LA FONTAINE ET M. G. DORÉ
Il y auraquaranteansbieptôtqu'unéditQiir.M.Fpur-' nier, alla trouver J. S. GrapdvjHe, alors dans toute sa renommée, et lui proposa de composer cent vingt vignettes pour orner les FMe^ fU la Fontaine. (GrandviUe lui-même fait observer qu'on ne dirait pas encore illustrer^ un mot pn peu pien ambitieux.)
— Des vignettes pour les fables, s'écria Grandvillij, Mais s*il est un livre au monde qui n'ait que faira de mes dessins, c'est le « la Poptaine J »
L'éditeur pourtant insista. Il voulait ^voir un op.'^ vrage de GrandviUe, et, après maiples hésitations, l'ar^ liste se rendit, la faim le poussant^ a-l-il écrit,
a Cette tache m épouvantait, m' étourdissait ^ »diHl encore dans une lettre qu'on a publiée.
GrandviUe était de ces artistes timides dont h ^no-^ destie égale le talentJl sedéfîait de lui-même, s'effrayait d'un tel travail et, dans sa petite maison de Saint-Mapdé, passait son temps à lire ce la Fontaine qu'il tropviiit d'autant plus intraduisible qu'il l'étudiait davantage Qt de plus près. Lorsque parurent les Fables de la Fontaine illustrées par Granville, ce fut vraiment un beau tapage. Avait'-on jamais vu un dessinateur assez osé pour s'attaquer au Bonhomme! FairjB parler Je ftenard après l'auteur des Fables I Prêter son esprit à celui qui fut l'esprit par excellence! On ne ménagea pas les critiques. Au demeurant, ce « la Fontaine » de Grapville était chose ingénieuse et charmante, travail délicat d'une exquise finesse, et, la plupart du temps, œpvre parfaitement réussie.
Je viens de les regarder, ces dessins où l'artiste s'est
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efforcé de garder sa remarquable personnalité tout en s'efTaçant devant Tauteur. Rien n'est plus amusant et plus intelligemûient compris. Après avoir dessiné la fable telle que la Fontaine Ta écrite, Grandville, la pinpart du tempSi met dans un coin, au fond du tableau, quelque gai et frappant commentaire. D'autres fois il prête les types de son temps amacteurs mis en scène par le fabuliste. Le Loup s*appuie sur un gourdin noueux, enferme son cou robuste dans la cravate gigantesque de Robert-Macaire, et pose sur son oreille le chapeau bossue et roussi de l'aventurier. Dans la redingote de Bertrand, le Renard montre ses yeux en vrille et son museau pointu. Quel air patelin! Quels mouvements spirituellement hypocrites 1 On lui donnerait un poulet sans confession. Mais le sire n'en a pas besoin, et de la vaste poche de son habit sort quelque patte de coq à demi rongée , ou pend tristement le coude quelque galline étranglée. Tout cela est cherché, d'une ingéniosité souvent tourmentée, soit. Pourtant, se voyant ainsi traduit, la Fontaine aurait souri, je gage, et n'eût pas songé à crier à la trahison.
Mais que dirait à présent le bonhomme s'il recevait aux Champs-Elysées où il fabviise, les gigantesque livraisons de ses Fables illustrées par M. Gustave Doré? Les reconnaîtrait-il, ses légères peintures^ dans les grands diables de bois sous lesquels le dessinateur de 1866 les écrase? La Fontaine illustré par Doré I Toute cette grâce, toute cette finesse, toute cette naïveté narquoise, traduites par ce crayon fougueux, par cette imagination sans frein 1 La Fontaine voit juste, finement et bien ; M. Doré voit faux, étrangement et de façon bizarre. L'un est un observateur, l'autre un inventeur. Le fabuliste met à la portée de tous, dans quelques vers sans prétention, tout naturels et tout simples — d'autant plus inimitables — les grandes vérités et les grands paysages (car il est paysagiste s'il
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est philosophe).; — le dessinateur au contraire grossit, élargit, noircit outre mesure les petits objets pour en faire de grandes choses, et néglige en un mot les hommes pour les accessoires.
Je me souviens de ce fameux Don QuicthOtte illustré par Gustave Doré ! Don Quichotte, Don Quichotte et Sancho, l'Idéal et la Matière, le Rêve et la Raison, TAmc et le Corps, ces deux éternels et inséparables compagnons, il les a rapetisses, perdus dans d'immenses horizons, plantés — eux minuscules — sur des rochers gigantesques ; il les a oubliés dans les bois, dans les gorges, au bord des torrents, au pied des sierras! Dans ce livre de Cervantes dont le héros est Yhomme^ il a vu
— quoi? — des montagnes, des arbres, des coups de soleil et des effets de lune !
Les seuls ouvrages vraiment remarquables de Gus* tave Doré, ce sont ces livres où sa verve excessive et prise du diable au corps peut s*en donner à cœur joie, aller gaiement du fantastique au grotesque, et donner de la tète où bon et beau lui semble : la Légende du Juif-Errant^ les Contes drolatiqites^.Lkj les plumets, les pompons, les haillons, les casques improbables, les costumes impossibles, les caricatures et les fantaisies se heurtent, se confondent, s*amalgament. C'est parfait. Il y a des batailles effroyables où les guerriers ont quatre bras, deux têtes, — littéralement
— pour ventres des tonneaux, des forêts pour chevelures, où les chevaux montent à l'assaut par des échelles, où les corps tranchés par le milieu se battent encore, en viennent, non-seulement aux mains, mais aux dents* Callot parfois applaudirait ; maître Alcofribas ferait entendre son large rire, et Balzac s'écrierait : Bravo !
1. Et le capitaine Fracasse de Th. Gautier. Il a trouvé là prétextes à choses fort pittoresques. Le cadavre du Matamore retrouvé sur la neige est d'un effet saisissant et ferait un décor splendide de théâtre.
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J*aime aussi cetta Bibk de la maisoo Mame, vraiment séduisante et éblouissante. Il y a là des décors d'opéra assurément merveilleux, une poésie qui n'a rien de biblique, mais qui étonne et qui charme^ M, Doré construit en un tour de main des palais sunerbesy des perspectives à la Piranèse, et des Albambras en Judée. Cela est magique. Pourtant, je l'ai dit déjà, les prophètes de M. Doré ressemblent à des conteurs de café maure, et, dan^ son fontastique voyage en Orient, en croyantjheurter à la porte de Jérémie, Tarti^te est allé frapper à la porte de Sbérézade. Déci^ dément, l'ouvrage que M. Doré est fait pour iUustrer, ce n'est ni Sbakspeare, ni le Dante, mais certainement — et vous verrez un beau feu d'artifice -»- les Aventurés de M, de Crac ou mieux les Mille et une Nuits.
Regardons en attendant ce la Fontaine. Nous serons à Taise, Voilà du moins un auteur que tout le monde connaltf
La Cigale et la Fowmh — Vi\ nombre paysage d'Alsace, de la neige, un o\el noir \ à droite, une vieille femme et sa petite fille s'engouffrent dans la rue d'un village où le vent souffle dur, Sous un fagot, la vieille se courbe, semble geindre. Au premier plan, la cigale, une chanteuse de cafés-f^oncerts, tète nue» un mdgre châle sur ses épaules, sa guitare à la main 9 demande rhospiialité à une fermière qui froidement la regarde, tandis que deux petits enfants, avec plus de pitié, lè^ vent les yeux sur l'élrangère. Ces deux femmes sont trop grandes. Je vous défie de reconstituer le corps sous le vêlement de la guitariste. M. Doré, commu toujours, sacrifie à l'effet^ estompe ses londset relève les noirs de ses dessins de larges coupsde pinceau. Ses bois» la plupart du temps, sont des lavis, et pas autre chose. Il faudrait les voir avant la gravure. Là, c'est le graveur qui, contre l'ordinaire, donne de la valeur au dessin.
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M. Doré a pHs parti pour la fourriii contre la cigale. Mais e8t<-il bien Bûr qtte la Fontaine en ait fait autant? Sa fertnièrë est une égoïste paysanne qui, d'un geste sévère, montre la rue à l'avellturiêt*e. 81 c'est la morale, cela, je préfère la pitié.
Lê$ âeua MuUti. — Savez-tous bien ce que M. Doré a inlaginê pour illustrer cette fable ? Un mélodrame de l'Ambigu! La scène se passe en Espngne. Le mulet orgueilleux gtt à droite^ parmi les cactus, et son mal-^ tre, en bottes molles, crie et se plaint, tatidls qu'un escopeUro quelconque^ son manteau sur le nez, emmène le second mulet. Le soleil couchant éclaire en trémolo cette scène de cinquième acte. C'est pitoyable. }[ ne reste plus qu'à faire réciter les deux Pigecns par M. MaebaUette.
L^Hirondelle et les petits Oiseaux. — Un des chefsd'œuvre du fablier. M. Doré transforme Cette exquise comédie dans les blés en une sorte d'apothéose fantastique» On rêvait un Coin chs^rmant^ plein de bleuets et d'oisillonsi Voilà je ne sais quel Brockcn, aved des oiseaux sans nom, noirs et farouches^ des plantes hargneuses qui ressemblent à des araignées gigantesques, un coquelicot monstre et qui n'est qu'un parasol, et plus loiti je ne sais quelle apparition, un spectre qui se détache sur le fond du cieh Et toujours du noir et du blanc, les coups de pinceau remplaçant les coups de crayon. M. Doré n'est coloriste qu'à l'encre de Chine.
Le Rat de mile et le Rat des champs. ^ Des plats repoussés, des corbeilles sculptées, des aiguières, des fourchettes, de la vaisselle plate, de l'orfèvrerie, le bras d'un fauteuil au milieu de cette boutique de bricà-brac, deux rats dont l'Un •— celui qui fuit — est charmant et dont l'autre a des apparences de lionceau. Mi Doré se pique de faire grand ! Quand on illustre la Fontaine, l'important est de jpiire vrai !
£« Loup et rAgfieau. — Dans un joli paysage à la Corof, un loup en baudruche fascine un agnelet en pifltre dont les jambes ressemblent horriblement à des poteaux. Passons.
Je n'ai point parlé des vignettes placées en tête des fables. Mêmes qualités et mêmes défauts. De l'imagination, point de goût, de l'éclat, point d'esprit, de la curiosité, aucune yérité I Yoilà ce que les éclateurs appellent réunir dans h mime volume Vicrivain le plus aimé et F artiste le plu4 populaire de notre pays.
La phrase est textuellement imprimée sur chaque fascicule de ce livre.
Au surplus, quand il s'agit de M. Doré, nous sommes habitués à de telles hyperboles.... Je me rappelle que lorsque l'auteur de la Légende du Juif-Errant illustra VEnfer du Dante, on déclarait simplement que l'auteur s'était élevé à la hauteur de son modèle. M. Gustave Doré avait déjà toute la verve de Rabelais; on allait tantôt lui offrir la grâce de Perrault^Vironiede Cervantes, la majesté de ChateavAriand et la grandeur des prophètes.
« M. Doré, — dit-on aujourd'hui, — ce jeune matfre dont le nom a franchi nos frontières.... M. Doré, célèbre dans le monde entier. » Je n'invente rien. Ce sont là d'ailleurs des vérités. — Qu'on s'incline. M. Doré* qui n'est pas un peintre, vend ses tableaux trente et quarante mille francs. Devant les chiffres, il faut se taire.
Après avoir signé les Métamorphoses du jour^ les Animaux peints par eux-mimes, les Étoiles, tant d'autres choses, des chefs-d'œuvre dans la Caricature, des morceaux exquis dans le Magasin pittoresque, le pauvre Grandville écrivait : « Je n'ai jamais demandé au sort de m'épargner, de me placer dans la catégorie des favorisés par exception, mais je l'aurais supplié du moins de ne pas me frapper à coups redoublés, sans mesure, sans relftche. »