‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 41 sur 151 · M. LÉON BONNAT · texte numérisé non relu

M. LÉON BONNAT

M. Léon Bonnat est né à Bayonne. Il a du pays basque l'énergie nerveuse et le je ne sais quoi d'un peu sombre. Renonçant, pour un moment sans doute, à

1. Bonnat (Léon-Joseph-Plorentin), né à Bayonne (Basses-Pyrénées). Élève de MM. F. de Madrazo et Léon Cogniet. ^

Il a exposé, entre autres toiles remarquées: Adam et Eve trouvant ÀbelmortyMariuceia, portrait {\9&\); Pèlerins auxpieds de la statue de saint Pierre^ à Rome; Ue:i%o bajoccOf Excellenxa (1864) ; 5oift«

ses coins de vicoli italiens, à ses mendiants romains accroupis au soleil contre les murs de quelque palais ou sur les marches de quelque église, il est allé jusqu'en Arabie-Pétrée pour nous peindre les cheiks d'Akabah en marche à travers le désert.

U est tout à fait puissant, ce tableau, et les couleurs vives des costumes de ces Arabes, les jaunes, les rouges, les verts, s'étalent crûment sur la toile pour former, en dépit de tout, une harmonie ardente, vigoureuse. Ces éclatantes étoffes se détachent ainsi du fond gris ou d'un bleu violet des roches hautes, nettement coupées, qui forment comme une gorge aride, que les sept personnages en marche viennent de franchir. Le paysage est magnifique, poudreux, ou plutôt pierreux, sans autre végétation qu'un pâle lichen, et les ombres des cheiks font tache sur ce sol, d'un ton blafard et aveuglant.

Le malheur du tableau, c'est que ces Arabes en marche n'avancent point. Us ne marchent pas, ils posent. On doit reconnaître, il'est vrai, que l'Arabe pose toujours et prend à tout propos, naturellement, des attitudes sculpturales. Ils sont superbes, d'ailleurs, les cheiks de M. Bonnat, sur leurs chevaux nerveux, ou mettant les pieds nus sur le sable. Leur movkhala sur l'épaule, et se servant de leur arme comme d'une sorte de balancier, ils semblent, les uns et les autres, s'avancer sur le devant de la toile comme des acteurs devant la rampe. On le disait fort justement derrière moi» c'est un septuor. Mais je veux ajouter bien vite que c'est un septuor admirablement agencé et puissam-

Vincent de Paul prenant la place d'un galérien, Paysans napoli' tains devant le palais Famèse, à Rome (1866) ; Mendiants romains; Cheiks en marche à trai)ers le désert ^ Femme d*UstarUx (1872), etc.

M. Bonnat a obtenu en 1861 une médaiUe de deuxième classe, rappelée en 1863, une médaiUe de deuziôme classe à' r£zposltion universelle de 1867 et la médaiUe d'honneur en 1869.

U est chevalier de la Légion d'honneur depuis 1867.

ment peint. Quelle science et quelle vigueur de pinceau I Gomme M. Bonnat a su aviver par la banderole des lances de ses cavaliers le fond nécessairement blanchâtre de son tableau I On sent à ces menus détails le coup d'ongle du maître.

A ce tableau africain, je préfère, et de beaucoup, le portrait que M. Bonnat expose sous ce titre: F^mme d'Ustaritz [pays basque): C'est un chef-d'œuvre. La peinture, certes, n'est pas agréable, et la foule n'y prendra pas goût autant qu'aux gravelures de M. Ed. deBeaumont, mais cela est solide, mâle et absolument beau. Cette vieille femme ile son pays, M. L. Bonnat l'a peinte avec un soin et une vigueur infinis. Toute vêtue de noir, sa vaste coiffe doublée de satin et ornée de dentelle, la paysanne sort de Féglise, dont on aperçoit la muraille grise ; son corps tout entier est enveloppé d'un ample vêtement noir, assez semblable aux failles flamandes ; et de ces grands plis rigides, le visage seul et les mains sortent d'autant plus vivants, que l'aspect quasi-religieux du personnage semble plus sombre.

Ce visage ridé, mais superbe, traité avec autant de vérité qu'un Denner, et avec une bien autre puissance, apparaît empreint d'une ferveur qui donne à cette paysanne une incomparable majesté. Les paupières sont baissées comme dans un recueillement absolu; les mains, des mains parcheminées par Fâge, tournent lentement un chapelet d'argent de forme bizarre. On se prend à contempler cette calme et imposante vision. Le premier aspect, très-saisissant, est triste, et tout ce noir, ce ton charbonneux repoussç, mais la lumière donne un tel éclat de vie à la courbe du nez, à la chair encore rose du visage, aux lèvres qui, muettes et closes, semblent prêtes à se relever, après la prière, par quelque bon sourire, qu'au bout d'un moment on est conquis. La bonté, c'est ei^ effet ce

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qui ressort de cette figure, ainsi enveloppée dans ides plis qui deviendraient sinistres, si l'on ne devinait que la vieille femme n'est ni une dévote, ni une sœur tourière, mais une simple paysanne crédule ou, comme on voudra, croyante.

Ce magnifique portrait fait à M. Bonnat le plus grand honneur, et s'il ne prouve point que le peintre des « mendiants romains » et de « Vincent de Paul » a fait un pas en avant, au moins lui garde-t-il vaillamment la place qu'il avait conquise au premier rang de notre jeune école française.

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