‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 5 sur 151 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

qualité vrainient précieuse de cette artistique race française, où le goût, sinon l'amour du beau, est si répandu, je n'ai jamais plus aimé notre art français contemporain, si remarquable malgré ses défaillances, qu'en parcourant ces galeries du Salon berlinois, où les couleurs criardes, les compositions étranges, les paysages improbables, produisaient sur mes nerfs de Welche Teffel discordant des cornets à bouquin, un jour de carnaval. Et je songeais à ce Salon de 187S, si intéressant, si curieux, que j'avais étudié à Paris quelques mois auparavant. « Sur ma foi, me disais-je, pauvre * France , il est encore des coins où tu demeures invincible, et la lourde main de ces manieurs de fusils Dreyse ne saurait ramasser le pinceau d'un Delacroix ou la plume d'un Musset. »

Vu de loin, l'art contemporain produit ainisi l'effet d'une manifestation éclatante de talents divers. Vu du fond d'un Salon de Berlin, il semble déjà quelque chose comme une parcelle de cette revanche dont il ne faut pas faire si grand bruit, mais qu'il faut léguer, plus complète et plus sûre, à l'avenir. Vu de près, il garde assez de réels mérites et de solides qua* lités pour qu'on parle avec orgueil de cette suprématie victorieuse : VArt français. Il y a toujours, il y aura longtemps en effet un art particulier, remarquable, bien vivant, bien national^ bref un art français, comme au temps où les Géricault, les Ingres, les De-^ camps, les Marilhat, les Delacroix luttaient encore.

Peut-être est-il intéressant, avant d'aller plus loin, de montrer comment ce goût tout particulier des

PRÉFACE. IX

Français pour Fart et pour les Salons^ passés à l'état de mode, est né et s*est développé chez nous.

Les expositions d'œuvre d'art, les Salons, — puisque ie mot est depuis longtemps entré dans la langue française ^ — ne se sont démocratisés et ouverts à tous les artistes qu'à la longue et à mesure que disparaissaient, ou à peu près, les privilèges. L'Exposition n'avait lieu, tout d'abord, que dans une des salles de l'Académie Royale des Beaux-Arts, et les membres seuls, les académiciens et ks officiers du corps avaient le droit d'y envoyer leurs ouvrages (statuts de 1663). Les expositions furent tout d'abord bisannuelles, en dépit de ces statuts qui voulaient qu'elles eussent lieu tous les ans. La première exposition s'était ouverte le 9 avril 1667, la seconde s'ouvrit le 20 mars 1669 et se ferma le 30 avril. La troisième exposition eut lieu en avril 1671, la quatrième en septembre 1673, et la cinquième en 1675. <c Ce fut, dit M. Olivier Merson dans la préface de son livre, la Peinture en France, à l'exposition de 1673, la première dont on ait dressé le catalogue, que Lebrun fit connaître les Batailles d'A-lexandre. Cinquante-six académiciens y figurèrent; quarante-six s'abstinrent d'y prendre part. »

Ce n'était point d'ailleurs la seule exposition qui eût lieu alors. Le jour de l'octave de la Fête-Dieu, les membres de l'Académie de Saint-Luc, rivale de la Grande-Académie, qui avaient tout d'abord

1. On y a même fait entrer (et le coupable est celui qui écrit ces lignes) le mot saUmniery qui n'est pas beau, mais qui a fait fortune. Le talonnier est le critique chargé de faire le compte rendu de l'exposition. Chaque journal a son salonnier, et bien des salonniers sont célèbres.

X PRÉFACE

exposé leurs ouvrages, soit à Thôtel Jabach, soit rue Saint-Merry, ornèrent, tous les ans, un reposoir élevé place Dauphine, et ce Salon en plein air eut aussi ses moments de vogue. Les peintres non reçus à r Académie Royale faisaient partie de cette Académie de Saint-Luc où figurait Mignard. Le célèbre artiste n'avait point voulu entrer à l'Académie Royale à cause de Le Brun, premier peintre du Roi, dont le despotisme se faisait sentir à tous ses collègues.

En 1699, au moment de la huitième exposition de l'Académie Royale, l'architecte Mansart proposa au roi de loger l'exposition des œuvres d'art, non plus dans le palais Brion, comme auparavant, mais dans la grande galerie du Louvre, et d'adjoindre aux tableaux et statues des artistes en renom l'exposition des inventions des membres de l'Académie des sciences. Cette exposition de 1699 (du 20 août au 16 septembre) fut particulièrement remarquable. La galerie du Louvre, longue de 227 toises, avait été partagée par deux cloisons garnies de tapisseries^ à l'entrée du Salon, sur une estrade à tapis, sous un dais de velours vert à crépines d'or et d'argent, on apercevait tout d'abord le portrait du Roi et celui du Dauphin. Au milieu de la galerie s'élevait la statue équestre de Louis XIV par Girardon, modèle de celle qu'on venait d'élever place Vendôme. Ce modèle est aujourd'hui à Dresde et fait partie de ce qu'on nommé le Trésor des rois de Saxe. Florent le Comte, dans le Cabinet des singularitéSj publia une critique de ce Salon où figuraient la Descente de croix et Jésm chassant les ven^ deursdu Temple de Jouvenet, le Portrait de Mme Dacier

PRÉFACE. XI

par Mlle Ghéron, et celui de BoUeau par Bonis. Oa y avait, pour la première fois, admis des estampes S et le total des œuvres exposées s'élevait à trois cent six morceaux.

En 1704, il y eut encore une exposition fort bellaà l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, l'aîné des petits-fils de Louis XIV. Le 25 avril 1706, l'exposition ne dura qu*un seul jour.

A partir de 1737, les expositions ont lieu chaque année, jusqu'en 1748, dit M. Merson, jusqu'en 1751, affirme Duchesne aîné. En 1746, un jury d'examen, composé de membres de l 'Académie Royale, fonctionne pour la première fois. L'exposition de 1751 comptait cent cinquante morceaux d'art; il y en eut trois cents en 1780. En 1791, l'Assemblée nationale abolit le privilège qu'avaient les membres de l'Académie d'envoyer seuls leurs œuvres au Salon. Cette année-là, le nombre des morceaux exposés s'éleva à huit cents. Il allait croître ainsi d'année en année. On le voit atteindre bientôt le chiffre de douze cents, de quinze cents, de trois mille. En 1848, année où l'exposition fut libre et où les artistes nommèrent leurs juges à l'élection % le nombre des ouvrages exposés s'éleva à 5180. En 1861, leSalon comptait 4102 objets; en 1864, seulement 3473;en 1865, 3338; et en 1872, année où le jury fut trouvé sévère, 2067 ouvrages d'art.

Page 1