ses modèles, ce sont des acteurs connus de nous tous. II a choisi dans le Courrier de Lyon, *-^ un mélodrame devenu un drame, grâce à ses interprètes, — la scène du complot dans un cabaret. Bon pieui quels farouches visages et quels sini.<^tres regards. Les trois bandits se partagent la besogne, discutent et prennent leur part dans l'assassinat. Un prurit de sang agite les doigts velus du maquignon Ghopard, et ses vêtements sentent le crime. Le dessin de M. Giraud, simplement relevé par quelques traits de pastel rouge, est sans contredit un chefd'œuvre.
Un chef'-d'œuvre I Voilà un bien gros mot. Un mol que pourtant on prodigue à l'heure qu'il est, et à présent que notre langue française, jadis si précise et si exacte, s'enfle et grossit et se boursoufle chaque jour. Je le maintiens pourtant, et j'ai grande envie de l'écrire encore une fois à propos (le deux toiles de M« Jules Breton, que j'oubliais. Charmé, poésie, grandeur, il y a de tout dans ces idylles normandes qui pourraient être des idylles bibUques. Et la foule, qui à deux pas de là s'arrête longtemps, mise en appétit par le piquant Réveil de M. Garaud, passe devant le suave proâl déjeune fille, morceau exquis, vrainient admirable que M. Jules Breton appelle la Lecture. Au reste, le public est ainsi, et le jour le plus favorable» pour voir à son aise les
mUX HSURSS AU SALON. 119
tableaux les plus remarquables, est précisément le jour
de rentrée gratuite, le dimanche, où la foule, étant plus considérable, sê porte avec fureur vers les toiles exécrables ou ridicules. Renoncez, ce jour-là, à regarder les tableaux médiocres. — Mais soye? certairi de pouvoir étudier, sans être dérangé, les paysages de Corot et de Breton, les toiles de Mme Henriette Browne, les lestes croquis de M. Heilbuth ou les études de M. de Gurson.
J'avais résolu devoir le Salon en deux heuresl Deux
heures pour tant d'œuvres accumulées I Deux heures
pour je ne sais combien de numéros.^Trois mille six
cents k peu près ! C'était bien peu. Et voyess pourtant,
j'eus encore le tempide me promenei- dans les Jardins
de h sculpture^ et de m'asseoir longtemps, ma foi,de«-
vant ce revissant Chanuur florêtUm de M. Paul Dubois.
Quelle gracilité juvénile! quelle expression ohar**
niante l quelle pureté de dessin dans ce torse et dans
cesjaoibes?La tète rappelle les plus délicates créations
de Luea dejla Robbia; là, tout est élégant et jeune.
Point d'anachronisme ni dans l'âge ni dans le type
du personnage.-^ Je n'en dirai pas autant du Vôvcingém
torix de M, Aimé Millet. La statue écrasée sous la Yer*
rinedu Palais de l'Industrie, aura certes une fière
allure sur le plateau d'Alise. Mais c'est ia statue d'un
Gaulois^ plutôt que celle de Yercingétorix. On se figure
plus jeune, plus ardent, plus élancé le héros arverne. Le
yercingéioriic de U* Millet a quarante ans; le Yereingé^
torix de rhisioire çn avait vingt.
C'est aux pieds de ce gigantesque Yercingétorix que e m'étais assis, pensant aux tableaux que j'avais vus et dont je n'ai point parlé, aux Arabes de Fromentin* à Tétude de nu de M. Lefebvre, à combien d'autres, •— et, tout à la fois, ô antithèse I — regardant au buffet les jeunes Anglaises séraphiques, qui se reposaient de leur visite aux galeries de peinture, en absorbant de leur bouche rose des sandwichs par kilos....