‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 33 sur 151 · A L'EXPOSITION DE · texte numérisé non relu

A L'EXPOSITION DE

En 1867, le jury a accordé à M. Meissonier une des huit grandes médailles internationales de l'Exposition universelle. La récompense (puisqu'il est convenu que le talent doit être officiellement récompensé) était certes bien méritée. Les quatorze tableaux envoyés au Champ de Mars par M. Meissonier étaient des plus remarquables, et j'en vois môme trois on quatre.qui n'avaient point d'égaux parmi les milliers de toiles accrochées dans la galerie de peinture. Tel portrait, celui de M. G. Delahante, vaut, par exemple, le fameux Bertin de M. Ingres; tel petit cadre, l'Ordonnance, est une chose achevée, un morceau de maître, ce qui est mieux qu'un morceau de roi. M. Meissonier, dans ces productions dernières, a, sinon changé, du moins accentué sa manière. Il y a dans son pinceau je ne sais quelle ardeur nouvelle et quelle fermeté de touche, Sans perdre rien de son harmonie, la couleur est plus intense, la p&te est maniée comme d'une main plus énergique. L'auteur de la Rixe est arrivé au moment décisif de son talent, à cette heure de production puissante où l'artiste, sûr de sa force, chaque jour s'affirme et se continue.

Nous avons là, d'ailleurs, peint par lui-même, le portrait de Meissonier. Cet homme qui lit, bien assis dans son fauteuil, drapé dans sa robe de chambre, c'est l'artiste lui-même. Il est jeune encore et surtout robuste, les cheveux plus noirs que gris et la barbe dure. Tempérament sanguin, fort et, sans aucun doute, entêté dans son but. Il Ht et il pense. Il y a du chas-

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seur en lui, du campagnard et de l'artiste. Le jarret est solide et la main fine. Au surplus, on le prendrait, au besoin, pour un reitre échappé d'un de ses tableaux. Ce portrait de l'ouvrier traduit l'œuvre. Nous allons y trouver, comme dans cette physionomie, une élégance robuste, une fermeté grande et la sincérité, — la première des vertus artistiques.

De tous les tableaux que je vois ici, le dernier par la date est celui qui me séduit davantage. Il est de ceux qui font venir l'huile à la bouche, vous allèchent et vous irritent. On comprend la tentation, la fièvre de rapt du président de Brosses devant je ne sais quel petit Gorrège, dans une galerie d'Italie, et l'on acquitterait volontiers, tant les beaux-arts vous rendent indulgents, — lorsqu'ils sont beaux, — l'homme de goût qui emporterait ce cadre sans prix sous son macfarlane.

Les Renseignements. — Dans une forêt d'Alsace, l'hiver, le général républicain a fait halte. C'est Desaix. Entouré de son état-major, autour d'un grand feu, debout, la main droite dans sa houppelande bleue, il interroge un brave homme de paysan, qui répond de son mieux, en tournant entre ses doigts son bonnet fourré. Un officier tient des papiers en main et contrôle les renseignements de l'Alsacien. A droite, un lieutenant de dragons, relevant son manteau, se chauffe les jambes aux bûches qui se consument: un ofricier d'ordonnance, magnifique dans son éclatant uniforme rouge, la main appuyée sur la poignée de son sabre, présente à la flamme ses bottes mouillées. Deux hussards verts, à cheval derrière le paysan, sabre en main , le regardent, tout en soufflant dans leurs moustaches, avec le regard immobile et le visage impassible du soldat en faction. Un rideau de dragons, au dernier plan emplit la scène. Les uniformes trouent gaiement le fond de ce bois gris^et plein de brume. C'est bien

1S2 P£INTBE;9 ht 9GUL9TIDR8 QONTIBMPORAINS.

l'Alsace et c'est bien la saison spongieuse des froids humides. Une mousse épaisse, aux couleurs avivées par la pluie qu'elle éponge, tapisse le dessus des gros*ses branches et s'y tient comme une neige verte qui ne fondrait pas. J'aime ce paysage attristé, ce bois dé* nudé où court pourtant là sève. Il encadre bien ces personnages si vivants, si énergiques, ces Sers unifor* mes de l'armée de Rbin^^t^^Moselle,

Avec quel art H- Meissonier a fait vivre ces loldits d'un autre temps l Ces dragons n'ont couru ni les ateliers ni lés easernes, ce ne sont ni des troupiert rep*^ contrés à Poissy et croqués en passant, ni de^ modéto à l'aliure soldatesque payés h tant la séance» Ce sont des dragons delà République, des combattants qui vont forcer tout à l'heure les Autrichiens à repasser le Rhin, et certes plus juiies d'ailleurs et plus profondément de leur époque que tous les cavaliers de Duplessis-Bertaui. lies costumes, d'une exactitude purfelte, étudiés soigneusement, ne lentent pas la friperie* C'est une belle et forte étude mllitairei largement trAité# dans un petit cadre, d'une tpucbd puissante, solide §t d'un accent très-rm&le*

M, Meissonier devient comme m firos de petit format* Bt, vraiment, depuis Gros, on n'a point planté de soldat de façon plus nette et plus fière.

Voyez y Ordonnance, Un hussard apporte k, un officier de dragons, vieux grognard qu'on interrompt dans le fumer de sa pipe, un pli cacheté. L'offloier lit, le dos au feu. Un hussard rouge, assis au milieu, sur une chaise, regarde. Cela n'est rien, — un tableau de genre, trois personnages dans une chambre,-^ et cela est merveilleux^ Les jambes du hussard rouge, les plis de la culotte, la main du hussard blanc, le feu dans la cheminée, sont des tours de force de vérité et mieux que des tours de force, des choses justes, étudiées, consciencieusement rendues.

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La LeoHàtë ehèz Diderot^ lés CâivaUêrB sè fitiêmi servir à boire^ le Corps de gardêi le Maréchal^fèrrani ôppartietifietit, quelques-uns de ces tableautinâ surtout, à Tordre des infiniment petits. Mais Meissonier peindrait des infusoires qu'il Irourerait moyen de faire large. Que voule2-vous que je diseî G*e8t parfait. Toutes ces physionomies du dix^huitième siècle sont saisies au vol, fixées, rendues avec une finesse inouïe et une science profonde. Le Marichal^ferrmi^ ce dessus de botte qui, pour un peu, deviendrait tin dessus de taba^ tière, est un tableau, un vrai tableau et non pas une miniature. Il y a de Tair, il y a de la lumière. Ces Lilliputiens sont des hommes et lesbelluaires de M. Yvon n'en sont pas. J'avoue pourtant que l'Empereur à Sol-ferino est d'une dimension étroite pour un tel sujet; une bataille du cirque ne se joue pas sur un théâtre d enfants. Ou plutôt, je m'explique mal. Le tableau est vaste, en dépit de la petitesse du cadre, mais le point de vUe est mal choisi. L'artiste nous promet une bataille et il nous donne un état-major. Ce groupe d'hommes à cheval qui regardent de loin de pauvres diables monter sous Jes balles à l'assaut d'une tour, nous importe peu. On dirait non pas la guerre, mais la petite guerre. Est-ce la faute dé ce doux ciel italien, de cette verdure lombarde ? Tout est gai, les artilleurs sont à la parade, les généraux aux boutons astiqués caracolent sur des selles de velours galonné d'or. Les petits bataillons, dans le lointain, vont allègrement au pas de charge. Il n'est point jusqu'à la fumée qui ne s'élève coquettement au ciel, sur la lumière des cannons (et voilà, d'ailleurs, qui est bien observé), en forme de nimbe. Pour toute horreur^ sur ce champ de bataille, deux ou trois morts qui ressembleraient à des paresseux endormis dans 1 herbe fraîche, si la mort ne les avait aplatis, collés au terrain, torses et ventres creux.

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La Campagne de France (I8i4)est plus saisissante. Cette fois, Yoilà un chef-d'œuvre. La grande armée, repoassée, éreintée, patauge dans la boue ; la neige du Nord a roussi les uniformes, les longues retraites ont usé les chaussures. Ces gladiateurs qui vont mourir ne saluent pas le César en redingote grise, mais ils le regardent curieusement, anxieusement peut-être (car il est le maître de leurs destinées) par-dessus la visière de leurs larges shakos. Ils vont. Lui, morne, Tœil sur l'avenir, marche à dix pas de son état «major, groupe fatigué de généraux et àe maréchaux qui trouvent lourd leur uniforme, baillent après la fin et sont repus de poudre. L'un d'eux s'endort sur son cheval, les autres songent, silencieux. Napoléon va défendre Paris, Il cherche, au fond de ce ciel bas, son étoile d'autrefois et son astre de victoire. Le soleil d'Austerlitz est couché. Les batailles à présent se gagnent dans la boue et sous la pluie. C'est une merveille, cette peinture. Le terrain , cette route effondrée , défoncée, où les roues des caissons, les sabots des chevaux, les talons des fantassins ont pétri la neige, la terre, et peut-être le sang, est un des plus admirables morceaux du peintre. On n'a jamais trituré de la sorte la glaise. Quel paysagiste (voyez la forêt des Renseignements^ regardez ce terrain de 1814), ce Meissonier qu'on a appelé un peintre de costumes et d'antiquités !

Eh! oui, M. Meissonier pousse la conscience jusqu'à donner à ses personnages les vêtements de leur temps. Pour peindre ce Napoléon, M. Meissonier, patient, consciencieux, avait demandé la redingote grise du Musée des souverains, il l'avait fait copier par un tailleur avec une exactitude chinoise, pli à pli, bouton à bouton. Puis, la revêtant et montant dans son atelier sur un cheval de bois, sellé comme l'est le cheval blanc de Tem.pereur, le peintre étudiant dans une glace disposée tout exprès, les lignes, les froncements du drap,

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