LES PEINTRES DE LA GUERRE
Il serait fort intéressant, non-seulement au point de vue de l'art, mais aussi de la philosophie n^émei de rechercher par quelles variations successives ont passé, à travers les deux derniers siècles , les peintres de batailles^ et comment ils ont tour, à tour oodh pris la gloire. Chose singulière , à mesure que la guerre se fait plus atroce, plus douloureuse et plus expëditive, les artistes la peignent avec plus d'horreor et d'une façon plus intime. Us perdent de vue les étatsmajors, les groupes de généraux galonnés, pour voir surtout, dans une tuerie, la souffrance du plus humble et la mort du plus obscur. La peinture belliqueuse officielle est morte. C'est, avant tout autre sujet, l'épisode poignant, ïanecdote terrible, le fait-divers ignoré et étouffé sous le fracas du combat que recherche Fartiste et qu'il s'attache à mettre en lumière. Trop longtemps ses aînés n'ont, dans ce drame affreux qui s'appelle une bataille, vu que les acteurs en vedette et ceux qui, vainqueurs ou vaincus, laissent leur nom imprimé dans l'histoire comme celui d'un mime en renom sur une aftiche de théâ4re.
Les nouveaux venus ont réagi contre cet art officiel et aristocraUque. Ils ont peint, dans la guerre, ce qu'il y a de saignant et d'odieux : le dernier soupir du moribond abandonné dans un fossé, le râle du conscrit au coin d'une ferme brûlée, l'effort suprême du héros foudroyé, tout ce qui disparaît, tout ce qui s'efface dans la rouge fumée de la mêlée. Les artistes, à vrai dire, ont peu à peu procédé comme Stendhal qui fit, un jour, tenir la bataille de Waterloo tout entière dans
les impressions d'un jouvenceau à son premier coup de feu*
Aussi bien» comme nous sommes loin avec l'école nouTelIe, — non-seulement des cavalcades belliqueu-^ ses de Paolo Uccelio, ou des égorgements dans le bitume de Salvator Aosa, — mais encore des victoires solennelles de Lebrun, des piaffements de Van der Meulen, des toiles de Bourguignon, de Parrocel ou de Loutberbourg i Que nous sommes loin surtout des toiles de Gros ou de Y ernet I Les vastes tableaux de M. Yvon, les admirables scènes militaires, si mouvementées, si chaudes et si colorées, d'une tournure si juste, de M. Pils, semblent maintenant avoir vécu. Presque tous les peintres de la guerre paraissent, aujourd'hui, suivre l'exemple de Meissonier et traiter un tableau de bataille comme un tableau de genre. On se souvient de cette Bataille de Solferino où M. Meissonier avait placé, pour tous cadavres, un fantassin fran» çais et deux soldats croates qui, couchés sur l'herbe, resseniblaient, selon l'expression de M. Paul de Saint- Victor, à deux morceaux de majoliques. Ge petit tableau a fait école, et les artistes aujourd'hui ne regardent guère la bataille que par le gros bout de la lorgnette.
Encore un coup, cette façon de peindre tient à la lassitude qu'on a de toute peinture officielle. On a tant abusé des généraux à cheval, des empereurs cavalcadours, occupant tout le premier plan du tableau, tandis que la sotte espèce des vilains, comme disait la Fontaine, se fait tuer, là-bas, dans un nuage de fumée; on a tant de fois accordé à un seul l'auréole qui revenait à l'armée entière, qu'on aime à voir enfin, dans un tableau de ce genre, des soldats, de pauvres gens sans nom et sans gloire, qui souffrent, succombent et meurent en faisant leur devoir. C'est le sentiment qui a £ut naître cette sorte de tableaux de la guerre qu'on
rencontre maintenant, et où le sang anonyme joue un plus grand rôle que l'uniforme doré et brodé des chefs.
Le petit tableau que M. Edouard Castres appelle une Ambiùance internationale par un temps de neige est, en ce sens, une des petites toiles les plus réussies du Salon de 1872. Sur un terrain couvert d'une neige épaisse, des voitures d'ambulances s'avancent lentement, portant leur cargaison de blessés. Un ambulancier à la tête du convoi, une carte à la main, interroge à la fois l'horizon pour retrouver sa route et pour y découvrir quelque blessé nouveau. Un cheval blanc, admirablement peint, traîne ensoufflantla voiture où, sur la paille, sont assis côte à côte des soldats français et un soldat prussien. Un tas de gourdes, de bidons, d'équipements militaires apparaît sous la bâche de la voiture. Un ambulancier se tient assis sur un des brancards. Derrière marchent des chirurgiens encore et des blessés qu'on soutient. Un paysage d'hiver, roux et fondu en teintes grises dans le brouillard, sert de cadre à ce convoi.
Ces physionomies diverses des personnages, l'attirail de la voiture, les terrains couvehs de neige, l'horizon, tout est peint avec une grande vigueur, et ce petit tableau laisse une impression d'œuvre d'art calme et solide. M. Castres, élève d'un élève de Meissonier, le pauvre M. Zamacoïs, peint avec plus de force que les artistes de cette école. Je préfère de beaucoup ce tableau à son Bazar japonais, dont j'aurai à parler plus loin.
L'Ambulance de M. Castres a été vendue, ce semble, assez cher. Elle valait, à coup sûr, le prix qu'on Ta payée. Hais, à cette heure, une sorte de spéculation s'opère sur les œuvres d'art, qui sera, si l'on n'y prend garde, le perte même de notre jeune école. Le marché
1. Castres (Edouard), né à Genève. Slève de ZamacolB et de Mi Barthélémy Mena.
Il a obtenu une deuxième médaUle en 1S72.
anglais et le marché américain, tous deux épris de tableautins 9 couvrent d'or littéralement, les moindres études de nos peintres à la mode. Et comme ces acheteurs exotiques préfèrent le genre, l'anecdotique et l'amusant à Part véritable dans ses manifestations hautes, il s'ensuit que nos jeunes peintres se livrent tout entiers à la confection de petites scènes aimables, intéressantes, élégantes et faciles, et délaissent tout à fait la grande peinture. Nous aurons à accentuer ce regret, ou ce reproche, lorsque nous parlerons des anecdotiers^ de ce genre de peinture mondaine qui, de plus en plus, prend le pas sur l'art proprement dit. H. Henri DuprayS dont le nom était à peu près inconnu avant l'ouverture du Salon, vient d'obtenir un grand succès avec sa Gran^ garde aux environs de Paris. Ce petit tableau a de véritables qualités, certes ; mais que M. Dupray se garde bien de la fièvre causée par des louanges soudaines, et ne croie pas avoir trouvé la formule suprême de son art en peignant avec talent un croquis original. Ce qui est remarquable dans cette Grarufgarde^ comme dans les Fusiliers marins du même auteur, c'est l'impression de vérité qui se dégage d'une telle scène. Certes, voilà bien le caractère spécial de la guerre aux environs de Paris, la guerre en hiver, par les temps gris, avec de jeunes troupes allant au feu pour la première fois. La Grand' garde de M. Dupray e^t postée dans quelque rue de Drancy ou de la Ville- Évrard, avec les Prussiens devant elle à quelques cents mètres, postés dans les bois roussis par Thiver. Il s'agit de traverser la rue sous les fusils allemands, et les balles pleuvent, trouant les maisons, jetant à terre les plâtras. Deux soldats ont déjà franchi la rue : l'un est
t. DupaAT (Henri-Louis), né à Sedan. Élève de MM. L. Cogniet et
Pils.
Il a obtenu une deuxième médaille en 1872.
tombé, — comme on tombe, en efiTet, sous une balle» routé comme un lièvre, — une balle dans la tempe; Tautre courte effaré; l'officier retient dans le logis ses soldats qui vont s'élancer.
L'impression de cette petite toile est saisissante, à coup sdr; mais son défaut principal, c'est que person*nages et maisons, et jusqu'à l'arbre dénudé qui sort des murs gris, tout est littéralement collé au fond du tableau. Le troupier qui court, au premier plan, semble s'enfoncer et disparaître dans la glaise boueuse da terrain. La scène manque d'air et de perspective « Ce qui en fait une œuvre intéressante et remarquable, c'est cette coloration grise et vraie qui donne, je le répète, l'impression même de la guerre parisienne.
J'aurais cru que le caractère tout spécial de cette dernière guerre aurait inspiré d'une façon plus originale encore les peintres de la génération nouvelle, et, jusqu'ici, les tableaux d'une invention curieuse et inattendue n'abondent pas.
Le Coup de canon^ de M. Berne-Bellecour % trancbe, seul, avec trois ou quatre toiles, sur les peintures do guerre. Ce n'est là qu'un tableau de genre, mais qui a eu le don de plaire tout à fait au public. Il était d'ailleurs bien fait pour cela : on n*y voit aucun ennemi, on n'y aperçoit qu'un groupe sympathiqne d artilleurs et de marins, un bout de bastion, un pan de ciel, quelques tonneaux formant peut-être le dessus de là porte d'une poudrière ; tout cela peint d'un pinceau très^fin, très-agréable et photograpbiquement vrai.
Un de ces longs canons de rempart dont Paris connut l'aboiement de dogue de bronze pendant cinq mois vient de tonner : le servant, debout, met le doigt sur l>i
1. BBRNE-BELLECoaR (Etienne)^ né à Boulogne-sur-Mer.filève de Picot «t de M. F. Barrias.
' U a obtenu une médaille en 1869 et une première médaiUe tn
lumière; la lueur de la pièce apparaît encore dans la fumée qui voltige. Appuyé contre le talus, un officier regarde, à l'aide de sa longue-vue, TefTet de l'obus & rhorizon.
Des soldats boueux, leurs grands manteaux sur les épaules, restent silencieux et attentifs. L'un d'eux ôte sa pipe de ses lèvres pour regarder. Un autre ramasse un obus nouveau. Des canonniers marins, dans un coiDi échangent leurs propos. Ces uniformes sordides, ce soldat, la tête encore enveloppée de son mouchoir de la nuit, ces quelques hommes alignés sur le rem-^ part, le terrain, l'ornière où s'aperçoit un peu d'eau gelée, lès barriques encastrées dans la terre, ce ciel blafard des journées de siège, M. Berne-Beliecour a saisi tout cela avec beaucoup de soin, et l'a rendu avec une habileté spirituelle.
Mais ce qui manque chez lui comme chez les pein* très de sa manière, c'est Tinvention vraiment virile, la recherche de la puissance dans la vérité, c'est l'imagination jeune et ardente. Je ne méconnais point la valeur de ce joli tableau, mais je n'y vois et je ne vois encore dans les productions de M. Berne-Bellecour qu'une transposition sur la toile d'un groupe photographié, très-habilement réussi, transposition faite par un artiste de beaucoup de talent et de beaucoup de goût. Le Coup de canon^ c'est la guerre et ses fureurs mises à la portée des gens du monde, La boue des vêtements des soldats était autrement épaisse, lourde et affreuse que celle qui s'attache là aux pantalons des canonniers. M. Berne-Bellecour aurait craint peut-être de paraître trop vrai en les peignant tels qu'il les a vus, et de bien près, puisqu'il fut des premiers au fou à l'affaire de la Malmaison.
M. Edouard Détaille^ a été plus hardi. J'ai vu de lui