M. FRANÇAIS
C'est le grand Goethe qui, épris d'antiquité et avide de connaître l'aspect de l'homme nu dans un pay sagCi
1. Français (François-Louis)^ né à Plombières (Vosges), le 17 novembre 1814. Ëlève de IL Gigoux et Corot. H exposa au Salon de 1847 son premier paysage^ une Chanson sous les souks, peint en
pria un de ses amis de marcher devant lui, en sa nudité, le long d'un ruisseau, dans une prairie. Je com«* prends le rêve antique de Gœthe, mais je n'aime pas beaucoup, je l'avoue, le paysage classique, à figures nues, tel que l'entend l'école académique. Ces figures jettent comme une note froide dans le morceau de peinture, et ce serait ici le cas de répéter le mot qu'on prête à Théophile Gautier : L'homme me gâte le paysage. Il faut cependant convenir que, dans ce genre, la loile que M. F. L. Français a exposée sous ce titre : Daphnis et Chloé est une œuvre absolument magistrale, et qu'elle aura certainement une heureuse influence sur les paysagistes, trop habitués à «e contenter d'une impression, d'un effet, pour leurs tableaux rapidement brossés.
Cette œuvre de M. Français est capitale. Au premier abord, en apercevant les deux figures placées au milieu de la toile, on classerait volontiers cette peinture dans le paysage d'Académie ; mais il suffit de considérerun momentle tableau, de s'arrëterdevantlui,de s'a* bandoniïer à sa fraîcheur, à son charme, pour y trouve): des qualités toutes modernes et toutes personnelles.
société avec M. Baron. Il a exposé depuis : Jardin antique, le Parc de Saint-Cloud (avec figures de Meissonier); Soleil coiuihant en Ita* lie, le Paysan rabattant sa faux, la Fin de l'hiver, le Ravin de Népij une Vue des environs de Rome, un Sentier dans les blés (1855, £x. un.)'jle Ruisseau de Neuf-Pré, un Buisson {XSbl); les bords du Gapeau, les Hêtres de la côte de Grâce (1859); Vue prise ou Bas-Meudon, le Soir, Au bord de Veau (1861); Orphée (1863); Bois sacré, une Villa italienne (1864); Nouvelles fouilles de Pom" péi (1865); Environs de Rome, Environs de Paris (1866); Maison de campagne (1867, Ex. un.), les Regains^ Vallée de Munster (1868); le Mont-Blanc vu de Saint-Cergues (1869); Daphnis et Chloé, Vue prise aux Vaux-de-Cemay (1872), etc.
Il a illustré, avec MM. GIrardet et GaCenacci, Ib. Tourairw, publiée par Marne.
M. Français a obtenu une troisième médaille en 1841, trois premières, en 1848, 1855 et 1867 (Ex. un.). Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1853, il a été promu officier en 1867.
Il est traité, il est vrai, avec un soin infini, et ses premiers plans ont été étudiés et peints avec cet amour patient de l'artiste. M. Français ne s'abandonne point, comme M. Corot, en ses dernières toiles, ou, comme M. Daubigny, à la fougue de son pinceau : il recherche non l'effet brutal, argenté chez le premier, noir et comme orageux chez le second ; mais, aulant qu'il le peut, la perfection, et, à dire vrai, il y atteint.
Le talent de M. Français est fait à la fois et d'inspiration et de volonté. Après avoir commencé dans les Vosges, où il est né, des études mathématiques ; après avoir, à Paris, à quinze ans, servi comme garçon de magasin chez un libraire, travaillant seul, luttant dans son coin, apprenant le dessin, jusqu'au jour où il put vivre, et composant des lithographies ou des vignettes sur bois pour les livres illustrés, il étudia ensuite sous Gigoux et sous Corot, et ce ne fut qu'en 1847, à trentetrois ans, qu'il exposa son premier paysage, avec des iigqres peintes par H. Baron. Cette patience, cette résolution, cette foi laborieuse et résolue, ne sont plus de notre temps fiévreux et hâtif. Aussi bien, c'est par des qualités qui doivent être des leçons, et peut-être des remords pour les autres artistes, que M. Français s'impose, dans ce paysage de 1872, comme dans son Soleil couchant, du musée du Luxembourg, et dans son Sentier dans les blés, de 1855.
Tout est soigneusement traité dans ce grand paysage, Daphnis et Chloé^ et cependant l'inspiration, le charme, la fraîcheur, l'impression s'y retrouvent aussi bien, et mieux certes que dans les paysages enlevés de verve, et comme on dit, de chic. C'est un coin de forêt où court, de roche en roche, une source claire. L'eau s'ar* réte, sur le devant du tableau, pour former comme un petit lac tranquille où, dans sa grâce reverdie, se mire avec toutes ses fleurs du printemps la forét>pleine d'ombre fraîche. Partout les fleurs, jaunes, rcses,
pourprées éclatent; la digitale dresse ses clochettes, des tons de yiolettes apparaissent sous l'herbe. Les roseaux s'élancent du bord' de Teau, les fougères couvrent les roches et se mêlent aux fleurettes et aux gramens. Daphnis, tenant Ghloé embrassée, tend aux poissons du ruisseau une ligne et regarde. Ils sont jeunes et beaux, ces deux corps d'adultes, et s'harmonisent bien avec ce paysage ! Ce qui séduit ici, c'est Pair qui circule à travers les arbres, la douceur de ces tons de^verdure, l'éveil printanier de toute cette forêt, la vie inteilse de cette flore sauvage; c'est cette masse profonde et ombreuse de chênes, qui se détache magnifiquement sur ce ciel d'un bleu pur ; c'est l'ouverture de ce bois qui laisse passer, blanche, limpide, jaseuse, Teau courante ; ce sont ces papillons qui volent, légers comme des flocons jaunes, dans cette atmoS' phère qu'on sent tiède, fluide et parfumée. Quelle séve 1 quelle vie I quel rêve de mois de mai idéal, ou de matin des premiers jours de juin, ainsi fixé à jamais sur la toile par un mattre !
M. Français expose encore une toile, plus petite, très-petite, une Ym prise ai^ Yaux-de-Cernay (Seineet-Oise). Dans un pré touffu, non loin d'un petit étang, une jeune femme en robe blanche cueille des fleurs à travers champ. L'horizon est violet, profond et vaste. Une paysanne puise de l'eau dans Tétang. Cette petite toile est plus intime et ajissi charmante. Mais elle n'a pas, bien entendu, cette grandeur vraiment admirable du grand tableau, et M. Français a fait à la Ibis, dans Daphniset Chloéy son chef-d'œuvre, et un des chefsd'œuvre du paysage de l'école moderne.