M. ERNEST HÉBERT
M. Hébert a, depuis quatre ou cinq ans seulement, dépassé la cinquantaine: c'est dire qu'il est encore dans toute la puissance de la création artistique, et qu'il devrait en être arrivé à cette maturité solide où le peintre, l'historien, le penseur, conscients de leurs talents, donnent enfin leur note suprême, dégagée peut-être du charme, mais exempte aussi des hésitations de la jeunesse. Malheureusement pour M. Hébert, cette maturité ne produit que des fruits malsains, et, — il faut bien le reconnaître, quoi qu'il m'en coûte,— depuis quelques années» le peintre de Fienaroles, de Gervarolles, des Gélestins et des Rosa Nera n'a été qu'en s'afTaiblissant. Ce n'est pourtant pas le séjour de
1. Hébert (Antoine-Âuguste-Ernest), né à Grenoble^ le 3 noyembre 1817. Élève de David d'Angers et de Paul Delaroche. Il, exposa en 1839, le Tasse en prison, et la môme année, il obtint le prix de Rome avec la Coupe trouvée dans le sac de Benjamin, 11 envoya de Rome deux OdaUsques, et une copie .de la Sibylle appelée Delphica.
Après son retour, M. Hébert exposa : Rêverie orientale. Paysanne de Guérande battant le beurre ; la Sieste, Pdtre italien, l*Alméey le Matin au bois (1848)^ la MaVaria (1850), son œuvre la. plus populaire; Portrait du prince Napoléon, le Baiser de Judas (1853); le Crescenxa, les Fienaroles, les Filles d'Alvito (1855, Ex. un.); les Fienarolesde San Angelo (ISSl); Rosa Nera à la fontaine, les Cervarolles (1859); Portrait de la princesse Marie ^ Chtilde, une Rue de Cervara (1861); la Jeune fille au puits, Pasqua Maria (1863); Perle noire, le Banc de pierre (1865); Portrait de David d* Angers (1867, Ex. un.); la Pastorella, la Lavanda/ra (1866), un poriraif, etc.
M. Hébert a obtenu deux médailles de première classe, en 1851 et 1855, et une médaille de deuxième classe à l'Exposition universelle de 1867. Chevalier de la Légion d'honneur depuis 1853, il a été promu officier le 7 août 1867. A la fin de décembre 1866, Il a été nommé directeur de l'Académie de France, à Rome, en remplacement de M. Robert-Fleury. Il a occupé ce poste jusqu'à la fin de 1872.
M. Hébert à Rome, où il dirige l'Académie de France, en remplacement de M. Robert-^Fleury, qui peut avoir produit sur son pinceau cet effet singulier, car je veux bien que la fréquentation des chefs-d'œuvre des Stances, des Loges ou de la chapelle Slxtine ne donne point de génie à ceux qui n'en ont pas, mais je ne crois point, en revanche, qu^elie ôte du talent à ceux qui en ont.
Toujours est-il que la peinture de M. Hébert subît une sorte de maladie attristante. Elle semble, d'année en année, se dissoudre en brouillard et dépérir. Pour vouloir courir après la grâce et la beauté nostalgique, M. Hébert est^rrivé tout droit au nébuleux et à l'incorporel. On ne croirait jamais que l'auteur de cette page magistrale, qui s'appelait le Baiser de Judas soit le peintre des dernières toiles de M. Hébert, des types féminins de 1870 et du portrait de la Marquise deJ,..^ en 1872.
Dès 1861 (il y a plus de dix ans), la critique reprochait déjà à M. Hébert de trop fondre et de trop vaporiser sa peinture. Avec lui, la mélancolie devenait éthérée, même maladive. Les personnages n'étaient déjà plus que desapparitions. « On dirait, écrivait Théophile Gautier, que M. Hébert veut faire seulement des portraits d'âmes et non de corps. » C'était encore là presque un charme à cette époque, mais depuis lors^ cette sorte de peinture immatérielle est devenue un défaut énorme. Par horreur du réalisme, M. Hébert s'est éloigné de toute réalité. Son pinceau aristocratique s'est fait insaisissable, sa manière est devenue à la fois aqueuse et nuageuse.
Dans les derniers temps de sa vie, Paul DelarochCj qui fut le maître de M. Hébert, s'était laissé séduire par le talent rare, délicat et fin de son disciple, et il avait^ en ses derniers tableaux, dans ses scènes de martyres et de supplices chrétiens, visiblement imité les teintes
neutres et vaporeuses de M. Hébert. Mais voilà que, chose plus étrange encore, M. Hébert maintenant s'imite à outrance, ou plutôt se dépasse lui-même. Que nous sommes loin, hélas I du Mcain au bois^ de la MatariafdnftFUles (FAlvito, ou seulement des portraits de M. Hébert, — entre autres de son étude de David d'Angers, dont il semble avoir fréquenté un moment Tate- Ijer, simplement pour apprendre à ne pas imiter les procédés vigoureux, mâles et nets du sculpteur^ son maître passager.
L'erreur persistante, et qui s'affirme d'année en année de M. Hébert me cause un chagrin égal à ceUe de M. Çabanely que j'ai aimé. M. Hébert I Combien de fois me suis-je arrêté devant la barque glissante de ses paysans fuyant la MaParia I J'avais retrouvé, en Italie, ses types charmants de GervaroUes, &fiRose noire à la fontaine, et aussi cette petite Pasqua Maria, dont le seul défaut était peut-être d'avoir trop couru les ateliers parisiens. J'aimais cette peinture un peu souffrante, mais poétique et séduisante. Avec quelle grâce M. Hébert faisait, on s'en souvient, tenir tout un roman d'amour dans un banc de pierre délaissé l C'était un peu bien cherché, un peu bien littéraire y diraient les peintres, mais c'était charmant. Il ne lui fallait, pour devenir tout k fait un maître durable, qu'infuser un peu de sang ferrugineux à ses pâles et ravissantes créations : il n'avait qu'à faire monter la pourpre aux lèvres, la vie aux joues, l'éclair aux yeux. Il ne l'a pas fait, et c'est grand dommage.
La MaVaria^ semble-t*il, l'a touché à son tour. II est effrayant en effet, et miné de la fièvre, ce portrait de la Marquise de /..., que M. Hébert expose cette année. Quoi! qu'est cela? Une morte, une apparition, un spectre? Sur un fonds trèfr-réel de cuir de Gordoue, la marquise, vêtue de blanc et diadème en tête, revient avec les apparences fluides du fantôme du père d'Ham-
let. Ses traits élégants et purs se décomposent déjà comme ceux d'une vision au premier rayon du jour : Arrêtez ! elle va disparaître. Elle se fond déjà dans ce fauteuil d'un ton vert d'eau, elle se liquéfie. Où M. Hébert en est-il arrivé, bon Dieu? Jusqu'au diadème qui couronne la marquise, tout est faux dans ce tableau spectral. C'est l'apothéose de la maladie, c'est le triomphe de Vanêmie.
M. Ernest Hébert doit faire un effort puissant pour secouer la manière affadissante, qui Tenvahit et pour se retrouver lui-même. Il travaille à Home, à deux pas des figures poétiques, mais réelles et vivantes, des fresques de Raphaël; il n'a qu'à descendre de la villa Médicis pour aller se repatlre des musculatures de Michel-Ange. Qu'il le fasse, et qu'il le fasse en toute hâte. On surprit, un jour, — je répète ici ce que j'ai écrit plus haut, — on surprit le vieux M. Ingres, depuis longtemps illustre, s'appliquant avec une patience d'écolier à copier un morceau du Titien : — Comment ! lui dit-on, monsieur Ingres, à votre âge, et pourquoi perdre votre temps à des copies? — Cest pour apprendre, répondit simplement M. Ingres. Ef je ne connais pas de mot plus sublime que celui du grand artiste, et qui soit meilleur à méditer, même pour un talent de premier ordre exquis, poétique et touchant, mais complètement égaré aujourd'hui, comme celui de M. Hébert.