M. THOMAS COUTURE
M. Thomas Couture a écrit deux forts volumes de critique pour prouver qu'il était un grand peintre. Son fameux Page au faucon et son Orgie romaine l'avaient mieux servi au temps jadis que ses mélanges d'esihétique. Ces deux volumes, emplis d'une personnalité souvent vigoureuse, plus souvent étrange, se vendent, est-il dit sur la couverture, avec la signature de l'auteur. Celte signature au crayon, l'auteur est persuadé que les lecteurs se disputeront ses deux livres pour la posséder. Il y a du talent dans les Entretiens (Tatelier de M. Thomas Couture ; il y a plus encore d'affectation et à'égotisme. L'affectation, M. Couture la fait consister à garder la vieille orthographe et à imprimer yavois et yétois, à la façon de Charles Nodier. Végotisme^ on le rencontre à chaque page. Ici, c'est le baron Gros, le premier maître de Couture, —le second fut Paul Delaroche — disant à l'artiste encore enfant : « Mon petit ami, vous dessinez comme un vieil académicien. » Là, c'est encore Gros s'écriant : « Vous serez le Titien de la France !»
M. Thomas Couture imprime ces choses sans sour-
1. ICoDTURE (Thomas), né à Senlis (Oise), le 21 décembre 1815, élève de Gros et de Paul Delaroche.
Il débuta au Salon de 1840 par un Jeune vénitien a/près une orgie, puis il exposa: V Enfant prodigue, ur^ Veuve, le Retour des champs (1841); un Trouvère ^ deux Portraits {IS^3); Joconde, V Amour de Vor (1844); les Romains de la décadence (1847); deux Portraits^ les Bohémiennes (1852); Î0 Page au faucon {iSbb, Ex. un.); Enrôlements volontaires. Retour des troupes de Crimée, Baj^me du prince impérial, le Damoclès (1872). On lui doit la décoration de la chapelle de la Vierge, à Saint-Eustache.
Couture a obtenu une médaille de 3" classe en 1844, deux de 1'" classe, en 1847 et en 1855. Il a été décoré en 1848.
ciller, avec cette conviction colossale qui désarme parce qu'elle écrase. AticKio son Tiziano^ disait-il, avec une variante au mot du Tiutoret. Ainsi t M. Couture ya tout droit devant luij déniant à la critique le droit de juger un pouce de ses toiles, et lui défendant de parler du style, des colorations et du dessin. A voii* ce petit homme solide , trapu , membru , moustachu et d'une vigueur peu commune encore, malgré l'âge qui le fait grisonner, — il est né à Senlïs, en 1815, — on devine en lui une volonté absolue; on sent qu'un tel homme ira, dans la vie, droit devant lui comme un boulet. C'est bien en effet ce qui est advenu.
Mais le malheur de M. Couture est d'avoir été pris, sur le tard, de cette maladie de la critique qu'il blâme, avec raison parfois, chez les autres. Détestable symptôme lorsque les gens destinés à créer se mettent à disserter. Gustave Planche notait, parmi les plaies littéraires les plus rongeantes, le dilettantisme qui s'empare trop souvent de l'écrivain, à un moment venu. Le jour où le poète, le dramaturge, le romancier devient un dilettante, il est perdu. Le goût de créer lui échappe, la volupté d'enfanter lui devient douleur. Il doit en être de même dans les arts. Pour progresser, il faut produire; pour grandir, il faut lutter.
M. Couture n'a plus lutté depuis son grand et légitime succès des Romains de la Décadence, Cette orgie saisissante est, à coup sûr, une des plus belles pages de Fart moderne. Elle contient bien des parties communes, mais l'ensemble constitue un tableau admirable, et beaucoup de ces figures sont des chefsd'œuvre, entre autres les deux célèbres stoïciens, placés à droite et regardant, l'un avec tristesse, l'autre avec dégoût, comment finit un monde.'
Mais depuis 1847, M. Couture n'avait plus exposé qu'en 1855. Il avait décoré une chapelle à Saint*Eustache, exécuté, sur commande, des tableaux officiels.
L'AHT FRANÇAIS EN 1872. 165
Il n'avait rien, à proprement parler, donné de nouveau depuis quinze ans.
Son Damoclès^ il est vrai, est-il bien nouveau? C'est une figure de son Orgie, c'est un des deux philosophes de son tableau sorti du cadre du Luxembourg pour aller s'asseoir en une autre toile. Il ne manque ni de tournure ni de grandeur, ce personnage enchaîné, la tête ceinte d'un laurier, et regardant à terre des pièces d'or qu'il repousse et des fruits auxquels* il ne touche pas. Mais pourquoi ce philosophe s'appelle-t-il Damodès? Le courtisan de Denys le Tyran est surtout et seulement coânu par l'anecdote de l'épée que nous a contée Gicéron. A-t*il été miâ aux fers de façon à justifier la devise latine que M. Couture a tracée sur le fond de son tableau, et qui signifie : < Je préfère les c orages de la liberté à la servitude et paisible et do- « rée? » Je n'en sais rien. Acceptons ce Damoclès comme on nous le donne.
Il est là, le front penché et trop penché, la tête sur sa main droite, dont le coude s'appuie sur le velours des coussins; son bras gauche, fermement dessiné, tombe, comme lassé ou plutôt résigné, le long de son corps. Une toge de couleur brune enveloppe son corps de plis bien drapés. TToute celte figure est sculpturale et, en somme, excellente.
Ce qui manque à ce tableau, au dessin magistral — (Vous dessinez comme un vieil académicien, dirait encore le baron Gros), — c'est la couleur. Tout cela est gris et terne. Ces fruits , ces grenades que dédaigne Damoclès, il n'a pas grand mérite à ne les point dévorer; ils sont en carton. L'or qui s'échappe du vase renversé est p&le et jaune, sans éclat. M. Couture a voulu donner peut-être à son tableau le ton de la fresque. Je n'en sais rien, mais cette pourpre défraîchie et cette robe brune ne sont certes pas à la hauteur du dessin large et sûr de cette figure.
n faut bien ayouer aussi que tout Pintérêt de la composition est dans la légende latine. Otez-la, vous n'avez plus ni philosophe bravant la servitude, ni stoïcien, ni Damoclès : vous avez un rêveur bon à servir de bronze pour un dessus de pendule.
Mais combiea peu de gens seraient capables aujourd'hui de composer un tableau qui , en dépit de nos graves réserves, appartient au grand art, et ne serait pas indigne peut-être de figurer à côté de ces Romains de la Décadence que je ne me suis encore jamais lassé d'admirer?
M. GAROLUS DUEAN ' '
Les deux portraits exposés par M. Garolus Duran au Salon de 1872 sont Tétonnement des uns et l'admiration des autres. Nous sommes, nous, parmi ceux qai admirent et qui trouvent dans cette peinture ardente et superbe le véritable accent moderne, le mâle relief de la vie. M. Garolus Duran, après sg Femme au gant^ après le Portrait de Mme F..., expose deux portraits de femmes de ton aussi différents que les tempéraments mêmes qu'il a transportés sui^ la toile. Nature solide et résistante, animée d'une volonté merveilleusement servie par ses nerfs à la fois impressionnables et forts,