M. JULES BRETON
II y a longtemps que nous aimons M. Jules Breton pour la façon personnelle dont il comprend et dont il sait rendre la vie des champs, les travaux âpres de la campagnei les joies saines et fortes de l'existence ru«rale. Il y apporte une note singulièrement attirante, d'un réalisme attendri et d*un^ poésie profonde. Le
1. Breton (Jules-Adolphe] ^ né à Courrières (Pas-de-Calais). Ëlève de Drolling et ûe F. Devigne. Il a exposé depuis 1855 : les Glaneuses; le Lendemain de la saint Sébastien, Petites paysannes consultant les épis (1855); la Bénédiction des blés (1857); le Rappel des glaneuses f Plantation d*un calvaire, le Lundis une Couturière (1859); le Soir, les Sarcleuses, le Colza, V Incendie (1861) ; Consé' cration de Véglise d'Oignies, Faneuse (1863); les Vendanges à C/ulteathLagran^e, une Gardeuse de dindons (1864); la Fin de la journée, la Lecture (1865); la Becquée, une Source au bord de la mer; la Moisson (1867, Ex. un.); Femmes récoltant des pommes de terre, V Héliotrope (1868); la Fontaine, Jeunes filles gardant des vaches (1872), etc. • •
M. Jules Breton a obtenu successivement une médaille de troisième classe en 1855, une de deuxième classe en 1857» une de première classe en 1859, rappelée en 1861, une de première classe à rEzposition universelle de 1867 et enfin la médaille d'honneur au Salon de 1872.
Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1861, il a été promu officier en 1867.
r61e absolu d6 l'artiste étant, à notre avis, de s'inspirer de la vérité chaque jour coudoyée, de la vie de son tempSy et de dégager ce que contient de durable et de beau le sentiment spécial à son époque, il est évident l|iie Mi Jules Breton â sti choisir, dans ce qiti T^titoaf*àit, une série de petsontiageà et de scènes agrestes, qui sont maintenant tout à lui et bien à lui.
Jusqu'à présent, il ti'avait^eint c|ue dafis les dimensions des tableaux de genre ces paysannes, dont il nous rendait les physionomies hâlées, presque toujours doublement empourprées de la rougeur de ce travail au grand air qui fait monter le sang aux joues, et d'un reflet poétique dd soleil edUdhant« Ses glaneuses de Courrières, ses sarcleuses, ses femmes ramassant des pommes de terre, ses fillettes endimanchées suivant, à travers l6§ chatilps de blé, le duré qui bénit les épis, tous ces acteurs campagnards, si bien mis en scètie pai* lui, tie dépassaient point la hauteur des plus gfàrtdë pe^édiiiiâges de Gérome. Il y avait là le talent lë plus irafe, triais rioii l'absolue hardiesse. Aujour- ^*hiil, M. Jules Breton a voulu faire urie tentative nouvelle, élever jusqu'à la haute peinture ses tableaux c^mpàgnardsi grandir ses figures 6n leur conservant ieuf cbirtne pHihitifi et Rendre eh quelque Jsottë épique» s@s humblëë héfol^ tout ëU leUr gàrdaht leur cafàctèfé spécial^ à deiiii poétique^ à demi farouche. fifttls ôelte entreprise, disons^e blefl fitë^ M. Bretod a ëompiétefnetit féUsSl. 9ëâ deUJt tâblèaUS : {et MtSnc et ta îèuné Pille gardant des mcheS] frappent^ dès l6 premier regard $ pat* leur chartne têUt pâftictilief, h pureté "dé leur composition et leur grandëuf j èfi quél- ^Ué sorte àhlique* Lé plus remarquable, à coup sûn est là Fontaine.
Deux ji3Uflës filles, pieds et bi'âà hUâ, à tfdvérs le pré couvert d'une herbe d'un vert aqueuxt sont venues ëmpUr leur Jarre à la fontaine. Un filet A*H\i elaire el
L'ART FRANÇAIS BN 1S78. . U8
attirante s'échappe de la pierre placée en Ire les roches. Agenouillée pour emplir sa crucbei une des deui FilleUes -« ce sont presque des enfants — tend vers le fîiet d'eau un bras adorablement dessiné, une main exquise, tandis que d'un gesfe charnriant elle redresse légèrement la fête vers sa compagne. Celle-ci est de-* bout, la cruche sur Tépaula droite, fière comme une Nausicaa, regardant devant elle d'un air simple, h la /ois fier et doux. Autour de son corps, d'une éléganee naturelle, ses haillons de paysanne se drapent sans effort comme les plis d'un burnous sur des épaules d'Arabe. Et il y a je ne t^ais quoi d'oriental, ou plutôt d'antique et de virgilien dans cette physionomie de jeune fille saine, laborieuse et honnête. Son corsage déchiré, son fichu d'une coloration jaune, son jupon, s'enroulent autour de ses membres avec une grAee nullement affectée.
C'est bien là une paysanne, mais une paysanne en chair et en os, d'aspect savoureux comme le beau fruit d'un verger fertile. Pour le plaisir de rendre plus poé^ tique son idylle, M. Breton n'a pas oublié la note vraie et n'a eu garde, par exemple, de tomber dans l'éeueii de M. Bouguereau, qui vous montre des moissonneu* SCS peignées au cold-cream. L'idylle, H. Breton ne Vu point placée dans les prunelles de ses jeunes flilei, qu'il eût pu rendre facilement rêveuses comme la Mi^ gnon de Scheffer i il a fait mieux, il l'a placée dans ie champ même, dans ce pré vert et frais ; dans cutte terre où les pieds auraient plaisir à se poser, dans ces roseaux qui semblent frissonner, en un coin du tableau, sous le vent du matin ; dans cette hirondelle qui rase le sol en cherchant des insectes à terre; dans ce ciel enfin, tendre, doux, printanier et timide comme la première fleur blanche du poirier. Ce fond de ta** bleau donne aux deux figures du premier plan une nouvelle élégance et une nouvelle beauté.
Ikk PEINTRES ET SCULPTEURS CONTEMPORAINS.
L'autre jour, devant le Rappel des glaneuses^ de M. Jules Breton, exposé au musée du Luxembourg, M. Ph. Burty me rappelait un bien joli mot que lui disait Millet à propos des fillettes de Breton : « Breton peint toujours, dans fe village, les filles qui n'y resteront pas. » Il y a là, pour certains tableaux de Breton, quelque vérité. Ses paysannes parfois, robustes et belles filles, semblent avoir comme l'appétit, le désii de la vie de Paris. Les rudes et lourdes vachères de* J.-F. Millet, au contraire, n'ont jamais connu ces rêves. Elles piochent, suent, halètent et vieillissent en travaillant. Mais s'il y a des songeuses dans le personnel des premiers tableaux de Jules Breton, il n'y en a plus dans ses deux grandes toiles du Salon de 1872.
Ce sont bel et bien des paysannes, et qui ne quitteront point leur champ, de jolies filles qui feront d'honnêtes et braves ménagères. Quelle paix, quelle résignation, non pas bestiale, mais absolue, dans le regard de cette enfant que M. Breton appelle la Jeune fille gardant les vaches! Elle est là accroupie, à l'ombre d'un arbre, sur la terre, et demeure, une baguette à la main, regardant devant elle, tandis que les vaches paissent au loin. Nulle chimère dans ces prunelles fixes : rien que l'habitude et la patience. Millet avouerait que celle-ci du moins restera au village. Les pieds et les mains de cette figure sont supérieurement traités : la chair est vraiment de la chair. Sous le bonnet blanc qui lui couvre l'oreille, la tête apparaît, un peu brutale, mais point désagréable, réelle plutôt que réaliste. Le retroussis d'un lilas tendre qui relève la manche du corsage s'harmonise bien avec le jupon bleu et la couleur des chardons qui trouent ce paysage d'un vert rajeuni, cette échappée de campagne picarde, toute feuillue, où s'aperçoivent un toit et un mur de ferme, des éclaircies de lumière et des ombres de branchages.
Rien autre chose dans ce tableau que la vachère assise, un bout de roche qui sort de terre et deux vaches': Tune blanche, tachetée de noir, Tautre brune et quiy malheureusement, Tune et l'autre, ressemblent un peu trop à deux joujoux de Nuremberg. Ce n'est là qu'une affaire de perspective. La vérité est que, quoique inférieur à la Fontaine^ ce tableau est une œuvre capitale, et que voici M. Jules Breton en pleine possession d'une manière élargie et singulièrement élevée.
La vérilable voie de l'artiste est là. Il lui appartient de poétiser^ tout en demeurant dans la note juste et vraie, le travail sous cette forme du labeur des champs ; il lui appartient surtout de marquer ainsi, d'une façon toute personnelle, intime, attachante, son coin spécial dans cette peinture de l'existence d'une époque, dans celte représentation de la vie moderne, que nous demandons avant toute chose aux artistes, car ce n'est pas un mince mérite, c'est au contraire le mérite supérieur, d'être de son temps et de le peindre assez bien pour le léguer, en quelque sorte, de pied en cap, à l'avenir.