‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 45 sur 151 · M, HENNER · texte numérisé non relu

M, HENNER

Voici un vérilable artiste, un peintre exquis et magistral, un homme timide , doux , convaincu, laborieux, assez comparable aux créateurs du temps passé qui vivaient face à face avec leur œuvre, et ne sacrifiaient rien de leur idéal au succès immédiat et aux exigences du public. M. Jean-Jacques Henner est Alsacien, et je suis tout étonné de voir qu'il a eu pour maîtres DroUing et Picot. Sa peinture, en efTet, ne leur ressemble guère. On croirait, en s'arrêlant devant celui de ses tableaux qu*il appelle Idylle^ contempler quelque œuvre d'un Italien de la bonne époque, un Giorgione.

C'est un Giorgione, en effet, que cette Idylle^ avec une mélancolie toute moderne, un sentiment tout particulier à notre âge, et que Giorgione n'avait pas. Deux femmes nues, de cette chaste nudité qui n'éveille que l'admiration pour les beautés parfaites; deux femmes arrêtées devant une fontaine respirent doucement la fraîcheur saine d'un beau soir. Ce n'est point du quartier Bréda, cette fois, que descendent ces deux figures , mais de cette antiquité où l'humanité marchait fière et belle dans sa majesté. L'une d'elles, assise, joue lentement dans un roseau quelque doux

1. Hbnner (Jean-Jacques), né à BemwiUer (Alaacd), élève de Drolling et de Picot.

Au salon de 1866 on avait beaucoup remarqué une Jeune fiUe, et le Portrait de Mme la baronne de X... — La figure allégorique de VAlsace^ rêveuse, attristée, a popularisé de toutes façons^ par la gravure et la photographie , le talent si remarquable de H. Henner.

M. Henner, prix de Rome en 1858, a obtenu une médaille de 3* classe en 1863, deux xnédailles^ en 1866 et 1866, et une 1'" médaille en 1872.

air mélancolique. L'autre debout, appuyée contre la margelle de la fontaine, écoute avec une impression de calme un peu triste, ces sons qui s'envolent dans l'air du soir. La lumière attendrie descend plus grise du ciel adouci, et qui se reflète pacifiquement dans l'eau du bassin.

Quelle paixl quel calme dans cette naturel quelle noblesse dans ces deux figares! Le ton tout entier da tableau est gris, argenté , et pourtant admirablement coloré. Gomme la lumière glisse sur cette poitrine au modelé charmant de la femme debout/ ses cheveux roux encadrant son majestueux visage ! Gomme ces chairs sont grasses, vivantes, féminines 1 Gomme leur ton quasi-laiteux se détache du terrain vert, du fond d'un gris bleu que forment l'arbre du milieu du tableau, le tertre fuyant, l'horizon I . J'ai dit que c'était là une toile de Giorgione , mais j'ajoute que l'œuvre du moderne est matériellement mieux peinte et laisse une bien autre impression de calme, de pure beauté, de rêve antique ou biblique, que tous les tableaux du Vénitien.

Cette Idylkj de M. Henner, est assurément une des œuvres les plus remarquables du Salon. Elle ne fait ni fracas ni foule, mais tout homme qui aime l'art dans ses manifestations les plus exquises songerait à donner, dans sa galerie, un coin de choix à ce chefd'œuvre.

Paime beaucoup moins le portrait de petit garçon que M. J. J. Henner expose à côté. Les jambes, ner- -veuses et serrées dans des bas noirs, la tête, sont certainement d'excellents morceaux, mais qu'on ne saurait comparer à cette Idylle qu'André Ghénier eût appelée le plus délicieux des petits caadros.

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