M. A. PROTAIS
Vous rappelez- vous ces toiles si populaires de Protais , Avant r attaque et Après le combat, ces chasseurs à pied attendant, dans l'aurore d'un ciel d'Italie, le pre-
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1. Protais (Paul-Alexandre), né à Paris. Elève de Desmoulins. Il a successivement exposé : Bataille d'Inkermann (charge commandée par le général Bosquet), Prise d'une batterie du Mamelon-Vert^ Mort du colonel de Brandon^ le Devoir, Souvenir des tranchées de Crimée (1857); Atîaque et prise du Mamelon -Vert, la dernière Pensée (1859); la Brigade du général Cler, sur la route de Magenta; Passage de la Sesia, une Marche le soir y Deux Blessés j une SerUinelle (1861); le Matin, avant Vattatiue; le Soir, après le com-
mier signal de la bataille ; ce blond officier interrogeant rhorizon avec l'ardeur impatiente et l'ëmotion d'un amoureux à son premier rendez-vous, ces troupiers rajustant leurs guêtres, inspectant leurs cartouchières, puis s*embrassant de si grand cœur, la journée finie et bien finie, car elle était gagnée ? Parfois aussi, M. Protais nous les montrait, ces soldats, rêvant au pays, dans quelque tranchée boueuse, ou expirant, seuls et abandonnés, l'œil sur l'infini, au fond d'un fossé, ou bien encore, il peignait les convalescents, les blessés, revoyant, du haut du steamer, cette France pour laquelle ils avaient combattu. Une pitié sincère, une émotion profonde animaient ces toiles, et donnaient à ces peintures une poésie militaire assez comparable au sentimentalisme qui se dégage des Comment taires de Paul de Molènes.
M. Protais semblait s'être ainsi donné pour tâche de faire haïr la guerre, mais en faisant aimer le soldat. Toutes ces soufitances, si tristement exprimées, grandissaient ceux qui les supportaient si bien : tout cela était vu et bien vu, étudié, non pas dans Tatelier, mais au bivouac ou dans le camp. On ne pourra écrire plus tard, sur les campagnes de Grimée ou d'Italie, sans consulter les tableaux de Protais. Ce sont des pages de la vie intime du troupier. Tous ne furent pas exposés. J'ai vu de lui, chez un ami, une toile étonnante, représentant deux squelettes.de soldats russes, encore enveloppés de leurs capotes grises, le crftne dé-
bat, Retour de la tranchée ((863); la Fin de la halte, Passage du Mincio, un Enterrement en Crimée^ les Vainqueurs, retour au camp (1865); Soldat blessé, Bivouac (1866); la Grand* Halte, la Prière du soir à bord (1868); une Htare, Percement d'une route (1869); la Séparation (armée de Metz, 29 octobre ] 810); Prisonniers (environs de Metz, 1" novembre 1870-1872); etc.
M. Protais a obtenu une troisième médaille en 1863, deux médailes, en 1864 et 1865, et la croix en 1865.
nudéy rongéi mais toujours coiffé du bonnet plat et blanc et les mains osseuses sortant de Tuniforme tour à tour souillé et lavé par la pluie. Ces deux figures étaient sinistres. Et au-dessus de ces squelettes des morts de l'hiver passé, les arbres reverdis fleurissaient et les oiseaux chantaient sous les touffes des fleurs roses ou blanches... Je n'oublierai jamais cette vision de peintre et de vrai poète.
Grimée et Italie ! Que c'est loin tout cela I Nous les retrouvons aujourd'hui» toujours avec M. Protais, les vainqueurs dlnkermann et de Magenta. Ils sont là, accroupis dans la boue, parmi les flaques d'eau, sur un sol détrempé, sous un ciel bas et triste de novembre. Ces chasseurs à pied du matin de Solferino sont les chasseurs à pied de là capitulation de Metz. L'un est couché à terre, la tête appuyée sur son sac, son caban sur son visage, comme s'il ne voulait pas voir la captivité des autres. On n'aperçoit, sortant de ce tas de vêtements d'un bleu sombre, •— de ce tas qui est un homme, un soldat, — qu'un poing crispé et plein de colère. Un autre, tête rousse et m&le, regarde droit devant lui sans rien voir. Un autre roule des yeux pleins de fureur. Unautre encore, brisé, pâle, les pommettes rouges, s'étend, épuisé par la fièvre, sur cette terre boueuse qui, du moins, est encore la terre de France. Pauvres gensl Tous semblent dire : «Qu'avonsnous fait pour mériter l'humiliation qui nous frappe, n'avons-nous pas été aussi dévoués, aussi braves, aussi bons soldats qu'aux jours de gloire? » Us ne sont plus une armée. Ils ne sont plus qu*un troupeau, les uns et les autres ; et si loin que s'étend la vue, on aperçoit des soldats français accroupis et accablés.
Le tableau s'appelle Prisonniers. Il est peint avec «ne monotonie sombre qui ajoute à l'impression de douleur. Rien ne tranche sur le ton gris de la toile que les ceiniuixs et les cravates de laine bleue des chasseurs.
A droite se dresse la silhouette lourde d'un Prussien, botté et casqué, son fusil Dreyse sur l'épaule. D'autres Allemands se chauffent au feu de leur bivouac, tandis que les Français, mornes, les guêtres sales, les pantalons sordides, — point assez sordides, — demeurent muets et captifs.
L'autre tableau de M. Protais complète l'impression que l'artiste a voulu produire. Celui-ci, beaucoup plus dramatique, mais non pas plus saisissant, a pour titre la Séparation. Un groupe d'officiers de toutes armes suit des yeux, du haut d'un mamelon, la longue file des prisonniers de Metz que des uhians conduisent en Allemagne. Les yeux rougis, les visages pftles, ces officiers regardent partir ainsi leurs soldats. Un colonel d'artillerie presse, dans une étreinte éperdue, la main d'un colonel de la ligne. On reconnaît dans un coin, mais vieilli, lassé, l'officier blond que Protais aimait jadis à peindre. Il pleure maintenant. Et, tandis que les officiers contemplent cet atroce spectacle de leur armée captive, leurs soldats qu'on aperçoit, foule ou torrent humain, entre deux rangs de uhians dont les banderoles de lance flottent au vent, ces malheureux soldats agitent encore leurs képis rouges et crient de loin (on le devine) aux officiers dont on les sépare : Vive la France !
Ils sont navrants, ces tableaux, mais une telle amertume est nécessaire et bonne. Le talent de M. Protais s'est affirmé ainsi par une note nouvelle, plus sombre, aussi personnelle. La destinée de nos pauvres et braves soldats lui aura ainsi permis d'en célébrer à la fois et les gloires pendant le triomphe, et l'abnégation après la défaite.
M. Protais, fidèle à l'inspiration qui lui avait dicté CCS deux tableaux, a envoyé, l'an dernier, à Londres, un tableau qui fit sensation. G*est un groupe de cadavres français couchés autour d'un drapeau tricolore !
Des soldats, le front ouvert, le porte-drapeau, la poi^ trine trouée, un capitaine se soulevant pour mourir, ses yeux fixés sur les trois couleurs ; au loin, au bout d'une longue plaine ' horriblement parsemée de cada« vres, une ferme incendiée qui finit de brûler. C'est tout. Cela s'appelle 1870. En dehors des qualités de la peinture, cette toile obtenait en Angleterre un succès d'émotion poignante qui semblait d'autant meilleure ressentie en pays étranger.
M. Protais m'écrivait , après la lecture de ces lignes, une lettre d'où je détache le passage suivant qui donne bien le caractéristique du peintre :
« Oui, j'ai cru bien faire et me voici convaincu que j e ne me suis pas trompé en rappelant les souffrances de cette admirable armée de Metz ; c'est un hommage que je voulais rendre aux irresponsables, à ces soldats, à ces officiers, combattants de Borny, de Grravelotte, et de Saint-Privat. C'est un devoir que j'accomplissais envers cette armée dont j'ai partagé les courtes joies et les longues souffrances. Et je suis bien heureux d'avoir été compris et [approuvé.... Je crois qu'il est des souvenirs qu'il est bon de rappeler, quelque amers qu'ils puissent être et je ne veux pas oublier. J'aime le soldat, je le rends comme je l'ai vu, comme je l'ai senti. Je continuerai; »
Toute la loyale nature d'artiste de M. Protais est dans ee billet.
M. ALMA-TADÉMA
C'est un élève du grand peintre Leys, d'Anvers. Il est Hollandais, et il applique à la peinture des scènes de l'antiquité les procédés d'archaXsme et de recherches savantes qu'apportait son mattre dans Tagencement d.e ses scènes du quatorzième et du quinzième siècle. Les merveilleuses peintures de Ley^ avaient parfois l'apparence de jeux de cartes découpées et collées sur des fonds bizarres de villes du moyen âge, aux silhouettes curieuses. Les tableaux de M. Alma- Tadéma ressemblent souvent aussi à des peintures étrusques, subitement animées et rendues shigulièrement vivantes. M. Tadéma avait débuté, il n'y a pas fort longtemps, par des intérieurs mérovingiens et des études de femmes gallo-romaines qui séduisaient par un charme étrange et puissant. Ses premières toiles étaient en quelque sorte comme de l' Augustin Thierry écrit au pinceau, et on retrouvait dans l'arrangement des détails, dans la recherche de ce qu'on appellerait au théâtre les accessoires^ une connaissance intime et profonde de ces temps quasi-fabuleux de notre histoire.
Cette fois, M. Alma-Tadéma a remonté brusquement de quelques cents ans en arrière. Il expose deux tableaux antiques d^une qualité tout à fait remar^^ quable. Le premier par la dimension, sinon par le mérite, a pour titre : Un Emp&eur romain. Plus d'un
1. àlujl-Tadéiia (Laurent), né à ûronryp (Hollande) , élevé dé M. Leys.
Il a obtenu une médaille en 1864 et une médaille de 2* classe à l'Exposition universelle de 1867.
Il a exposé : des Int^neurt mérovingiens ; SairUPrétecUat mourarûf Femmes gallo-romaims (1865) ; un Mmpereur romain^ Fête ifUifM (1872), etc.
spectateur s'est arrêté» hésitant, devant cette toile, et ne sachant pas tout à fait ce que signifiait le sujet. Il y a du rébus> en effet, dans cette composition, et l'artiste eût dû l'expliquer au moins par une de ces notes qu'on met d'habitude sur le livret après le titre du tableau. Cet Empereur romain de M. Tadéma, c'est Claude, qu'on découvre caché derrière une tapisserie au moment où l'on vient d'assassiner Galignla. Le 21 janvier, quarante et un ans après Jésus-Christ, les prétorien?, irrités, venaient de mettre à mort l'empereur, et couraient de tous côtés, dans le palais, cherchant encore des victimes. Claude, alors consul, s'était, dans son épouvante, blotti derrière une tapisserie : découvert dans sa retraite, il fut sur-le-champ proclamé empereur. Ces révoltes prétoriennes roulaient avec elles plus d'étonnements encore que les émeutes populaires. Un idiot montait ainsi, en un tour de main, au sommet de la puissance. Un Claude, bafoué, stupide, ceignait bientôt la couronne de César. Ave, Cxsar imperaîor ! ^
Il faut lire dans Suétone, dans Sénèque, dans Dion, ce qu'était ce misérable Claude, un bouffon, bavard et bègue, tratnant la Jambe, branlant la tète, avide, glouton, s'endormant, gorgé de mets, à la table de Caligula, et s'éveillant, avec des sandales qu'on lui mettait entre les mains, par plaisanterie, quand on lui lançait au visage des noyaux d'olivet^. Sa mère Antonia disait, pour peindre sa sottise suprême : plus bête que mon fik. Elle l'appelait avorton, ébauche. Auguste ne dit jamais de Claude que le pauvre petit» Avec cela, Claude, neveu de Tibère, était encore ivrogne, joueur, débauché, courant les faubourgs, et il fût mort inconnu et méprisé, si Tibère, en mourant, ne l'eût recommandé au Sénat, si Caligula ne l'eût nommé consul, et si un caprice de la soldatesque ne l'eût appelé à la souveraine puissance.
Entre les mains de ce Iftche imbécile, Rome devait d'ailleurs tomber comme en enfance, et le règne des femmes et des affranchis, des faibles et des traîtres allait commencer.
M. Alma-Tadéma a voulu peindre justement la première scène du règne : l'avènement. Claude, tremblant de peur, est aperçu derrière une tapisserie brune et salué César par un prétorien. La terreur change le consul en une sorte de figure de cire qui se tient accrochée au rideau. A gauche, un groupe de soldats et de femmes s'arrête, s'incliuant devant l'empereur nouveau. Le milieu du tableau est rempli par un tas bizarre de cadavres, dont le principal défaut est de ne figurer qu'un seul corps, tandis qu'il y a là deux victimes superposées. Le dessin de ces deux cadavres tombés ainsi à terre comme des paquets se reconstruit difficilement. J'aime peu la figure même de Claude. Ce visage est un masque antique, rien de plus. •
La teinte brune du tableau tout entier n'est pas fort agréable, et l'artiste a tout fait pour l'égayer par la couleur de la toge du cadavre couché au milieu ; mais ce qui est supérieurement traité, ce sont les marbres et les mosaïques, c'est la partie archéologique du sujet, l'aigle qui brille au-dessus de la foule des prétoriens, rimage de la bataille d'Actium qui apparaît au fond du tableau, c'est ce buste d'empereur où Ton aperçoit, rougissant la blancheur du niarbre la trace de mains ensanglantées. Cette toile, de M. Alma-Tadéma, est comme un bon tableau de Gérome, et l'on y retrouve la même science, le même soin, avec je ne sais quoi de plus ferme et de plus net.
Mais c'est surtout dans le plus petit de ses deux tableaux, la Fête intime^ que ces qualités s'affirment. La Fête intime est une sorte de frise, où courent en dansant deux ou trois personnages qui ne se détachent
pas assez de la muraille du fond, qui s'y coHent au contraire un peu trop, mais qui ont un charme singulier et une grâce, une tournure tout à fait antiques. L'une de ces figures, tenant un thyrse, une femme vêtue d'une robe d'un jaune clair comme les cocons de vers à soie, danse siiivie d'un jeune homme aux bruns cheveux, qui agite joyeusement dans l'air une torche. Des parfums s'évaporent, légers comme la brume d'un ruisseau au matin, d'un trépied de bronze vert posé sur une peau de tigre, qui est une merveille. Un gros buveur, ventru comme un Bacchus, dort étalé au pied de la muraille couverte de peintuf^ étrusques. Deux admirables petites flgurines de joueuses de flûte jouent, dans un coin, des airs de fête. Un autre danseur frappe l'une contre l'autre, en levant le pied , des cimbales joyeuses. Au-dessus du petit mur du fond, à travers le feuillage vert, au-dessus des briques rouges du toit, on aperçoit une bande de ciel d'un bleu d'azur.
Rien de plus vraiment antique et charmant que cette petite toile, qui semble la mise en action d'une ode d'Horace. Un caractère de vérité poétique se dégage de ce tableau, à la touche grasse et ferme, largement traité malgré le cadre, et bien feit pour attirer l'attention des amateurs d'art curieux, élégant et exquis.
J'ai entendu prétendre que M. Alma-Tadéma avait^ comme on dit, baissé, depuis sa peinture des J^emmes gallchromaines. Ce n'est point mon avis^ et^ à mon sens, il a gagné à se retremper dans cette source pure de l'art antique, vraie fontaine de Jouvencci quand on s'inspire de sa fraîcheur et de sa gr&ce, qu'on l'étudié, qu'on s'en inspire et qu'on ne le pastiche pas.