‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 47 sur 151 · Duran (Garolus), né à Lille. Ëlôve de Souchon · texte numérisé non relu

Duran (Garolus), né à Lille. Ëlôve de Souchon

W a exposé successivement l'Assassiné (campagne romaine), qu*on retrouve aujourd'hui au Musée de Lille^ le portrait de Jf. Edouard JR..., la Fem'me au gantj le portrait de Mme Feydeau.

On a beaucoup remarqué à Bruxelles (l87t) , un tableau représentant Une fin de repas,

M. Garolus Duran a été médaillé en 1866, 1869 et 1870. Il a remporté une première médaille en 1872 et a été décoré la môme an-, née. •

M. Garolus Duran est de tous les jeunes peintres celui qui regarde l'avenir avec le plus de foi et qui a le droit de lui demander davantage. Il a dépassé de peu d'années la trentaine : brun, la chevelure puissantCt une barbe cavalièrement retroussée à la Yetazquez, l'œil résolu^ violent et bon, M. Duran porte en sa tète tous les espoirs des générations nouvelles, décidées à rompre avec leurs atnées et à faire enfm leur œuvre, si le mauvais sort ne s'en mêle pas.

Il y a au musée de Lille, où il est né, une toile qui montre quels progrès étonnants a faits M. Garolus Duran depuis quelques années, et de quel pas il marche. C'est son tableau aux figures grandes comme nature, qu'il appelait P Assassiné.

Ces mâles paysans et ces belles filles de la campagne romaine, on ne les prendrait déjà plus pour les frères et les sœurs des personnages que M. Duran a exposés depuis trois ou quatre ans. Et pourtant, le tableau est fort remarquable, mais avec quelles couleurs M. Duran le peindrait aujourd'hui I

C'estunenâerveillede coloration, de lumière et dévie, que le portrait de femme rousse qu'expose M. Garolus Duran. Sur un fond d'un bleu à ! reflets vert de mer, dont la note correspond à la teinte verte du tapis, la figure de Mme ***i assise sur un canapé de satin de couleur tabac, se détache avec une couleur inouïe* La tète, d'une intensité de vie si surprenante, emprunte je ne sais quelle lumière nouvelle d'un éventail cerise que Mme *** tient à la main. Cette tête est rousse et vulgaire, mais inou))liable, grftce au peintre, et tout l'intérêt du tableau est dans cette physionomie, dans cette bouche, où le sang court sous l'épiderme des lèvres, et dans ce regard profond. Le satin mauve de la robe, relevé de velours noir, le nœud de soie jaune, la dentelle, l'admirable gant de peau de Suède gris et lâr che qui s'enroule autour du bras gauche, tous ces dé-

tails matériels qui composent un si étonnant ensemble, ne servent qu'à faire courir et monter la lumière jusqu'à cette tête, qui vit littéralement, dont les narines du nez palpitent, quiestpuissante et saisissante comme un Rubens. Voilà bien le portrait moderne, la yiolence de nos couleurs, le sublimé de notre civilisation.

M. Duran a pour système de dégager.d'un modèle la noie dominante, et d'appuyer sur cette note de façon à accentuer jusqu'à l'extrême la physionomie qu'il veut rendre. Aussi, rien d'évité, d'adouci, d'habilement dis* simulé. Tout est net, absolu, franc jusqu'à devenir brutal, tout est voulu, et l'impression qui se dégage de cet art viril est une impression singulière de vitalité et de puissance.

Dans le portrait de la dame rousse, nature da Nord ardente et superbe, M. Duran avait accumulé les tons crus et forts, en les harmonisant dansunegamme violente; il a fait le contraire, dirait-on, dans le portrait de femme qui sert de pendant au premier. Là, la couleur est argentée, la lumière est comme adoucie. Au milieu d'un parterre et comme une grosse fleur vivante parmi d'autres fleurs, une femme, grasse et souriante, se tient debout dans une robe de soie grise, garnie de velours noir bordé de rose, une dentelle jaunâtre admirablement peinte courant le long de la jupe. Une verveine à la main, Mme *** se retourne, regardant le public. La chair des bras et des épaules est adorable, saine et vivante. Parmi ces azalées, ces hortensias, ces jacinthes, dans cette atmosphère grise, sur ce tapis, cette femme parait vraiment vivante. La vie, voilà encore une fois ce qui est la qualité maltresse de M. Garolus Duran. Tout cela palpite, respire, est animé; ces chairs vivent, ces fleurs embaument, ces étoffes frissonnent. Que cette palpitation vraie laisse loin derrière elle les toiles savonnées et léchées de la plupart des autres portraitistes I

Comparez, pour avoir une idée de la vitalité de pinceau de M. Garolus Duran, ses deux femmes avec le portrait de Mme H. S..., qu'expose, un peu plus loin, M. Edouard Dubnfe^

Sans doute, cette figure élégante, velue comme une gravure de modes, d'une étotfe de soie grise avec traîne bleue et d'une jupe grenat, l'aigrette aux cheveux, un nœud noir relevant la coloration assez fade de la toilette, — cette jolie personne, adorable, mais comme le peut être une statuette, la peau exsangue, douce, empoudrerizée, ce portrait mondain, avec les objets et les coquetteries qui l'entourent, le fauteuil de velours bleu, le tapis où reposent des pieds improbabhment petits, la sortie de bal doublée de soie jaune, tout cela paraîtrait plus agréable au vulgaire. C'est pour M. Dubufe que Voltaire a trouvé lef litre de son conte : Ce qui plaît aux dames. M. Dubufe fait de la peinture comme tant d'autres font delà politique, en courtisan. Il flatte. Il fait joli. Il caresse, il corrige, il pourléche. Il signe de ravissantes choses, pleines de talent, à qui il manque la suprême vertu, la vie ! Le fameux coursier de Roland était parfait, lui aussi, mais il était mort. Je fais peu de cas de cette perfection-là.

1. Dubufe (Edmond), né à Paris, vers 1818. filève de son père et de ' Paul Delàroche. Il débuta au Salon de 1839, par une Annonciation et une Chasseresse. Il exposa ensuite: le Miracle des roses (1840); la Foi, VEspérance et la Charité^ Tohie, Bethsahéej la Prière du matin (1841-46); PortraiU de MM, JulesJaninetP. G. (1846); portrait de VImpérairice , quatre portraits de femmes (1853); sept portraits (1855, Ex. un.); portrait de Mlle Uosa Bonheur, Congrès de Paris ^ (1857); portraits de la princesse Mathilde, de la duchesse de MédinorCéliy de la marquise de Gallifet, de la princesse Giska (1861); porlraitde Jf.JRobertFi«*ry(1863); le Sommeil {lS6k) 'y VEnfant prodigue (1866); portrait du. général Fleury et du comte de Nieuwerkerke (1869); Medjé, un portrait (1872); etc.

M. Dubufe a obtenu une médaille de troisième classe en 1839, une de deuxième en 1840, une de première en 1855 (Ex. un.).

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1853, il a été promu officier en 1869

El que dirais-je donc de M. Dobufe si, laissant là son portrait de femme, je parlais de cette odalisque qu'il appelle Medjé^ et qui, couchée sur son divan, accoudée au coussin, regarde les bonbons, les fruits et les grenades en carton, — accessoires de thé&tre — qu'on a placés à côté d'elle? Cette figure sent l'école, la convention, le pastiche. A côté des merveilles de Delacroix, ou seulement des aquarelles de Regoault, on la prendrait pour une figure de cire.

M. GABANEL^

M. Alexandre Gabanel avait obtenu, en 1861, un succès mérité avec cette petite toile charmante, le Poète florentin. Ce diseur de tercets, récitant ses rimes sur un banc de marbre, tandis qu'une charmante enfant écoutait, rêveuse, cette musique divine des vers ; cette

1. Cabânel (Alexandre), né à Montpellier, le 28 septembre 1823. Élèye de Picot. Second prix de Rome en 1845.

On lui doit :' Agronie du Chrisi wi jardin des Oliviers (1844); Saint Jean, la Mort de Moïse, VeUéda {ISbO-b^); le Martyr chrétien, la Glorification de saint Louis, Soir d'automne (1855); OlheUo racontant ses batailles, Michel- Atige, Aglaé (1857); la Veuve du maître de chapelle (1859); Marie ^Madeleine, Nymphe enlevée par un faune, Poète florentin {ISQl); la Naissance de Vénus, Florentine; portrait de Mme de Clermont-Tonnerre (1863); portrait de VEmperéur (1865); le Paradis perdu (1867. Ex. un.); Giacomina, portrait (1872); etc.

Il a exécuté pour l'Hôtel de Ville de Paris^ avec Taide de M^ BenouTille, douze médaillons représentant les dotue Mois,

M. Gabanel a obtenu une deuxième médaille en 1842^ une première médaille enl855) une médaille d'honneur à TEiposition universelle de 1867. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1855^ il est officier depuis le 29 août 1864. U a été élu membre de l'Académie des Beaux- Arts, en remplacement d'Horace Vernet, le 26 septembre 1863. U est professeur à TÉcole des Beaux-Arts depuis la môme année

L'ART PBANÇAIS EN 1872. 171

vision du quinzième siècle, qui n'était point un pastiche, mais une résurrection poétique du passé, cette scène avait conquis les délicats et, après eux, le public, et assuré à son auteur une popularité ' que sa Jforf (2e ifoi^e ne. lui avait pas encore donnée, malgré ses qualités, et que son Paradis perdu, malgré ses défauts, ne devait pas, cinq ans plnstard, lui faire perdre. En 1865, M. Gabanel exposait, avec des portraits de femmes, ce portrait de l'Empereur en culotte courte qu'on a critiqué d'un seul mot, en y ajoutant cette légende : Monsi&ur a sormé?

M. Gabanel est un artiste d'un talent rare, élégant, fini, un bon élève de M. Picot, qui a refait ses études auprès des Florentins, et s'est épris sans doute de Masaccio et de Ghirlandajo. Il pouvait les imiter dans ce qu'ils avaient de supérieur : la science de la vie de leur temps, leur souci de la vérité, de ce naturalisme saisissant que possèdent même des peintres plus primitifs qu'eux; il a préféré les copier servilement, ou plutôt les défigurer en les imitant. Le portrait que M. Gabanel expose sous ce titre Giacominà, et qui re« présente une jeune fille, presque une enfant, en costume florentin du quinzième siècle, n'est qu'une charge peu réussie des fresques qui nous retenaient des heures durant à Florence.

Est-ce une gageure ? M. Gabanel a outré encore ce e ne sais quoi de déliquescent qu'avait sa peinture ; le visage de sa Giacomina se fond littéralement comme celui d'un spectre. Et quelle raideur dans les gestes, quelle pose anguleuse et désagréable ! Gette Giacomina s'avance, la tête penchée, le regard vague, ses longs cheveux blonds enveloppant comme d'un nimbe la chair p&Ie et dissoute de son visage ; elle tient dans sa main droite un livre rouge, livre de prières sans doute, et va, semblable à une Marguerite florentine — dont un rimeur sera le Faust, — à l'église. Sa jupe est rose,

172 PEINTRES ET SCUU^TBURS CONTEMPORAINS,

d'un ton passé» fané; sa robe blanche aux manches brochées d'or; tout cela est élégant; mais rien ne ressort de ce tableau aux couleurs affaiblies. Celle figure hiératique ressemble à quelque personnage d'un paravent japonais, ou plutôt à la reine finement découpée d'un jeu de cartes gigantesque. Il est temps que le peintre s'arrête dans cette voie malsaine et réagisse contre ses pftles couleurs. Le paysage seul est charmant dans ce pastiche mal réussi, qui vise à la poésie, et qui dépasse en archaïsme les fresques florentines elles-mêmes : ces lauriers-roses du fond du tableau, cet horizon tendre et caressant font songer aux séductions pénétrantes de certains coins du jardin de Boboli, où il fait si bon rêver, tandis qu'on croit voir errer sous les arbres les ombres de Boccace ou de Marcile Ficiai

Mais un fond de tableau ne rachète pas une figure aussi complètement manquée. M. Gabanel doit, ce me semble, renoncer au pastiche, et puisqu'il est mondain et qu'il aime, pour parler comme un Allemand, la mondanéité dans l'art, il doit s'en tenir à ses portraits de femme et à celte peinture aimable que lui avait inspirée, en 1863, \sl Naissance de Vénus. Florence et les Florentines lui échappent ; il lui reste les Parisiennes. Il a le temps encore de se sauver.

Page 1