Voyez page 159 de ce volume
l'art français en 1873-74. xj
d'atmosphère bleuâtre, de couleur violacée, de lumière lunaire. Il y a là une très-jolie étude de vieille ville, un coin à la fois savamment et joliment peint de Mtiments gothiques.
M. Louis-Joseph GoUin est médaillé pour une figure qu'il appelle le Sommeil^ M. Fernand Gormon pour un Portrait de Mme /)... et sa Sita. M. Le Roux, pour une amusante scène intime : la Carte à payer. M. Etienne Gautier, plus que personne, mérite la récompense qu'on lui a accordée. Son Saint-Georges est une des bonnes toiles du Salon. Mais était-il bien juste de donner la même récompense à M. Lehoux? Je défie qu'on reconstitue le buste présenté en raccourci de sou Goliath tué par David; et quant à son Océanide, je n'en dirai rien pour ne point décourager un artiste plein de foi peut-être.
Les deux paysages de M. Edouard Imer (2* médaille), le Chêne du Voulliers et la Marine j sont remarquables ; mais d'autres, qu'on ne récompense point,, valent ces études. M. Napoléon Maillard est médaillé pour un HéroSy tueur de monstre^ où je ne trouve point l'originalité qui s'impose, et pour un Portrait de Mme if.... — M. Léon Germain Pelouse, avec sa Vallée de Cer^ nay^ obtient la même récompense. M. Ranvier expose une jolie nymphe Écho. Elle a de la grâce, de la gentillesse. Elle est peinte comme sur porcelaine. M. Ranvier figure aussi dans la galerie des aquarelles avec une chose bien composée, les Vertus exilées. M. Ranvier est médaillé, comme M. Lehoux^ comme M. Pelouse, comme Alexandre Ségé, Fauteur des Pins de Pledhéliac et du Righi.
xij PRÉFACE.
Certes, il y a du talent, çà et là, dans; ces œuvres et des espoirs chez ces artistes; mais sont-ce bien là les personnalités les plus marquées, les plus distinctes, du Salon de 1873? Je suis. loin de le penser, et bon nombre de gens partagent mon avis.
Passons aux troisièmes médailles. Elles sont plus nombreuses. Sont-elles plus justement distribuées? M. Pierre Billet a été beaucoup moins heureux, en 1873, avec ses Coupeurs d*herbes et son Retour du marché^ qu'avec ses Pêcheuses de Tan dernier. Est-ce donc son exposition de 1872 qu'on a tenu à récompenser en 1873? M. Pierre Gabanel a pour lui le nom de son oncle. Sa Fuite de Néron, où Tempereur traqué semble descendu tout à Theure de grands chevaux de bois ou de carton, est une grande peinture académique sans vie, sans accent. Comparez le drame de cette fuite, raconté par Suétone et rajeuni hier avec tant de couleur par M. Ernest Renan dans V Antéchrist; comparez cette tragédie où le César tombé bouffonne encore comme un gamin poursuivi, avec la peinture de M. P. Cabanel, et dites-moi si cette toile méritait vraiment un tel honneur!
M. Armand Cambon, élève de Paul Delaroche et de Ingres, est l'auteur de deux portraits non sans valeur, mais secs et durs. Médaillé. M. Gh. Coêssin de la Fosse transporte sur la toile la fameuse gravure de Debucourt, la Promenade au Palais-Royal; il babille fort joliment en vert les muscadins de Thermidor ; il arrange plus qu'il n'invente. Médaillé. M. Ch. Hermann-Léon brosse avec assez de vigueur, mais sans trop de person-
l'art français en 1873-74. xiij
nalité, — dans le goût des pîqueurs de M. J.-L. Brown, Tan dernier, — un Hallali de sanglier avec chasseurs costumés comme ceux du Tannhamer. Médaillé. M. Gh. Marchai signe deux des meilleures toiles de cette année : le Matin et le Soir^ et n'obtient qu'une troisième médaille.
Le jury a médaillé M. J. Goupil pour sa jolie étude de jeune garçon, et il a bien fait. Mais pourquoi n'avoir pas médaillé, au même titre, M. Aublet, l'auteur de cette Boucherie qui donne froid dès qu'on la regarde? Les beaux paysages de M. Lansyer, cette anse de Treffentec à marée montante (baie de Douarnenez) où la mer déferle, admirablement peinte, ont été médaillés ; mais pourquoi n'a-t-on rien accordé à la Bar-bizonnière de M. Ferdinand Ghaigneau, d'un effet si profond ?
Les autres médailles ont été décernées à MM. de Goninck {la Bague et Confidence^ deux aimables choses) ; Edouard Daliphard (deux paysages, l'un la Ferme inondée, très-inférieur à l'autre, un Souvenir de la forêt d'Euy d'une harmonie désolée tout à fait saisissante, avec une mare d'eau sinistre et reflétant les troncs d'arbres pareils à des gibets) ; Victor Huguet, dont le Marché arabe et surtout la Porte de la mosquée de Tou-Médine^ d'une coloration vive, étincelante, presque aveuglante, rappelant de très-près certaines études faites au Maroc par H. Regnault, méritent tous les suffrages; Louis Japy (deux paysages); Gustave Jundt (le Dimanche matin et Pendant la noce), peintures également charmantes et d'un pinceau délicat; Maxime Lalanne, deux fusains d'une tournure su-
xjv PRÉFACE.
perbe, un Coin de parc à Mont^eron et la Vue (Ptm château k Villeneuve-Saint-Georges; hemhiie {Portrait de Mme L... et r Enfant à r épine); Eugène Petit {Roses et Marguerites). Les marguerites et les roses de M. Eugène Pelit sont, en effet, d'une fraîcheur agréable; mais valent-elles mieux que les Roses de M. Kreyder et que cette Vigne du même peintre, si largement peinte et si bien étudiée? Et pourtant M. Kreyder attend encore une récompense!
On sérail tenté de se demander si les expositions libres, sans autres encouragements que les suffrages du public, ne vaudraient pas mieux pour Tart que ces concours périodiques où le talent véritable n*est pas toujours le plus encouragé, et où l'administration fait payer si cher à l'artiste la protection qu'elle lui accorde. Le jour où les artistes auraient le courage de s'affranchir de cette tutelle et de renoncer aux récompenses officielles, qui sait s'ils ne s'en trouveraient pas mieux inspirés?
Les médaillés de la sculpture sont mieux choisis peut-être que ceux de la peinture, qui, on l'a vu — et ceci soit dit sans diminuer la valeur de personne, — ne sont pas tous ceux que le public a admirés ou seulement regardés au Salon. C'est qu'en sculpture peutêtre était-il plus facile de choisir. Sauf dix ou douze objets d'art, l'exposition de 1S73 est, en ce genre, assez faible. Je n'y vois guère même que deux choses hors de pair : YÈve naissantey de Paul Dubois, et la Danseuse égyptienne^ de Falguière.
H. André Allar et M. J. Baujault ont obtenu les deux premières médailles. UEnfant des Abruzzes, de
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xv
H. Allar, est, en effet, une fort jolie figure, d'un mouvement très-vrai. Cet enfant, portant sa jarre pleine, est réellement gracieux et vivant. Le bas-relief de M. AUar, Hécube et Polydore^ est encore digne d'éloges. Le buste de Meyerbeer, par M. Baujault, n'eût pas fait médailler son auteur, mais le Premier miroir a conquis les suffrages des juges. Le premier miroir, c'est le ruisseau où, timide, émue, se regarde, hésitante, une fillette fort jolie. Le corps de la jeune fille est bien modelé et l'expression du visage bien rendue. Mais n'y a-t-il point, dans l'œuvre de Prudhon, une figure féminine qui ressemble exactement à la jeune fille de M. Baujault?
Deuxième médaUle. — Mme Léon Bertaux. Sa Jeune fUle au bain se tortille un peu trop, tout agacée qu'elle est par la mouche qui la pique :
.... Une mouche Qui la touche Gomme une grenade en fleur.
L'ensemble de la figure est agréable cependant ^ M. Jules Blanchard. — Son Jeune faime^ statue, plâtre, n'est pas sans défauts ; mais il vit. C'est un bon morceau. M. Charles Bourgeois, un Esclave^ statue, plâtre. Le mouvement est fier, la figure bien musclée, pleine d'énergie. M. Chenillion, l'auteur de ce Jeune berger pansant un chien blessé, groupe qu'on médaille
1. Voy. sur la sculpture au Salon de 1873, une agréable brochure de M. Henry Jouin (Pion, in-8, 1874). L'épigraphe est cette pensée du sculpteur Sénard : « Où Vâme humaine n'entre pour rien, je ne sais que faire. >
xvj PRÉFACE.
cette année, a sculpté pour llnstitut un buste de Sainte- Beuve, d'une ressemblance quasi-fantastique. On a la vision de Sainte-Beuve lui-même.
M. Chervet {V Enfant à la conque), M. Léon Fourquet {Triptolème enseignant l'agriculture), M. Louis Noël (Rebecca), M. Gustave Saint-Jean (rAmour et Psyché)^ complètent la liste des médailles de seconde classe. Quel courage il faut au sculpteur pour arriver, fût-ce en seconde ligne I
Troisièmes médailles» — Il y a peut-être dans cette catégorie les tempéraments les plus robustes, ceux qui promettent et qui tiendront. M. Joly, graveur en médailles, et M. Soldi, graveur en pierres fines, ont été confondus avec des sculpteurs comme M. Bourgeois, l'auteur de VOracle et l'Impie et d'une statue qu'on appelle la Guerre^ ou comme M. Gautherin qui expose deux bustes, M. Vasselot qui envoie une Chloé à la fontaine^ marbre d'une certaine grâce^ ou encore M. Ernest Guilbert, l'auteur d'un Gain maudit vraiment énergique. M. Aristide Croisy a été médaillé pour un groupe en plâtre qui n'est encore que le projet d'un monument à élever dans les Ardennes aux victimes de la guerre de 1870-1871. L'auteur appelle ce groupe V Invasion. Il y a de la fougue, du drame, une certaine fureur dans cet entassement d'êtres humains écrasés par quelques bombes, mais cela est trop mélodramatique. Il fallait sublimer l'horreur.
Je préfère à ce monument la figure nue qu'expose, sans nulle ambition, M. André Laoust. C'est un Jeune pâtre jouant du t^ia curva. Le jeune homme assis, les jambes croisées, porte son instrument à ses lèvres d'un
L'ART FRANÇAIS EN 1873-1874. xvij
gesle élégant. Getle figure fait le plus grand honneur à M. Laoust qui, tout jeune encore, mais laborieux, convaincu, aimant son art, ne manquera pas d*ajoutcr d'autres récompenses à cette première médaille qu'on lui a si justement accordée. M. Laoust expose en même temps un buste d'homme d'une réelle vigueur.
Je vois, parmi les médaillés de la gravure et de la lithographie, M. Frolich, le peintre ordinaire des babys^ et M. Lançon, qui figurait comme peintre au Salon des Refusés. Ces deux médailles, du moins, sont bravement gagnées. Mais je répéterai, en terminant cette revue des élus de 1873, ce que je disais en commençant : — « A la façon dont a jugé le jury (trié sur le volet, choisi par les peintres), comment eût opéré un tribunal de rencontre, pris au hasard dans le gros du public ?» Je pose le point d'interrogation. Tout amateur sincère y répondra. Au reste, est-il bien nécessaire de récompenser ainsi officiellement les artistes ? Le peintre espagnol Garrefio répondait fièrement : — « La peinture n'a pas besoin d'honneurs ; c'est elle, au contraire, qui les donne i »
Et pourtant, il faut avouer que les honneurs ont parfois du bon et que, par exemple, les récompenses accordées aux élèves de l'École des Beaux- Arts, les pria? de Rome constituent un vif et profond encouragement à l'art. Nos élèves de Rome, en 1873, ont été médiocres pourtant et les envois sont loin de marquer un progrès pour l'École française. Sauf deux œuvres remarquables, une esquisse de M. Luc-Olivier Merson, — ajoutons-y l'envoi de M. Soldi, — la plupart des travaux exposés ne sortent pas d'une certaine médio-
xviij PRÉFACE.
crité. Tous ces tableaux gardent entre eux comme un cachet uniforme^ comme une marque collective. La personnalité des artistes s*y fait à peine jour. Çà et là se laisse sentir encore Tinflueucedu dernier directeur de rÉcole, M. Hébert, et ces représentants, ces lauréats de notre Ëcole nationale en Italie demeurent bien loin, dans leurs études académiques, de maîtres de second ordre, d'un Bouguereau, par exemple. Le résultaty on le voit, est assez mince.
M. Blanchard, [élève de quatrième année, a envoyé un grand tableau, Hylas et les Nymphes, dont la com-position rappelle un peu certaine toile d*uu maître allemand^ les Baigneuses de M. Riesener. Sous les arbres , dans une anse ombreuse, à Teau glauque ponctuée de nénufars, les nymphes souriantes se baignent tendant à Hylas leurs mains charmantes. Hylas, pour les atteindre, s'est étendu sur la berge, et, se cramponnant de la main gauche au tronc d'un arbre, étend sa main droite vers les nymphes. Le peintre a donné, il faut l'avouer, une pose bien étrange à Hylas, qui ne tient réellement à la terre que par un prodige d'équilibre. C'est peut-être un curieux sujet de peinture que cette expérience de gymnastique , mais cela n'est assurément pas séduisant. II y a de jolies parties de chairs dans les nymphes, des épaules dou** cément caressées, de jolis sourires. Mais ces figures trop pommadées apparaissent dans un fond livide; l'aspect général du tableau est d'un vert désagréable. Un coin réussi, c'est le fond lumineux de la toile, la perspective d'un paysage illuminé de soleil. Et cependant, quelles que soient les qualités de cette
l'art français en 1873-74. xjx
partie de rœuvi'e de M. Blanchard, ceux qui ont pu voir, au Salon des Refusés, certain tableau de M. Firmin Girard, représentant aussi des Baigneuses^ établiront aussitôt une comparaison qui ne sera peutêtre pas toute à Tavantage du lauréat de la Villa Médicis.
Entendons-nous, je ne veux pas avoir Taîr de commettre un paradoxe. L'œuvre de M. Blanchard est bien supérieure à la toile de M. Girard. Il n'y avait, dans cette dernière, ni science de dessin, ni correction; mais la couleur vraiment éclatante dénotait une vigueur de palette et de tempérament qu'on chercherait en vain dans Hylas et les Nymphes. M. Blanchard a imité à la fois Bouguereau et Hébert ; la marque de l'auteur de la Malaria se montre dans les yeux mélancoliques et cernés de^ la nymphe brune qui sourit à Hylas, au centre du tableau. La Fuite de Nérouj qu'envoyait M. Blanchard en 1872, était de beaucoup supérieure à ce tableau, quoique de dimension moindre.
M. Lematte a peint VEnlèvement de Déjanire. C'est une Déjanire d'un blond paille, à demi couverte de draperies roses, et que le centaure — un centaure doué d'une tête de modèle, à barbe et cheveux bruns — enlève en galopant. A vrai dire, Déjanire n'aurait qu'à se laisser doucement couler à terre pour échapper à cet embrassement. Le centaure ne la tient pas ; on jurerait qu'il a peur de la toucher. Je n'aime point ses jambes de devant, qui me paraissent faiblement dessinées. La peinture tout entière manque ici de vigueur, au surplus : la tète du centaure est une pure
XX PREFACE
étude académique. On l'a rencontrée cent fois un peu. partout. Ce qui vaut le mieux dans cette composition, c'est le fond du tableau, c*est le ciel, c'est le paysage; cela ne manque pas de vraies qualités.
M. Toudouze, élève de première année, expose Eros et Aphrodite. Quelle recherche et quelle affectation dans l'arrangement de ce sujet l Les personnages sont à peu près — ou tout à fait — grands comme nature. Aphrodite, couchée sur une peau de tigre, dans une conque aux reflets nacrés, est emportée à travers les airs par un attelage de papillons. C'est Eros, dehout, qui tient les rênes. L'équipage fantastique de la reine Mah, dont parle Shakespeare dans Roméo et Juliette, n'est pas plus étrange que celui de l'Aphrodite de H. Toudouze; mais peu importe : la fantaisie a ses caprices et la poésie a ses droits. Ce qui est dangereux, c'est que le caprice devienne de la recherche et de la préciosité. M. Toudouze semble avoir pris pour idéal la décoration de quelque boudoir : il donne à son tableau une teinte volontairement plate. Son Aphrodite, gracieuse, élégante, mais dont la chair ressemble à une meringue rosée, rappelle certaines figurés d'Ha«=^^ mon. L'ensemble du tableau fait songer aux compositions de M. MazeroUe. Quelle lividité dans ces nus ! Quel manque absolu de personnalité I M. Toudouze, qui avait fort bien débuté, s'est, dès les premiers pas, engagé dans une mauvaise voie. Il ne faut pas qu'il parte de la Villa Médicis pour aboutir à la petite maison de M. Yoillemot. Pour donner des accents à son tableau, pour faire oublier la tonalité timide et la mollesse de sa peinture, M. Toudouze relève çà et là sa
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xxj
composition par des bleus puissants, des rubans verts, des ailes de papillons qui, sans jeu de mots, visent au papillotage. M* Toudouze est assez jeune pour revenir brusquement en arrière et pour s'en tenir à la simpli* cité, à la sincérité, à la vérité, — les seules qualités de tout artiste convaincu.
Arrêtons-nous, pour nous consoler, devant la petite et ravissante esquisse de M. Luc-Olivier Mersou. Je redoutais que l'auteur de la Vision ne tombât, sous prétexte d'être religieux, dans le mysticisme ; mais, à voir son Saint François et le loup d'Aggobio on peut espérer que le danger est évité. C'est, en effet, de la peinture humaine, vivante, que cet épisode tiré de la vie d'un saint. On lit dans les Fioreiti di san Francesco que, un loup ayant dévoré Tâne du couvent d'Aggobio, les moines, suivis de villageois armés d'épieux, ^e rendirent au-devant du loup pour l'éventrer; mais,. saint François s'étant avancé seul vers le loup, étendant sa main du côté de Tanimal, le loup s'approcha en rampant et vint lécher doucement les pieds du futur bienheureux. C'est là l'épisode qu'a choisi M. Luc-Olivier Merson pour un tableau dont nous n'avons aujourd'hui que l'esquisse, mais une esquisse absolument charmante. Le jeune peintre a fait tout exprès le voyage de Rome à Âggobio,etnous avons ainsi un paysage d'après nature encadrant une composition d'artiste^ comme dans la Vision le peintre nous montrait au loin la perspective de la petite ville d'Orxîelo.
Le saint François occupe à peu près le centre de l'esquisse de M. Merson. Il est debout, la main droite levée en signe de bénédiction ou d'exorcisme, et le
xxij PRÉFACE.
loup, agenouillé sur ses pattes de devant, se glisse jusqu'à lui dans une attitude domptée. On aperçoit, à gauche, le squelette de Tâne du couvent et, au-dessus, une volée lugubre de corbeaux. A droite et en arrière du saint, un groupe admirablement et curieusement composé de moines, de paysans, de paysannes, se presse, étonné et comme pétrifié par le miracle. Au loin, sur un ciel d'une finesse extrême, sur lequel se détachent la figure de saint François et le nimbe de son front, une petite ville italienne serpente et les collines harmonieuses se dessinent doucement dans cet horizon, qui nous a rappelé nos plus belles journées d'excursions en Italie.
On demeurerait longtemps devant cette esquisse, fête harmonieuse des j eux. Il y a, si ja puis dire, de la mélodie plutôt que de la puissance dans cette composition, mais elle fait grand honneur à M. Luc-Olivier Merson, qui me paraît avoir trouvé sa voie dans un genre de peinture, où la vérité de la vie humaine s'allie au charme mystérieux et confus de la légende. M. Merson a joint à cette esquisse la copie d'un fragment de la Dispute du Saint-Sacrement de Raphaël, qui dénote un soin profond et une grande science.
M. Wdltner a envoyé six bonneîs gravures d'après divers peintres, VAngelus^ de Millet, entre autres (une des pages les plus saisissantes.de l'école moderne), et le Christ au tombeaUy de M. Henri Lévy, qui a si fort irrité les peintres, en 1873, et si vivement frappé la critique.
M. Jacquet expose plusieurs dessins d'un talent correct et sûr, d'après la Diapute du Saint-Sacrement y
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xxiij
d'après l'antique et aussi d'après nature. Il faut noter et signaler de tels envois, qui n'attirent point l'attention de la foule, mais qui prouvent du moins, chez l'artiste, le labeur et l'étude.
Les sculpteurs de TËcole de Rome n'ont pas été plus brillants que les peintres, M. Mercié et M. Allar exceptés. Sans doute, il y a du talent, et beaucoup dans la copie qu'a exécutée M. Marquette (élève de I" année), la Joueuse d'osselets. C'est un marbre excellent, c'est une bonne copie. M. Noël a montré des qualités académiques avec son Rétiaire, grande figure qui ne pourra que gagner à être exécutée en marbre; mais est-ce bien là une de ces œuvres où se marque une originalité? Que dire aussi de ce groupe, Roméo et Jutiettôy un groupe en marbre, grandeur naturelle, et qui semble fait pour servir de couvercle à un tombeau ? On croirait que le sculpteur a pris plaisir à traduire par le ciseau le tableau bizarre de M. Cabanel, Francesca et Paolo. Son Roméo est étendu raide sur les dalles, tandis que Juliette, à demi nue, se traîne en pleurant ;5ur ce cadavre. Le visage de la charmante Juliette manque de grâce, à mon sentiment, et pourtant il y a là un talent vrai, une recherche, des efforts qu'on doit louer. Peut-être ce même groupe serait-il cbarmant s'il était réduit à des proportions plus exiguës : ces deux corps parallèles et horizontaux gar* dent simplement, avec cette taille, un aspect étrange. On serait tenté de leur crier : Debout I
M. Lafrance envoie un bas-relief, Thétis recevant les armes d'Achille, et un Saint Jean inspiré, un petit saint Jean, qui n'est point sans gràce^ Donatello eût donné
xigv PRÉFACE.
une expression autrement enflammée et poétique à ce prophète-enfant. Tel que nous le présente M.Lafrancc, saint Jean n*est qu'un gamin de Paris, courant nu, malgré les ordonnances de police. C'est encore et toujours l'idéalisation du pale voyou dont parle Auguste Barbier. La jambe gauche du personnage est d'ailleurs pauvrement attachée, et le saint Jean aurait besoin d'un orthopédiste. Malgré tout, il se dégage de cette œuvre une certaine poésie, et ce n'est point là une œuvre vulgaire. On croirait que M. Lafrance a sculpté le Chantevr florentin de M. Paul Dubois, auquel il aurait emmêlé les cheveux et ôté la calotte. L'œuvre a du prix et elle est jolie, malgré ses défauts.
Le sentiment que M. Allar a su donner à une Sainte Cécile dont la tête coupée repose sur sa lyre, fait de cette simple figure un des bons envois de cette année. La tête de la jeune fille, les yeux clos, la bouche entr'ouverte encore par le dernier soupir du martyre, semble, avec sa couronne de fleurs, la tête d'une enfant endormie. Les cheveux se déroulent harmonieusement autour de ce front pur; un sourire doux, comme doit l'être celui d'une âme qui plonge dans l'infini, se dessine vaguement sur ces lèvres charmantes et froides. Une grâce toute religieuse et une séduction exquise font de cette Cécile un morceau de choix. Ce n'est là qu'une tête d'étude, mais illuminée d'un vrai reflet de poésie.
Je dois louer encore, pour ses médailles et ses ornementations, M. D. Soldi, qui nous envoie les Armes de Persée. Casque, glaive et bouclier, tout est étrange et superbe. Ce sont bien là les armes qui conviennent au
Persée, Timplacable vainqueur de la Chimère, qui se dresse, attirant et superbe, place de la Seigneurie, à Florence. M. Soldi a dû rêver de Benvenuto Cellini, et il semble lui avoir arraché le secret de ses magnifiques orfèvreries. A côté de ces Armes de Persée^ le public a donné un coup d'œil enchanté à une jolie tète de Giotto enfant.
Mais l'œuvre magistrale de la sculpture et des envois de 1873 c'est le groupe de M. Mçrcié, Gloria victis^ qui devait être exposé déjà l'an dernier. L'œuvre de M. Mercié était déjà célèbre dans les ateliers avant qu'elle eût été soumise au public. Elle avait ses enthousiastes, dont les louanges anticipées ont peut-être un peu nui à l'effet produit. Il n*est pas bon qu'on entretienne si longtemps à l'avance d'une œuvre d'art ou de littérature ceux qui devront un jour la juger. Tant d'acclamations anticipées mènent parfois à une déception.
H n*y a pas eu déception — fort heureusement — pour l'œuvre de M. Mercié. C'est bien véritablemeut
quelque chose de vigoureux et d'inspiré. L'admirable petit David du même auteur avait peut-être un charme plus particulier ; mais il y a dans l'œuvre nouvelle une inspiration plus haute et bien autrement puissante. Le groupe de M. Mercié fait, non-seulement par sa facture, mais par le souci de l'idée qui a présidé à son exécution, songer à certaines grandes œuvres du seizième siècle. On chercherait volontiers sur le socle la si^ature d'un artiste de la Renaissance.
Gloire aux vaincus l Une gloire à figure étrange, le profil duperbe et presque menaçant, a ramassé à terre
xxvj PRÉFACE.
et pris dans ses bras un soldat nu, tombé dans la défaite, mais tenant encore dans sa main son glaive brisé. Elle déploie ses ailes, elle plane, et, dans les rayonnantes sphères où d'ordinaire prennent place les vainqueurs, elle emporte ce vaincu, dont le trépas fut si beau. C'est un jeune guerrier, au geste déjà raidi et menaçant encore, et qui semble dresser contre la Destinée un bras d'Ajax intrépide, le bras gauche, tandis que son bras droit n*a point quitté son arme. M. Mercié a symbolisé, sans doute, dans ce mort ou ce mourant un des cavaliers de Frœschwiller, un de ceux qui, dans l'étroite rue deMorsbronn, se dressaient sur leurs arçons pour répondre par des coups de pointe aux coups de revolver des Prussiens, abrités derrière les volets des fenêtres. L'arme brisée que semble brandir encore ce vaincu est une latte de cuirassier.
Oui, il faut que l'art célèbre éternellement les dévouements obscurs des pauvres gens tombés dans la défaite l II faut qu'il perpétue le souvenir navrant de ces journées de deuil ! Il faut qu'il rappelle le passé à tous ceux qui seraient tentés d'oublier. C'est son lot, c'est sa tâche, ce doit être son œuvre. Les combattants remportent la victoire, les états -majors la préparent, l'art la fait éternellement rayonner, comme un rêve — mieux que cela^ comme un devoir — devant les yeux. Gloria vktis! Nulle inspiration ne saurait être plus haute que celle qui a dicté à M. Mercié le sujet de ce groupe superbe. Il y a quelques mois^ les Prussiens inauguraient à Berlin la colonne qu'ils appellent le Monument de la Victoire >f et qui semble si ridicule
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xxvij
que leurs caricaturistes eux-mêmes en publient la charge en représentant cette colonne entourée de canons comme une énorme carotte de tabac entourée de cigares. Eh bien, opposons à ce Monument de la Victoire le mausolée de la Défaite. J'y voudrais voir, planant comme sur l'immense hécatombe de nos morts, les deux belles figures de M. Mercié, cette Gloire menaçante et sévère emportant au fond de l'éiher ce guerrier vaincu qu'elle tient embrassé.
Le groupe de Gloria victis fait le plus grand honneur au jeune maître qui Ta conçu, et cet honneur rejaillit sur la jeune génération artistique tout entière et sur l'Ecole de Rome, qui, je dois l'avouer, en avait vraiment besoin. ,
Le public avait pu, tout en examinant les envois de cette année, donner un coup d'oeil aux lauréats de 1873 dont les œuvres furent exposées à l'École des Beaux- Arts.
Le sujet du concours de sculpture était Philoctète blessé^ bas-relief. M. Idrac, qui a obtenu le grand prix, avait composé son sujet avec beaucoup de science et de goût. Il y a du talent encore, et un vrai talent, chez M. Hugues (l'^second grand prix), et j'ai entendu bien des gens, des artistes experts, donner tous leurs suffrages à M. Injalbert (2"' second grand prix) dont la composition est tout à fait mâle et vaillante. Les concurrents de la peinture avaient reçu pour sujet de composition la Captivité des Juifs à Babylone. C'est M. Aimé Morot qui a obtenu le grand prix, et, certes, son tableau est de beaucoup supérieur à ceux de ses rivaux. M. Morot doit être très-jeune encore ; il était
xxviij PRÉFACE.
presque adolescent lorsqu'il peignit un très-vigourenx tableau représentant la Mort de Baudin sur la barricade. Ce tableau, que nous possédons, a vraiment une vigueur singulière, une puissance farouche. M. Morot avait malheureusement costumé ses soldats, comme en 1820, avec des buffleteries blanches, entre-croisées sur la poitrine. Sauf cet anachronisme, la toile, si dramatique, est bien peinte et curieuse. L'an dernier, M. Morot avait, au Salon, une idylle, Daphnis et Chloé^ que nous avons tous remarquée ; mais son tableau de concours marque chez lui un progrès décisif. Les Hébreux, étendus à terre, accroupis ou debout, et appuyant leur front sur le rocher au pied duquel ils gémissent, demeurent mornes, l'œil fixe, sous le regard d'un soldat impassible dont la silhouette brutale se détache sur un horizon incendié de soleil, tout brillant et tout rose. M. Morot a groupé ses personnages avec beaucoup d'art; la figure du jeune homme qui songe, attristé, le menton dans sa main , la prunelle fixe ; celle de la jeune femme souffrante qui presse contre son corps deux petits enfants, Tun blond et l'autre brun, jouant et riant entre eux, inconscients du malheur de leur race (une trouvaille que ce duo d'enfants 1) — tout cela est peint avec un talent rare et a fait comparer, avec raison, ce tableau d'un débutant à une page célèbre de l'école moderne. Mais ce qui est bien contemporain, ce qui ne rappelle ni le Mas^ sacre de SciOy ni les Femmes Souliotes^ c'est le souci de la vérité, — la seule vertu peut-être de bien des artistes contemporains. Les types de ces Hébreux sont vrais, judaïques, presque arabes; les étoffes qui les couvrent
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xrjx
sont d'une soie asiatique, avec ces teintes vertes, ces reflets dorés que Henri Regnault et Fortuny ont mis à la mode. Je ne saurais trop louer le tableau de M. Morot, et si l'auteur ne fait point faillite à ses promesses (nous en avons tant vu qui n'ont rien tenu!), la génération nouvelle compte un peintre de plus.
M. Ponsan (l" second grand prix) et M. Rixens (2"* second grand prix) ont des qualités l'un et l'autre, mais qui n'égalent pas celles dont M. Morot a fait preuve. Le ciel et l'eau du fleuve, dans le tableau de M. Ponsan, sont remarquablement traités; l'horizon orageux est un bon morceau de peinture et bien supérieur à la figure du grand vieillard hébreu, qui sent le modèle et qui a dû courir tous les ateliers de Paris avant de tomber en captivité à Baby lone.
Nous avons à peu près fait connaître les événements artistiques qui se sont produits entre la première et la seconde édition de nos Peintres et Sculp^ teurs contemporains. Cette édition nouvelle parait à la veille de l'ouverture du Salon de 1874 et assez à temps pour qu'il nous soit permis d'assurer que ce Salon nouveau sera digne de ses atnés. Deux des œuvres remarquables de ce temps, la Madone d'Hébert et les peintures entreprises à l'Opéra par M. Paul Baudry, n'y figureront pas ; mais le public a déjà pu admirer la première et bientôt pourra juger de la valeur des secondes.
Le peintre Ernest Hébert a exposé, chez Goupil, une Madone qui a réellement fait événement et qui est à coup sûr le chef-d'œuvre de ce maître; son pinceau, légèrement affecté d'anémie depuis quelques années,
PRÉFACE
a repris soudain une puissance réelle, en conservant cette poésie pénétrante qui avait fait jadis le succès de la Malaria. M. Hébert destine celte madone, qu'on ne retrouvera pas au Salon de 1874, à Téglise d'un petit village des environs de Grenoble, son pays natal. On sent qu'il a caressé, peint avec amour cette figure idéale de Vierge-Mère. La madone, qui se détache sur un fond d'or à rinceaux bruns, semblable à quelque tapisserie de cuir de Gordoue, apparaît, le visage p&le et entouré d'un nimbe d'or, comme une vierge byzantine. Elle tient sur ses genoux l'enfant qui deviendra, par l'amour, le maître du monde et qui fixe devant lui de grands yeux bleus profonds, purs et pleins de visions pensives. Aucun peintre encore n'a peut-être donné à une madone la poésie étrange dont H. Hébert a enveloppé cette figure. C& n'est pas là une vierge italienne ni une fraîche madone de Murillo, c'est une vierge syrienne, au type juif, avec de grands yeux de gazelle attristée et ses noirs sourcils se rejoignant sur son front pur. Une pâleur mate, cette chaude pâleur des filles d'Israël est répandue sur ce visage rêveur et étonné. Le regard exprime, par avance, la douleur de la mère si durement punie, par le supplice de son fils, d'avoir enfanté un Dieu. M. Hébert a peint cette figure avec une simplicité de moyens infinie. Deux tons seulement composent ce tableau : le noir et le blanc, et, avec ces deux tons, le peintre a produit une œuvre hors de pair. Une draperie de laine, agrémentée d'un dessin rouge comme les étoffes orientales, entoure le front de la Vierge, tandis qu'un manteau noir couvre ses épaules et tombe le long de son corps
l'art français en 1873-74. xxxj
avec un grand pli raide. Mais ce qui'fait le prix de ce tableau, c'est le sentiment étrange, personnel, profond qui l'anime. M. Hébert est le peintre des âmes; il s'était même fait, un moment, le peintre des fantômes. Cette fois, il a résumé son rare talent dans une œuvre exquise, et on peut dire qu'avec cette œuvre nouvelle de l'auteur des Cervarolles^ Pécole française actuelle compte un chef-d'œuvre de plus. On pouvait d'ailleurs chez Goupil, où la Madone d'Hébert était exposée, se rendre compte des efforts de plus d'une personnalité artistique considérable. Les trois tableaux dé M. Gérôme, destinés au Salon de 1874, figuraient justement à côté de la Vierge d'Hébert. L'un représente Molière, jeune, écoutant la lecture . d'une comédie que^lui fait Corneille vieilli. L'anecdote est, cette fois, beaucoup plus authentique que la fameuse historiette de Molière assis à la table de Louis XIY et partageant Yen cas de nuit du roi. Mme Campan a inventé ce repas, qui n'a jamais eu lieu et que M. Gérôme a illmtré. Molière est fort joliment étudié dans ce nouveau tableau de M. Gérôme, et, tandis que le vieux Corneille, les pieds dans ses pantoufles, ses cheveux gris sortant de dessous sa calotte légendaire, lit ses vers, le jeune Molière, la tête appuyée sur la paume de sa main gauche, le petit doigt entre ses dents, plonge ses yeux de contemplateur dans les prunelles de Corneille.
Le second tableau de M. Gérôme représente le P. Joseph descendant l'escalier du Palais-Cardinal enlisant son bréviaire, tandis qu'une foule parée et soyeuse de courtisans et de riches prélats monte par le même escalier et s'incline, les échines basses, devant ce
xxxij * PRÉFACE.
moine vêtu de bure et qui n'aperçoit même pas ceux qui le saluent. Cette toile, merveille de couleur, de lumière, d'esprit, s'appelle VÊminence grise. Elle fait songer à la belle scène du livre d'Alfred de Vigny où Cinq-Mars, montant aussi un escalier, frôle le P. Joseph qui descend. M. Gérôme a peint la figure pâle et maigre du moine d'après un portrait du temps.
Le troisième tableau enfin du peintre de la Mort de César et du Duel de Pierrot nous montre Frédéric le Grand jouant un morceau de flûte, entre deux batailles. Un artiste allemand, M. Menzel, a composé sur bois une série de petits chefs-d'œuvre en illustrant YHistoire de Frédéric le Grande par Franz Kugler. Le tableau de M. Gérôme est aussi vivant que les compositions de Menzel, et de plus, il a la couleur qui donne et double la vie. Le petit cabinet en forme de rotonde du château de Sans-Souci, avec ses panneaux-bibliothèques, est là, tout gai et miroitant; le grand Frédéric y est entré, les bottes toutes crottées encore de la boue du champ de manœuvres — cette préface du champ de bataille. Il a rapidement décacheté des dépêches dont les enveloppes à cachets de cire rouge gisent à terre, à côté des légendaires lévriers du roi qui dorment pacifiquement sur le parquet ou sur les fauteuils. Et, sans prendre le temps de poser la partition sur un pupitre, le roi philosophe joue un air de flûte en se penchant à demi vers la table où le cahier de musique est placé. Au-dessus du grand Frédéric, railleur et souriant, un buste du Roi Voltaire semble écouter l'air de flûte du souverain en vacances.
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xxxiij
Tout cela est peint de main de maître. M, Gérôme n'a rien perdu de sa finesse et semble avoir gagné en éclat. II sera un des peintres les plus remarqués du Salon, comme ce jeune peintre de batailles, M. E. Detaille^ qui a représenté, cette fois, les cuirassiers de Mac-Mahon chargeant, au 6 août, dans les rues de Morsbronn. La rue est étroite; une barricade, faite d'échelles, de meubles, de ces longues charrettes du pays alsacien, arrête les cavaliers qu'on fusille à bout portant du haut des maisons du village. La mort fait rage dans cette rue étroite où s'engage la trombe de fer. Les casques luisent au fond de Morsbronn, les chevaux tombent, les hommes meurent. L'égorgement est partout. Il faut voir les têtes rases de ces soldats dont les casques glissent bossues ou troués par les balles. L'un tombe de cheval, raide dans son armure, l'autre cherche à viser de son pistolet d'arçon quelque invisible ennemi derrière les persiennes des maisons. Tous ces types divers, toutes ces physionomies calmes et résolues sont pris sur le vif. Le colonel du régiment a posé devant M; Défaille. C'est sans doute cet officier qui, arrivé à la barricade du premier plan et craignant le désordre de la formidable poussée des escadrons qui arrivent au galop, se retourne vers ses soldats et, de la main, fait signe qu'on n'avance plus, qu'on cesse de charger. Cette page ajoutera un titre nouveau à la renommée du peintre qui, en 1873, signait En retraite^ cette vivante étude de la guerre moderne, cruelle et vraie, — sans faux héroïsme, sans poses tragiques, avec sa résolution- et sa saisissante vérité.
xxxjy PRÉFACE.
L'art français aura encore, en ce genre, une œuvre tout à fait magistrale, et sans doute unique, à attendre : c'est le Friedland de Meissonier* Le maître l'avait exposé, à peine achevé, à l'Exposition de Vienne. Depuis, il a repris son œuvre, et le public français ne la connaîtra que plus tard.
En 1874, comme en 1873, notre art national tient donc dignement son rang, et cette activité et cette supériorité consolent du moins quelque peu ceux que tant d'autres sujets d'inquiétude pourraient facilement désespérer.
L'auteur de la Madone^ dont nous venons de parler, M. Hébert est depuis le mois de mars 1874 élu membre de l'Institut. Un autre artiste Ta précédé à l'Académie des Beaux-Arts, c'est M. Ch. Garnier, l'architecte de cet Opéra tant discuté, et qui restera une des grandes et imposantes œuvres de ce temps. Jeune encore, M. Gh. Garnier a depuis de longues années conquis sa place au soleil. C'est en 1861 que son projet pour la reconstruction de l'Opéra fut adopté à l'unanimité, et l'architecte n'avait alors que trente-six ans. Il y a treize ans de cela. Depuis, l'édifice est sorti de terre, et il apparaît imposant, dans un ensemble superbe, où se fondent les détails un peu surchargés. Aucun homme peut-être, parmi ceux de la génération qui entra dans la vie publique, vers 1848, n'aura produit une œuvre comparable à celle de M. Gh. Garnier, aucun , si ce n'est M. Paul Baudry, son ami, chargé de décorer ce même Opéra, et qui y termine ces peintures, dont nous parlions tout à l'heure, dignes, elles aussi, d'un grand artiste de la Renaissance.
L'ART FRANÇAIS EN 1873-74. xxxv
A visiter dès aujourd'hui l'Opéra nouveau, on éprouve une. impression de saisissement» et c'est surtout le magnifique escalier intérieur qui frappe et conquiert. L'escalier fameux de Gaserte a désormais son pendant et son rival. M. Garnier est entré à l'Institut par droit de talent et par droit de conquête.
Nous terminerons donc cette préface avec le même sentiment qui nous dictait, en 1873, la préface qu'on va lire et en constatant qu'au point de vue artistique la France n'a pas dégénéré. Les lecteurs trouveront à la fin de ce volume des documents qui les tiendront au courant d'innovations et de projets bien faits d'ailleurs pour maintenir l'art français au niveau élevé qu'il a atteint.
1" avril 1874.
; Jules Glaretie.
PRÉFACE
Il y avait, en septembre 1872, à Berlin, dans cette ville que ses habitants veulent bien appeler tantôt V Athènes de la Sprée et tantôt le Paris du NordyUue exposition de tableaux. Les peintres allemands les plus remarquables s'y étaient donné rendez-vous, et si Cornélius, qui est mort, si Kaulbach, qui survit, n'y figuraient point, les maîtres minores de l'école de Dusseldorf se trouvaient là présents, accourus en hâte comme pour ajouter à l'auréole militaire de la Prusse une auréole artistique. A la même heure, à Dresde, dans cette jolie cité saxonne qui, elle aussi, se fait modestement surnommer la Florence de VElhe, le public se portait vers une exposition de tableaux. L'art préoccupe évidemment beaucoup nos ennemis. C'est là une supériorité qu'ils seraient bien aises d'acquérir, et pour un peu ils proclameraient déjà qu'ils Tout acquise. La chanson de fiecker pourrait bien, quelque jour, avoir un pendant, et les rapins de Munich et de Cologne chanteront avant peu :
« Ils ne Fauront pas, notre grand art allemand! »
Nous ne l'aurons pas, et Dieu nous garde de l'avoir en aucune façon I Je n'ai jamais mieux compris la