‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 42 sur 151 · M. JOHN LEWIS BROWN · texte numérisé non relu

M. JOHN LEWIS BROWN

M. Brown a suivi de près la campagne sous les murs de Paris. Il était, je crois, attaché à Tétat-major de la garde nationale et, à son poste, il s'est distingué. J'aurais donc cru qu'il nous eût donné des cfwses vuesj et qu'il eût appliqué à cette guerre de 1870-71, d'un caractère si brutal et si spécial, les procédés dont il se servait si bien pour ses épisodes de la guerre d'Amérique au temps de Washington. M. Brown n'expose que deux tableaux : l'un d'une coloration crue, et qui ne m'a plu qu'à moitié; l'autre qui serait excellent, s'il portait un autre titre.

La Horde des chiens courants^ est peinte avec beaucoup d'entrain, d'un pinceau alerte : mais quel conflit papillotant de couleurs ! C'est, en vérité, trop joli. Ce valet, en veste d'un rouge ardent et en culotte bleue, ressemble trop à un laquais d'opéra-comique. Il doit

1. Brown (John-Lewis), né à Bordeaux. Élève de Camille Roqueplan et de Belloc.

Il a été médaiUé en 1865, 1866 et 1867 et décoré en 1870,

s'appeler Lafleur ou Champagne.- Les chiens qu'il conduit ou plutôt qui l'entraînent sont lancés sur un terrain en pente avec une certaine vigueur; mais on se demandci étonné, ce qu'ils ont dans la gueule eu place de langue. Ces langues dé chiens sont surprenantes : Tune, celle du chien de gauche, ressemble à un mor« ceaude drap garance; l'autre, celle du chien de droite, a comme un aspect d'étoffe rouge passée au jaune ; le chien placé au milieu a positivement Tair de mflçhon* ner des roses. Non, sa langue n'est pas une langue, c'est une feuille de rose. Il y a aussi une queue de chien qui s'épanouit étrangement en tulipe, et cette floraison d'appendice produit un singulier effet. Ce sont là lés défauts. Les qualités, c'est la largeur du pinceau, la hardiesse du dessin. Le valet est trop propret, les chiens sont trop coquets ; mais le groupe tout entier court lestement sous un ciel bien enlevé.

Le second tableau de M. ]3rown porte ce titre, sur le livret: Journée du 6 août 1870 : Reischoffen.

Ce n'est pourtant pas la journée du 6 août 1870 que M. J. Lewis Brown a représentée sous ce titre: Reischoffen; c'est simplement un trompette de cuirassiers frappé d'une balle au cou, par derrière, et tombant au moment où l'escadron repoussé vient se reformer pour charger encore. Cette figure de trompette, raide sur ses étriers, et tombant, la main crispée tenant toujours son instrument de cuivre, est excellemment dessinée. Le malheureux soldat est vraiment frappé à mort. Quant au cheval blanc , qui se cabre , ensanglanté , blessé, le col troué ei sa robe barbouillée de rouge comme un cheval de corrida espagnole que vient d'éventrer le taureau, il est superbe I Cette boucherie sinistre a été saisie sur le vif par le peintre; ce jaillissement de sang est atrocement vrai.

Un morceau remarquable encore dans cette toile, c'est ce brigadier blessé qui, au second plan, bat en

retraite, tète nue, le bras pendant, le corps droit et morne sur son cheval qui boite, pareil à un chevalier dans son armure ; à ses côtés, un cuirassier démonté s'avance, étanchant avec sa manche la blessure de son front. Une ferme brûle à gauche; à droite, parmi les caissons brisés et les chevaux abattus, on distingue vaguement des éclairs de cuirasses et de casques. Ce paysage vert, ce bouquet de bois est peint avec art, mais ce n'est point là, certes, le paysage de l'Alsace. Rien n'indique Reischoffen, ou plutôt Frœchswiller et ses houblonnières, pas plus que ces quelques cuirassiers, ainsi ramenés, ne peuvent figurer la division dont l'héroïsme est légendaire. En appelant son tableau le Trompette, ou même au besoin et sans raillerie, le Cheval du trompette j M. Brown eût été dans le vrai: il ne l'est pas en le nommant Reischoffen. L'épisode qu'il a choisi, quelque saisissant qu'il soit (et je le trouve fort remarquable) , un tel épisode peut composer un tableau de genre, il ne saurait former un tablean d'histoire.

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